Isabelle
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Isabelle, Fille de Pirate - Greg le Pirate 1/2

Isabelle passait quelques jours chez sa bonne-maman. Celle-ci habite une grande vieille maison à la campagne.

C'était les vacances. Il pleuvait sans cesse depuis hier. Notre amie s'ennuyait un peu. En début d'après-midi, elle décida d'aller explorer le grenier de sa grand-mère.

Isabelle a cinq ans et demi. De jolies tresses blondes encadrent son visage rieur et descendent le long des bretelles de sa salopette bleue. Elle a trois grands frères, mais ils ne seront pas présents dans cette histoire.

Isabelle monta l'escalier de bois et ouvrit la porte du grenier. Elle alluma la lumière. L'ampoule était cassée, mais il ne faisait pas tout noir, grâce à deux lucarnes situées dans le toit.

Notre amie ouvrit une grande armoire. Des vieux vêtements pendaient à des portemanteaux. Ils dégageaient une drôle d'odeur, sans doute de la naphtaline pour chasser les insectes.

Mais ce qui intriguait la petite fille, c'était une grande boîte en carton brun. Il ne fallait pas de clé pour l'ouvrir. Il suffisait de lever le couvercle, ce qu'elle fit.

- Oh! dit Isabelle.

Là se trouvait une tenue de pirate!


Isabelle ôta sa salopette et son t-shirt. Elle se mit pieds nus. Elle enfila un pantalon rouge, orné d'une ceinture rouge et munie d'une grosse boucle en acier. Elle passa ensuite une chemisette à grosses lignes rouges et blanches.

Y avait-il des chaussures dans cette boîte? Isabelle se pencha et aperçut un chapeau noir de pirate décoré d'une tête de mort. Elle le mit sur sa tête.

Regardant encore dans la boîte, elle découvrit une longue-vue. Elle la plaça contre son oeil et observa autour d'elle, mais elle ne vit que les murs et les toiles d'araignées du plafond du grenier. Elle remit l'instrument en place.

Isabelle sortit alors un gros livre.

À la première page, se trouvait un dessin magnifique montrant un bateau de pirates, aux mâts dressés vers le ciel et couverts de grandes voiles déployées. Un drapeau flottait au sommet du grand mât. Un drapeau noir avec une tête de mort blanche.

Isabelle tourna la page. On voyait le ciel bleu, la mer bleue, l'horizon, et un point noir sur cet horizon.

- Une baleine, se dit notre amie.

Quelques pages plus loin, deux bateaux à voile voguaient l'un vers l'autre.

- Dommage que je n'aie pas encore appris à lire, soupira Isabelle. L'histoire a l'air passionnante...

Encore quelques pages et notre amie vit les deux bateaux, côte à côte, et les pirates, passés à l'abordage, s'entretuer en de violents combats.

À la dernière page du livre se trouvait un dessin d'une île étrange. Et au dos, un coffre au trésor fabuleux.

Isabelle s'apprêtait à remettre le livre à sa place dans la boîte de l'armoire du grenier de sa bonne-maman, lorsqu'elle aperçut une bague tout au fond. La bague était en argent, et surmontée d'une vraie tête de mort aux yeux noirs et creux.

Intriguée, notre amie l'observa un instant, puis elle la glissa à son index. Elle lui allait parfaitement. Elle l'avait à présent à son doigt, la tête de mort tournée vers le haut...

Isabelle ressentit comme un vertige qui l'obligea à fermer les yeux un instant.


Quand elle les rouvrit, elle était pieds nus et dans sa tenue de corsaire, sur le pont d'un bateau à voiles qui voguait sur la mer. Le soleil brillait. Il faisait chaud. Un drapeau flottait au sommet du grand mât, un drapeau pirate.

Des hommes vêtus comme elle, s'affairaient un peu partout sur le pont du navire. L'un d'eux se retourna et observa notre amie.

- Isabelle!

Comment cet homme pouvait-il connaître son nom?

- Isabelle, c'est Isabelle! Venez tous. Greg, Greg notre chef, viens voir. Ta fille, ton Isabelle est là, parmi nous.

