Béatrice et François
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Croque-mitaine

François passait quelques jours de vacances chez sa grand-mère, en compagnie de ses petites soeurs Olivia, cinq ans et demi et Amandine, trois ans et demi. Il avait reçu la permission d'inviter son amie Béatrice. Ils ont tous deux sept ans et demi.

- Je ferais bien des tartes aux pommes cet après-midi, si vous m'aidez, proposa la bonne-maman.

- Oh oui, quelle excellente idée, s'exclamèrent les quatre enfants.

- Alors, en route pour le magasin.

 

Ils traversèrent la moitié du village sous un soleil radieux. La superette se trouvait en face de l'église. Un bel étalage de fruits et de légumes ornaient la devanture.

Comme ils s'approchaient, ils remarquèrent un garçon qui paraissait avoir huit ou neuf ans. Il accomplissait un curieux manège, passant et repassant devant les présentoirs. Il portait des habits fort usés, délavés et semblait assez maigre.

Soudain, il saisit une pomme, y croqua, puis s'encourut en l'emportant.

La vendeuse apparut sur le seuil de son échoppe et se mit à crier "au voleur".

La grand-mère de nos amis l'interpella.

- Je vous payerai cette pomme, promit-elle. Laissez ce pauvre garçon partir en paix. On dirait qu'il a faim.

La vendeuse retourna derrière son comptoir en maugréant.

- Merci. Mais ce sale gamin me vole souvent. Graine de bandit!

Béatrice et François remercièrent la bonne-maman, disant qu'elle est très gentille et généreuse.

 

En revenant vers la maison, chargés de lourds sacs, ils traversèrent la petite plaine de jeux du village. Une bande d'enfants y jouaient assis sur des balançoires, glissant sur des toboggans, ou chevauchant le carrousel.

Soudain, ils se rassemblèrent tous près du bac à sable. Le garçon que nos amis venaient d'apercevoir volant une pomme, passait en silence. Les gamins l'entourèrent et se moquèrent de lui.

- Croque-mitaine, Croque-mitaine, Croque-mitaine...

La grand-mère de François cria de le laisser tranquille. Les enfants se dispersèrent.

Le garçon se tourna un instant vers nos amis, le visage plein de larmes. Ses lèvres dessinèrent un triste sourire, comme pour murmurer "merci". Puis il s'encourut.

- C'est laid d'humilier quelqu'un, affirma Béatrice.

- Oui, renchérit François. Très laid et très méchant.

 

Le lendemain, nos deux amis, profitant du beau temps, partirent en balade dans le bois. La bonne-maman leur avait conseillé un joli sentier, bordé de fleurs, à l'ombre des grands arbres.

Au croisement des trois sapins dont elle leur avait parlé, ils se trompèrent de route. Ils ressortirent de la forêt près d'un village qu'ils ne connaissaient que de nom. Il leur fallut emprunter une route en terre pour revenir à la maison.

Cette route longeait le cimetière, à la sortie du hameau. Elle passe en contre-bas du vieux mur de briques qui clôture ce jardin des morts. Le mur, lui-même situé au-dessus de rochers gris envahis de ronces, surplombe le chemin.

Béatrice et François passèrent, marchant en silence, un peu fatigués par leur longue promenade.

Un cri retentit.

Nos amis frissonnèrent. Le ciel bleu, au départ, s'était couvert de nuages gris. Une fine bruine tombait, faisant luire les orties, et mouillant leurs habits. Une brume se leva.

Le cri retentit à nouveau, comme un appel désespéré.

- Un mort crie dans son cercueil, murmura Béatrice.

- Pas possible, réfléchit François. Les morts ne parlent pas.

- On va voir? osa la fillette.

Ils escaladèrent les rochers en tâchant de ne pas se griffer aux ronces, puis se hissèrent sur le mur. Ils ne virent rien que la brume et les tombes silencieuses à présent. Ils remarquèrent une chapelle dont la porte était largement ouverte.

 

Ils avaient froid dans leurs vêtements de plus en plus mouillés par la bruine qui peu à peu se changeait en pluie. Ils décidèrent de retourner chez la grand-mère de François. Une fois arrivés, ils lui contèrent leur aventure.

- Un cri dans le cimetière, dit-elle, je ne vous crois pas. Vous confondez sans doute. Vous avez entendu le croassement d'un corbeau et vous le prenez pour celui d'un humain.

