Isabelle
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Je veux

     Isabelle jouait au bord de la rivière, au-delà du jardin et du champ de fleurs. Il faisait particulièrement beau et chaud, ce jour-là. Elle avait retroussé le bas de sa salopette jaune et les pieds nus dans l'eau, elle s'amusait à lancer des cailloux et à observer les ronds qui s'éloignaient, emportés par le courant.

Soudain, en levant une pierre, elle aperçut quelque chose qui brillait dans l'eau. Elle se pencha et ramassa une bague, un simple anneau. Elle remarqua une inscription gravée à l'intérieur. Mais Isabelle a cinq ans et demi. Elle ne sait pas encore lire. Emportant sa trouvaille, elle courut vers le jardin.

Isabelle a des longs cheveux blonds que ses parents lui coiffent en deux tresses qui dansent sur ses épaules quand elle bouge la tête. Tu la verra souvent avec une salopette jaune ou bleue et des tennis bleues.

Elle a trois grands frères: Bertrand, dix-neuf ans, un étudiant, très occupé par ses livres. Benoît, treize ans, souvent assis devant sa console de jeux vidéo. Il prétend qu'il n'a jamais le temps de jouer avec sa petite sœur, ou très rarement. Et enfin Benjamin, sept ans et demi, le poison de la famille, selon Isabelle. Ils partagent tous deux la même chambre. Il dort au-dessus, sur le lit superposé et elle, en-dessous. Il leur arrive souvent de se disputer parce que Benjamin très gourmand vole les bonbons que sa petite sœur met de côté dans son tiroir à elle.


Isabelle revint à la maison, fière de sa trouvaille.

-Maman, maman, j'ai découvert cet anneau dans la rivière.

Elle observa l'objet à la lumière du soleil.

-Tu as de la chance, ma chérie. C'est en effet une jolie bague. Elle est en or, je crois.

-Qu'est-il écrit à l'intérieur ?

-On y a gravé « je veux ».

-Cela veut dire quoi ?

-Si tu dis fermement à quelqu'un : « je veux », tu lui commande d'obéir, expliqua maman.

-Si je dis « je veux » à Benjamin, il va m'obéir ? s'étonna Isabelle.

-Tu peux toujours essayer, ma chérie. Moi, je veux que tu m'aides à mettre la table… tantôt, ajouta maman en souriant.


Isabelle glissa la bague à son doigt et monta l'escalier vers la chambre des grands frères. Elle avait envie d'essayer. Elle frappa à la porte des deux aînés. Elle entra.

-Bertrand !

Elle saisit l'anneau entre le pouce et l'index.

-Bertrand, je veux que tu me racontes une histoire, tout de suite.

Il y eut un instant de silence.

-Bonne idée, dit le grand frère en se retournant avec un grand sourire.

Il se leva et ferma le livre qu'il lisait.

-Allons au jardin, viens.

Bertrand s'assit au soleil, près de la haie. Il posa sa petite sœur sur ses genoux et lui raconta une belle histoire.

Isabelle heureuse, se convainquit que sa bague était vraiment magique.


Quand ils remontèrent, elle l'essaya sur son frère Benoît. Il faudrait qu'elle soit vraiment forte pour l'arracher à sa console de jeux.

-Benoît, dit-elle en serrant l'anneau, je veux qu'on aille faire un tour dans le bois, maintenant. J'ai trop chaud pour jouer dans le jardin. Et puis, on trouvera peut-être des myrtilles…

-Bonne idée, accepta le garçon. Viens, petite sœur, on y va.

Notre amie fut bien étonnée de son pouvoir tout neuf.

Ils firent une belle promenade en forêt et cueillirent des fruits des bois. Quand ils revinrent, elle se sentait fatiguée. Benoît la porta sur ses épaules. Quel merveilleux grand frère !

Isabelle était de plus en plus persuadée qu'elle avait découvert une bague douée d'un pouvoir infaillible. 


Revenant à sa chambre, elle aperçut Benjamin, prêt pour partir pour une semaine avec sa classe. Papa allait le conduire dans quelques minutes. Le garçon portait son sac au dos et tenait à la main gauche un paquet entier de bonbons qu'Isabelle reconnut immédiatement comme étant les siens.