Un homme grand, fort, torse nu, vêtu d'un pantalon rouge, avec ceinture et sabre accroché, s'avança vers notre amie. Il avait de longs cheveux bruns, rassemblés en une tresse, qui pendait sur son dos. Il saisit Isabelle, la leva du sol, et la serra dans ses bras.


- Isabelle, ma fille! Je suis content de te voir. Sois la bienvenue sur mon bateau. Mes hommes, je vous la confie. Elle peut aller où elle veut sur ce navire. Protégez-la, elle est ma fille.

Notre amie songea que Greg devait être un de ses ancêtres, pirate autrefois, dans la mer des Caraïbes.

Levant les yeux, elle aperçut un garçon d'environ douze ans. Il descendait du grand mât par une échelle de corde. Il s'approcha de notre amie.

- Salut. Je m'appelle Edouard. Je suis un mousse sur ce navire.

- C'est quoi, un mousse? demanda Isabelle.

- Un mousse, c'est un garçon ou une fille, qui est encore trop jeune pour être un vrai marin, mais qui deviendra un pirate plus tard. Tu montes avec moi là-haut?

Isabelle hésita. L'échelle de corde paraissait interminablement longue et haute, et le bateau bougeait au gré des vagues.

Mais une fille de pirate a-t-elle peur des monter à une échelle de corde?

Notre amie suivit Edouard jusqu'à la hune, une petite terrasse étroite et ronde, qui se trouve en haut du grand mât et d'où on peut observer tout l'horizon.
Les deux enfants s'assirent, appuyés l'un contre l'autre.

Edouard saisit une longue-vue et scruta l'horizon.

- Rien en vue, cria-t-il aux hommes qui se trouvaient en bas sur le pont du navire. C'est mon travail, Isabelle. Je dois surveiller l'horizon, toutes les cinq minutes, et avertir l'équipage si un navire ou une terre est en vue.

- Je peux regarder? demanda notre amie.

- Bien sûr. Tiens, dit-il, en lui mettant la longue-vue entre les mains.

Isabelle observa l'horizon à son tour. Elle aperçut un point noir droit devant elle.

- C'est une baleine? demanda-t-elle à Edouard.

- Impossible, pas de baleines dans la mer des Caraïbes, répondit le garçon en reprenant les jumelles.

Il observa à son tour.

- C'est une île... Non, ça bouge. C'est un bateau. Il vient vers nous. Je voudrais bien apercevoir son drapeau pour savoir si c'est un bateau anglais ou un espagnol. Attends... Le vent tourne. Holà! C'est un pirate. Oh! c'est Morgan le borgne.

Le garçon cria.

- Morgan le borgne. Il vient droit sur nous.

- C'est qui? demanda Isabelle.

- C'est le plus terrible pirate des mers. Tu sais, Isabelle, Greg, ton papa, nous l'admirons tous. Il nous mène de victoire en victoire. Il n'a peur de rien. Sa force est légendaire. Oui, il n'a peur de rien... sauf de Morgan le borgne. Viens, on descend.

Ils retournèrent tous deux par les échelles de corde sur le pont du navire.


Greg sortit de sa cabine. Il rassembla ses hommes.

- Morgan le borgne vient vers nous. Préparez-vous au combat.

Les pirates se dispersèrent puis revinrent, armés de sabres et de couteaux. Ils se rassemblèrent à nouveau sur le pont du bateau. Isabelle se trouvait parmi eux, près d'Edouard.

- Mes hommes, dit Greg, Morgan le borgne vient vers nous, il va nous attaquer. Mais nous allons nous défendre, et nous allons gagner, car nous sommes les plus forts. Le combat sera dur. Mais à nous la victoire. Et songez, mes hommes. Songez qu'un jour vous serez devenus vieux. Alors vos petits-fils et vos petites-filles grimperont sur vos genoux et ils vous diront :

"-Raconte, grand-père. Raconte encore quand tu as vaincu Morgan le borgne."

- Alors vous leur raconterez. Et vous verrez leurs yeux s'illuminer. Et vous leur direz :

"-J'y étais, avec Greg le pirate, et nous avons gagné."