- Pourtant cela ressemblait fort à un appel, bonne-maman, insista le garçon.

- Peut-être qu'une personne du village qui visitait le cimetière a poussé ce cri en se cognant ou en tombant.

- Pourtant, nous sommes montés sur le mur, précisa Béatrice. Nous avons bien regardé. Nous n'avons vu personne.

- Allez vous changer, commanda la vieille dame. Vous êtes trempés. Je vais préparer du chocolat chaud pour tout le monde.

 

Nos deux amis retournèrent au cimetière le lendemain. La pluie avait cessé. Le soleil tentait de percer la couche de nuages. L'eau, répandue sur le sol à cause des averses répétées, formait un épais brouillard en s'évaporant. Ils poussèrent la grille.

On n'entendait rien. Les oiseaux se taisaient. Les buissons de plantes et les haies de cyprès dessinaient avec les croix de pierre ou de fer, des ombres étranges, parfois menaçantes. Ils marchèrent vers la chapelle repérée la veille.

Ils entrèrent en se donnant la main, pas très rassurés.

Un cercueil reposait contre le mur. Au-dessus, à une extrémité, une bougie rouge brûlait. La flamme tremblotait et faisait danser des ombres et des lumières sur un grand drap blanc accroché près de l'entrée. Le vent le faisait remuer, comme un fantôme.

Les deux amis entendirent un bruit de pas, à l'extérieur. Cela s'éloignait d'eux. Ils se précipitèrent dehors pour aller voir.

Une ombre se sauvait et disparut près de la grille d'entrée, dans le brouillard.

- Croque-mitaine, murmura Béatrice.

- Oui, Croque-mitaine, confirma son copain.

Béatrice et François s'approchèrent d'une seconde chapelle, plus grande que la première.

Quelque chose était écrit sur le fronton, au-dessus de la porte. "A nos petits anges disparus".

- C'est une chapelle réservée aux enfants morts, murmura François.

- C'est un peu triste, ajouta Béatrice.

 

Nos deux amis revinrent encore au cimetière le lendemain. En quoi consistait ce mystère du cri qu'ils avaient entendu? Et que faisait ce garçon, Croque-mitaine, au milieu des tombes?

La grille grinça quand ils la poussèrent pour entrer. Ils ne virent personne. La brume avait disparu. Un grand soleil illuminait le ciel. L'endroit ressemblait à un jardin fleuri.

Nos deux amis s'approchèrent de la chapelle. Ils entrèrent. Une nouvelle bougie brûlait sur le cercueil. Un bruit les surprit, derrière eux. Ils se retournèrent et virent une fillette de leur âge. Elle s'apprêtait à s'encourir.

- N'aie pas peur, dit Béatrice après un instant. Comment t'appelles-tu?

- Mia.

- Quel joli nom, déclara le garçon. Je me nomme François et mon amie, Béatrice. Que fais-tu là?

- Je viens souvent allumer des bougies pour montrer à mon grand-père que je ne l'oublie pas. Il est mort il y a six mois et repose dans ce cercueil.

Mia se tut un instant, puis elle reprit.

- Mais un méchant garçon du village vient sans cesse les voler.

- Croque-mitaine? dit Béatrice.

- Oui, Croque-mitaine, répondit Mia.

- Je me demande pourquoi il fait cela, s'interrogea François.

Ils ressortirent tous trois du cimetière. En partant, ils aperçurent une ombre qui se glissait entre les tombes. Croque-mitaine?

Ils firent quelques pas dans la rue et s'assirent tous trois sur un banc au soleil.

 

- Je pense à quelque chose, dit Béatrice. Il faudrait surprendre ce garçon, ou mieux, découvrir ce qu'il fait avec les bougies qu'il emporte. Voici ce que je propose...

François et la fillette écoutaient notre amie.

- Mia, accepterais-tu de revenir demain avec une nouvelle bougie? Tu l'allumerais et tu la placerais sur le cercueil de ton grand-père. Puis tu sortirais par la grille, sans te retourner. Tu viendrais nous rejoindre.

- Et nous deux? demanda François.

- Toi et moi, nous suivrons cette route en terre qui passe derrière le cimetière et que nous avions empruntée l'autre jour sous la pluie quand nous avions entendu un cri.

- Un cri, s'étonna Mia.

- Oui, expliqua François. Un cri triste, désespéré. Comme un appel.