- Alors vous serez fiers, mes hommes. Vous serez fiers. Et cette fierté, vous allez la gagner maintenant, mes hommes. Maintenant, à mes côtés.

Voilà comment on parle à ses hommes.

- Qui conduira le navire pendant la bataille? demanda quelqu'un.

- Isabelle, répondit Greg, aidée par Edouard.

- Je ne suis pas trop petite? demanda notre amie. Quand on est dans l'auto, papa ne permet même pas que je touche le volant.

- Tu n'es pas trop petite, fit Greg le pirate. Mais attention, ne te trompe pas. En mer, on ne dit pas "à gauche" ou "à droite", on dit "bâbord" et "tribord", bâbord pour la gauche et tribord pour la droite.

Isabelle saisit la grande roue à multiples poignées qui sert de volant au bateau. Il fallait de la force, pour tenir le navire en droite ligne, mais Edouard l'aidait de son mieux.


Les deux vaisseaux voguaient l'un vers l'autre toutes voiles dehors. Le bateau de Morgan le borgne faillit éperonner celui de Greg. Mais le pirate commanda à Isabelle de virer toute la barre à bâbord. Ce qu'elle fit. Les deux navires se croisèrent. Les hommes se lancèrent des cris de guerre.

Mais le bateau de Morgan le borgne était plus rapide que celui de Greg. Morgan fit faire un demi-tour à son navire, rattrapa celui de Greg et les deux vaisseaux voguèrent un moment l'un à côté de l'autre. Ils se rapprochaient de plus en plus.

Soudain, les coques se frôlèrent, et ce ne fut qu'un seul cri de part et d'autre.

- À l'abordage!

- Maintiens notre bateau contre celui de Morgan, Isabelle, cria Greg.

La bataille faisait rage à tous les endroits. Greg chercha Morgan et le trouva. Ils se battirent d'abord sur le pont même, puis sur le toit de la cabine de Morgan. Celui-ci saisit un cordage et passa sur le bateau de Greg, qui suivit aussitôt son ennemi. Morgan tomba en arrière en luttant dans l'escalier. Greg bondit sur son adversaire, le désarma et se redressant, posa son pied sur la tête de Morgan.

- Victoire, victoire!

Les hommes de Morgan baissèrent leurs armes qui furent aussitôt confisquées. On les enchaîna et ils furent conduits dans la cale du bateau de Greg. Morgan fut solidement ligoté.

- Surveillez celui-ci, dit Greg à ses hommes. Et fixez une longue corde à la proue du bateau de Morgan. Il va nous suivre.

Puis se tournant vers Morgan :

- Où est ton trésor, où l'as-tu caché?

- Tu ne l'auras jamais! cria le pirate.

- Si tu ne me dis pas immédiatement où tu as caché ton or, je te crève ton deuxième oeil.

- Bon, dit Morgan. Il est sur l'île du crâne. Mais tu ne le trouveras pas.

- Oh si, je vais le trouver, car tu vas me conduire à ta cachette, si tu veux vivre, ajouta Greg.

Les deux bateaux, attachés l'un à l'autre, partirent.


Isabelle ne quittait plus Edouard le mousse des yeux. Lui non plus d'ailleurs. Notre amie, par contre, avait peur de Morgan le borgne. Chaque fois qu'elle passait près de lui, il lui faisait un regard terrible, secouait ses chaînes qui l'attachaient et murmurait :

- Je me vengerai, je me vengerai.

Après deux jours de navigation sans histoire, ils arrivèrent en vue de l'île du crâne. Elle était couverte de végétation luxuriante. Les plages semblaient de sable fin et bordées de cocotiers.

Greg le pirate fit mettre une barque à la mer. On y descendit Morgan le borgne enchaîné.

- Tu viens avec nous sur l'île? demanda Greg.

- Oh oui, se réjouit Isabelle.

- Quatre hommes forts nous accompagnent, ainsi qu'Edouard le mousse.

Isabelle s'assit dans la barque, le plus loin qu'elle pouvait de Morgan. Les pirates saisirent les rames et firent avancer la chaloupe vers la plage.

Tout à coup, l'embarcation fut bloquée par la barrière de corail.

- Tout le monde à l'eau, commanda Greg.