- Nous escaladerons les rochers qui bordent la route, reprit Béatrice. Nous monterons sur le mur. On passera juste la tête au-dessus, pour ne pas être vus. Toi, Mia, tu viendras nous rejoindre aussi vite que tu pourras, en passant par le village. On attendra. Avec un peu de chance, nous verrons passer Croque-mitaine. Nous pourrons alors le suivre, pour découvrir son secret. Pas juste par curiosité. Ce garçon semble triste. On pourra peut-être l'aider.

Les trois amis se serrèrent la main.

- A demain vers dix heures, conclut Béatrice.

 

Le matin du quatrième jour, Béatrice et François se mirent en route pour être à temps, vers dix heures, au rendez-vous. Ils suivirent le long sentier en terre qui mène à l'autre village et passe, presque au bout, le long des rochers, derrière le mur du cimetière. Ils réussirent de nouveau la difficile double escalade des rochers puis du mur sans trop se griffer aux ronces et se piquer aux orties.

Une fois parvenus à leur poste d'observation, là-haut, ils scrutèrent les allées et les tombes fleuries. Ils ne virent personne. La grille était fermée. L'endroit paraissait désert.

Puis Mia arriva. Elle tenait une grosse bougie bleue à la main. Elle fit glisser le verrou en fer qui commande l'entrée et ouvrit. Un affreux grincement déchira le silence.

La fillette regarda autour d'elle et s'attarda sur le mur du fond. Nos deux amis lui firent un petit signe de la main, pour l'encourager.

La fillette suivit l'allée centrale, menant à la chapelle où repose son grand-père. Elle y pénétra. Après un signe de croix, elle posa la bougie sur le cercueil et l'alluma.

Puis elle ressortit sans se presser et sans se retourner, comme convenu. Elle referma la grille en sortant.

Elle courut par les ruelles du village, suivit à son tour le sentier en terre et rejoignit ses amis après l'escalade des rochers et du mur.

Tous trois se turent. Ils attendirent en silence.

- Tu as allumé la bougie? souffla Béatrice.

- Oui, répondit Mia.

- Chut, taisez-vous, commanda François. Quelqu'un vient. Une vieille dame.

 

Croque-mitaine arriva un quart d'heure plus tard. La visiteuse était partie après avoir fleuri une tombe. Le garçon franchit la grille qui grinça de nouveau et suivit l'allée principale. Il parvint à la chapelle du grand-père de Mia. Il entra.

Il en ressortit deux minutes plus tard. Il tenait la bougie bleue allumée dans une main, et de l'autre, il protégeait la flamme pour éviter qu'elle s'éteigne. Nos amis le suivirent des yeux.

Il marcha vers la seconde chapelle, nettement plus grande que l'autre, celle consacrée aux enfants morts. "A nos petits anges disparus". Il l'atteignit et s'y introduisit.

- Allons-y, décida François.

Les trois enfants enjambèrent le mur et sautèrent entre deux tombes dans l'herbe haute du cimetière.

Ils marchèrent ensuite à pas de loup vers la grande chapelle, mais sans faire de bruit. La porte était ouverte.

Ils aperçurent Croque-mitaine, agenouillé, le visage plein de larmes, près de la bougie rouge qu'il avait posée dans une niche près d'un petit cercueil en bois.

Le garçon, surpris, se retourna.

 

- Ne crains rien, rassura aussitôt Béatrice. Nous sommes tes amis. Explique-nous. Que fais-tu ici avec toutes ces bougies?

- Approchez, dit-il. Je vous fais confiance.

Le garçon essuya ses larmes du revers de sa main. Ils sortirent tous les quatre de la chapelle et s'assirent sur un banc au soleil. Il raconta.

- Je viens d'un lointain pays de l'Est où je suis né. Je m'appelle Sergueï. Le cercueil sur lequel je brûle des bougies est celui de mon petit frère, Igor.

"Déjà, dans notre village, il était souvent malade. Et il demandait toujours qu'on laisse une petite lumière près de son lit.

"Puis la guerre arriva, avec son cortège d'horreurs : la peur, la misère, la faim, la mort. Papa décida de partir. Il nous emmena, à pied, sur les routes, avec maman. D'autres familles nous accompagnaient. Nous marchions, des jours entiers, sous le soleil ou la pluie, dans la chaleur ou le froid. On souffrait surtout la nuit. Dormir par terre, à la belle étoile, ou entassés dans un bâtiment à l'abandon, sale, humide, sentant le moisi, le pourri, parfois affamés.