Isabelle hésita. Cela semblait profond et elle allait avoir de l'eau jusqu'au cou. Mais une fille de pirate a-t-elle peur de sauter dans l'eau, même toute habillée? Elle sauta et accompagna les autres vers la plage.

- Il faut remonter le torrent vers la haute colline jusqu'à une cascade de cent mètres de haut, dit Morgan le borgne.

Tous pénétrèrent dans la rivière. Son lit était encombré de rochers de toutes tailles, qu'il fallait parfois escalader. Ils marchèrent dans le courant. Isabelle était sans cesse trempée et glissa souvent dans l'eau malgré la main d'Edouard. Elle était pieds nus et les rochers lui faisaient mal. Mais une fille de pirate se plaint-elle d'avoir mal aux pieds? Greg s'en aperçut et la prit sur son dos.

Ils passèrent près d'un gigantesque rocher gris, haut comme une falaise. Trois grottes s'y étaient formées naturellement. Elles étaient curieusement disposées dans la paroi rocheuse. Vu sous un certain angle, les deux plus hautes pouvaient former deux yeux creux et la plus basse, le nez d'une tête de mort. Isabelle était impressionnée.

Une cascade tombait de cent mètres de haut dans un bassin circulaire bordé de rochers.

- Tu peux te baigner là avec Edouard, dit Greg. Mes hommes et moi allons descendre le coffre au trésor de Morgan.

Le borgne avait été enchaîné à un arbre.

Isabelle sauta dans l'eau, et ce fut une vraie partie de bonheur.

Quand Greg revint avec le coffre, Isabelle s'approcha, curieuse, avec Edouard.

Ils ouvrirent le trésor.

Quel spectacle! Il regorgeait de colliers de perles, de saphirs bleus, d'émeraudes vertes, de rubis rouges. Les diamants brillaient au soleil. Il y avait aussi de l'or et des couronnes, de quoi, payer cent fois la rançon d'un roi.

- On emmène tout sur notre bateau, dit Greg. On fera le partage plus tard, quand on se sera débarrassé de Morgan le borgne.

Ils revinrent au bateau.


Le trésor fut placé dans la cale, à côté du coffre contenant celui de Greg le pirate.

- Nous allons vous laisser retourner sur votre vaisseau, annonça Greg. Mais avant cela, mes hommes, amusons-nous un peu. Sortons nos couteaux et déchirons les voiles de Morgan. Son bateau n'avancera plus guère... On l'appellera Morgan la tortue, Morgan la limace!

Les hommes de Greg riaient et se moquaient.

- Riez, riez, marmonna Morgan entre ses dents. Je me vengerai, je me vengerai.

On coupa la corde qui reliait les deux navires. La nuit était tombée. Ils firent la fête sur le pont du navire de Greg. Ils mangèrent, trop, ils burent trop. Edouard se comportait convenablement, car il était près d'Isabelle.


Tout à coup, notre amie s'entendit appelée par son nom. Elle écouta. Cela venait de la bague.

- Isabelle, Isabelle.

Elle tourna la bague à l'envers, la tête de mort en bas, et elle se retrouva dans le grenier de sa bonne-maman.

- Isabelle!

- Oui.

- Ah, c'est là que tu es. Descends, on va manger, puis tu iras te coucher.

Isabelle n'avait vraiment pas faim. Elle venait de boire et manger sur le bateau de Greg le pirate.

Elle ôta son costume et le rangea dans la boîte où elle l'avait trouvé. Elle remit sa salopette et ses baskets et rejoignit sa grand-mère en bas.

Elle prit quelques cuillères de soupe pour faire plaisir à la vieille dame, puis elle monta se coucher. Elle passa son pyjama et bonne-maman vint l'embrasser.

Dès qu'elle eut éteint la lumière et fermé la porte de la chambre, Isabelle se redressa.


- Je retourne chez Greg, se dit-elle en parlant tout haut.

Elle se leva et sortit sans bruit de sa chambre. La bonne-maman écoutait la TV en bas au salon. Notre amie monta l'escalier du grenier sans bruit. Elle ôta son pyjama et remit sa tenue de pirate. Puis elle saisit la bague qu'elle avait remise au doigt et elle tourna la tête de mort vers le haut.