"Mon petit frère est tombé malade. Il avait des fièvres et pleurait beaucoup. Mes parents n'ont trouvé ni médecin ni médicaments sur les routes.

"Enfin, on s'est arrêtés dans ce village, où on voulait bien nous accueillir. Mais les enfants se moquent de moi. Je ne suis pas né ici. Je ne suis pas comme eux. Et je suis pauvre.

"Mon petit frère allait de plus en plus mal. Le docteur du village vint plusieurs fois le voir et fit ce qu'il pouvait pour le sauver. Mais c'était trop tard. La maladie l'emporta, malgré ses soins généreux.

"Pendant les nuits où il souffrait, il demandait toujours de la lumière, comme effrayé par l'obscurité. Maman laissa souvent une petite lampe allumée près de lui.

"A présent, il se trouve dans le noir complet de ce cercueil. Je ne veux pas qu'il ait peur. J'ai remarqué que tu apportais souvent des bougies, Mia. Tu sais à présent pourquoi je les vole quand tu t'en vas, et ce que j'en fais.

Nos amis étaient au bord des larmes en écoutant ce récit.

- Tu es un chic garçon, murmura Béatrice. Je voudrais devenir ton amie.

- Moi, aussi, je voudrais, lança François.

- Je te pardonne pour les bougies, ajouta Mia en souriant.

- Merci, souffla Sergueï.

- C'est toi qui criais l'autre jour, entre les tombes? interrogea Béatrice.

- Oui, le vent avait éteint toutes les bougies. J'avais tant de peine. Je me sentais si seul.

- Tu sais, reprit notre amie, tu n'es plus seul à présent. Nous sommes tes amis. Et puis je crois qu'il n'y a que son corps qui repose dans ce cercueil. Son esprit, son âme, est au ciel. J'en suis certaine. Et là, il vit au milieu de la lumière, et pour toujours. Tu ne dois pas te sentir obligé d'en brûler dans cette chapelle.

Sergueï esquissa un humble sourire.

Les enfants se séparèrent, se promettant de se revoir bientôt.

 

Le samedi suivant avait lieu la fête au village. Partout, sur la place et dans les rues, des échoppes proposaient des jeux comme la pêche aux canards, le tir à l'arc, les carrousels, le palais des miroirs, même une montagne russe. D'autres invitaient à goûter des glaces, des bonbons, des sucres d'orge.

La bonne-maman s'y rendit avec Olivia, Amandine et nos deux amis.

Très vite, ils retrouvèrent Mia, radieuse, entre ses parents. Les enfants reçurent des beignets aux pommes, couverts de sucre fin.

- Voilà Sergueï, dit Béatrice, en apercevant le garçon au bout de la rue.

Visiblement, il n'osait pas s'approcher.

Il n'avait sans doute, d'abord, pas d'argent. Et puis il était peut-être honteux de ses habits en loques. Mais surtout, il craignait qu'on se moque encore de lui ou qu'on le traite de voleur.

Béatrice l'appela. Le garçon s'approcha.

- Bonne-maman, dit François, voici Sergueï, notre nouvel ami. Tu veux bien lui offrir des beignets comme à nous?

La grand-mère sourit à cette généreuse proposition. Puis ils marchèrent ensemble, le long des échoppes.

Voyant Sergueï heureux à la fête en compagnie de Béatrice, Mia, François et ses petites soeurs qui l'entouraient joyeusement, les enfants du village firent taire leurs moqueries et s'approchèrent.

Bientôt, tous devinrent une joyeuse bande d'enfants qui s'amusaient, riaient, partageaient leurs bonbons.

 

Et quand le lendemain, nos amis quittèrent le village pour retourner chez eux, Sergueï leur fit un signe. Un signe de joie et de bonheur à venir.

Il n'a plus jamais volé de bougies, de pommes, ni quoi que ce soit. Une généreuse chaîne de solidarité, crée par la grand-mère de nos amis et voulue par tous les enfants du village, entoura le garçon et ses parents, comme une écharpe douce et chaude, celle de l'amitié.

 

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Merci Jeanine pour ce cri dans le cimetière dont tu me parlas un jour d'été et qui est à la source de ce récit.