Le ciel était rempli d'étoiles. Une brise douce faisait parfois claquer les voiles, mais le bateau était à l'arrêt. La lune presque ronde brillait dans le ciel noir et son reflet dansait sur l'eau sombre de la mer.

Tous les hommes dormaient, certains couchés sur le pont, une bouteille à moitié vide à la main.

Isabelle, qui observait la lumière de la lune, ne remarqua pas les deux hommes de Morgan le borgne, qui s'approchaient en nageant, un couteau entre les dents. Elle ne les entendit pas monter le long de la coque du navire. Elle ne les vit pas enjamber le bastingage et s'approcher d'elle.

Les deux pirates se saisirent de notre amie. Elle se débattit bras et jambes. Une fille de pirate a-t-elle peur de se battre? Non. Elle se mit à crier. Les hommes lui plaquèrent leurs mains sur la bouche. Isabelle se débattit de plus en plus belle. Alors, ils la jetèrent à la mer. Ils plongèrent aussitôt près d'elle et l'entraînèrent vers le bateau de Morgan le borgne.

Dès qu'elle fut hissée sur le pont, Morgan s'approcha. Isabelle tremblait de peur. Il l'observa un instant de son oeil mauvais, puis, lui saisissant la main droite, il lui arracha sa bague magique.

- Attachez-la au grand mât, ordonna le pirate.

Les hommes faisaient mal avec leurs cordes car ils serraient trop fort. Isabelle sentit des larmes couler sur ses joues.

- Vous me faites mal.

- Tant mieux. On va encore serrer plus fort.

Ils étaient méchants, méchants.

Isabelle passa une nuit épouvantable sur le bateau de Morgan le borgne. Les cordes qui la ligotaient lui faisaient mal. Elle avait peur des pirates qui l'entouraient.

Parfois, épuisée, elle fermait les yeux, mais sa tête s'inclinait et elle s'éveillait aussitôt. Les heures passaient lentement.

Au matin, Morgan le borgne se tourna vers l'autre bateau et cria.

- Greg! Greg le pirate! Regarde qui je tiens prisonnière.

Greg s'éveillait et ses hommes aussi.

- isabelle! Ils tiennent Isabelle!

- Sortons nos canons et coulons leur navire, proposa un des hommes.

- Non, dit Greg, car Isabelle est attachée au grand mât. Si nous coulons leur bateau, ma fille coule avec.

Il est fort, cet homme-là, mais il est bête.

- Alors, on se jette tous à la mer pour sauver notre amie.

- Trop dangereux, dit Greg. Morgan risque de tuer Isabelle en voyant notre manoeuvre.

- J'ai une idée, proposa Edouard le mousse. On attend que la nuit soit tombée. On jette un tonneau vide à l'eau. Je plonge et je glisse ma tête dedans. Je nage jusqu'à leur bateau.

- Et s'ils voient le tonneau, fit remarquer un des hommes.

- Ils verront qu'il est vide, puisqu'il flottera. Cela ne les intéressera pas. Je libèrerai Isabelle, et je la ramènerai ici.

- Si tu réussis cela, fit Greg le pirate, double part du trésor pour toi. Tu seras plus riche qu'un roi.

- Ça m'est égal, répondit Edouard. Je fais cela seulement parce qu'elle est mon amie.

Ils sont solidement amoureux ces deux-là, songea Greg.

Mais, un nouveau cri de Morgan le borgne interrompit leurs réflexions.

- Tu veux ta fille, Greg? Je te la rends. Mais en échange, je veux ton bateau et les deux trésors qui y sont, le tien et le mien.


Isabelle eut une journée affreuse sur le bateau de Morgan. Ils étaient tous méchants, très méchants, avec elle.

Elle était attachée en plein soleil. Elle avait soif. Morgan s'approcha de notre amie, un seau d'eau à la main.

- Greg, Greg, regarde comme je suis bon avec ta fille. Elle a soif et je lui donne à boire.

Et le pirate lança l'eau du seau, d'un geste brusque, à la tête d'Isabelle.

Plus tard notre amie avait faim. Elle n'avait rien reçu à manger au matin et à midi. Morgan s'approcha d'elle avec une bonne cuisse de poulet.

- Regarde comme c'est bon, et ça sent bon, dit-il en plaçant la nourriture sous le nez de notre amie. Mais ce n'est pas pour toi, c'est pour moi, ajouta-t-il en mordant dans la viande.

Isabelle sentait couler ses larmes. Elle aurait bien voulu se trouver chez sa bonne-maman, mais Morgan lui avait volé sa bague magique.

La nuit tomba enfin.


Sur le bateau de Greg, Edouard était prêt. On venait de glisser un tonneau vide à l'eau. Il y flottait. Le garçon descendit le long de la coque par une échelle de corde et se retrouva dans l'eau. Il prit le tonneau et, après avoir bien regardé dans quelle direction il devait nager pour atteindre l'autre navire, il retourna le tonneau sur sa tête. Il s'approcha du bateau de Morgan.

- Chef, un tonneau de rhum à la mer.

- Prends-le.

- Il flotte chef, il est vide.

- Alors laisse, dit Morgan. On s'en moque.

Edouard parvint le long du bateau de Morgan. Il éloigna le tonneau, puis il escalada la coque. Il enjamba le bastingage sans se faire remarquer. Il rampa derrière des caisses, et, profitant de la nuit tombée, arriva près d'Isabelle.

- Je suis venu te délivrer, dit-il en coupant les cordes qui tenaient notre amie prisonnière. Fuyons, vite.

- Je ne peux pas partir, dit Isabelle.

- Pourquoi?

- Je n'ai pas ma bague. Morgan me l'a prise et sans elle il m'est impossible de retourner chez ma grand-mère.

- Où est-elle?

- Je ne sais pas. Je crois qu'il l'a emportée dans sa cabine.

- File te mettre à l'arrière du bateau et descends déjà dans l'eau. Moi, je vais tâcher de retrouver ta bague.

Edouard entra dans la cabine de Morgan. Le pirate semblait dormir. Il n'avait pas de bague à ses doigts. Le garçon regarda autour de lui. La bague d'Isabelle se trouvait sur une table. Edouard la prit et la glissa à son doigt pour ne pas la perdre.

Il allait sortir de la cabine du pirate, quand il entendit des hommes crier.

- Morgan. Isabelle n'est plus là, elle s'est détachée.

Edouard courut à l'arrière du bateau. Il donna la main à Isabelle et ils sautèrent à l'eau.

Comme notre amie ne sait pas encore bien nager, le courageux garçon la prit sur son dos et ils revinrent au bateau de Greg.


- Sortez les canons, cria le chef pirate. On va couler Morgan le borgne.

On chargea les canons. On les pointa vers le bateau ennemi.

- Feu, cria Greg.

Les quatre canons crachèrent en même temps. Le navire de Morgan fit un bruit de craquement épouvantable. Il se brisa en deux et coula en quelques minutes.

La mer des Caraïbes retrouva son calme serein.

- Chef, dit un des hommes, les pauvres requins, ils vont manger Morgan et ses hommes. Ils vont être malades. Ils vont faire une indigestion.

- On s'en moque, murmura Greg.

Cet homme est fort, mais il est bête.

Isabelle était très fatiguée. Elle avait passé une nuit et une journée épouvantables.

- Je vais retourner chez ma bonne-maman, dit-elle.

- Tu as raison, ma fille, répondit le pirate.

Notre amie salua les hommes, embrassa Greg et se tourna vers Edouard.

- Je voudrais avoir ta bague, en souvenir de toi Isabelle.

- Mais j'en ai besoin pour retourner chez ma grand-mère.

- Si tu veux, je tiendrai la bague et je tournerai la tête de mort moi-même autour de ton doigt.

- D'accord.

- Adieu Isabelle.

Edouard saisit la bague et la fit tourner. Isabelle se retrouva chez sa bonne-maman, dans le grenier. Elle remit sa robe de nuit et descendit sans bruit l'escalier. Elle se glissa dans son lit et s'endormit.

Elle rêva qu'elle était Isabelle, fille de Pirate.


A suivre... Partie 2