Aussitôt, la petite sœur, prenant un air fâché et le plus autoritaire possible, saisit l'anneau entre le pouce et l'index et cria :

-Benjamin, je veux que tu me rendes mes bonbons, tout de suite.

-Bon, tiens, les voilà, maugréa le garçon.

Mais gentille, elle ouvrit le paquet et lui en donna la moitié pour partir au camp.


Quelques minutes plus tard, elle entendit sa maman l'appeler.

-Ma chérie, je voudrais que tu ailles acheter du fromage et du lait. Tiens, voilà de l'argent.

Isabelle partit à son aise vers le magasin du village.

Au retour, elle passa devant la maison de Frédéric. Elle va souvent jouer avec ce bébé de presque un an. Elle aperçut la maman qui tenait son petit dans les bras et le câlinait.

Notre amie songea, s'arrêtant un instant sur le trottoir pour les observer, qu'elle était la plus jeune des quatre enfants chez elle. Elle doit toujours obéir aux plus grands.

-Ce serait bien si on avait un bébé chez nous, murmura la fillette. Si j'avais un petit frère, je pourrais commander moi aussi.

Isabelle saisit sa bague entre le pouce et l'index et prononça la parole magique.

-Je veux avoir un petit frère, un bébé comme Frédéric.

Puis, elle courut à la maison. Elle mit le lait et le fromage au frigo et se précipita dans sa chambre.

Miracle! Elle y vit un bébé dans un berceau d'osier. Le nourrisson dormait. Quel bonheur! Son voeu était exaucé ! Cet anneau était vraiment magique.


Mais sa joie se transforma bien vite en inquiétude.

-J'ai demandé un bébé, mais maintenant je dois m'en occuper. Il me faut l'aide de maman. Pourvu qu'elle soit d'accord...

Isabelle referma soigneusement la porte de sa chambre pour que personne ne découvre le petit. Elle courut dans l'escalier et s'approcha de sa mère. Elle semblait fort occupée.

Ce n'est jamais bon d'aborder tes parents à ce moment-là, tu dois le savoir...

Mais Isabelle ne voulait pas attendre. Et papa venait de partir conduire Benjamin au camp.

-Maman, s'il te plaît, j'aimerais bien avoir un petit frère. Ce serait bien, tu ne trouves pas?

Elle leva son visage plein d'espoir.

-Il n'en est pas question, s'entendit-elle répondre aussitôt, avec fermeté. J'ai déjà quatre enfants, je ne veux pas un cinquième. Et maintenant, remonte et va t'occuper. J'ai beaucoup de travail.

Elle retourna à sa chambre, catastrophée. Maman ne voulait pas de bébé et pourtant il y en avait un à présent.

Elle ne pouvait quand même pas le jeter à la poubelle !

Elle eut l'idée d'aller le poser sur le trottoir, comme on ferait avec un vieux jouet. Mais elle ne voulait pas abandonner ce petit.

Elle tenta de le faire disparaître en serrant la bague en or et en lui demandant de le reprendre, mais ça ne marcha pas.


Elle quitta la maison et retourna chez les parents du bébé Frédéric. Elle sonna à la porte.

-Bonjour madame, salua notre amie.

-Bonjour, Isabelle. Tu viens jouer avec mon petit bonhomme ?

-Hélàs non, madame, je n'ai pas le temps aujourd'hui. Lorsqu'on a un bébé, que doit-on faire pour s'en occuper ?

La maman, un peu étonnée par cette question si directe, répondit au hasard et dans le désordre.

-Et bien, il faut lui donner des biberons, ou des panades quand il est plus grand.

-Vous voulez-bien me prêter un biberon? interrompit Isabelle.

-Oui, si tu veux.

-Et quoi d'autre, madame ?

-Il faut laver son enfant, le changer, lui mettre d'autres langes quand ils sont sales.

Isabelle se taisait.

-Et surtout, il faut le prendre dans les bras, lui parler, le faire rire, lui faire des câlins. Lui montrer qu'on l'aime.

-C'est beaucoup, tout cela, murmura Isabelle. Je peux avoir quelques langes, s'il vous plaît madame ?

Notre amie emporta les couches et le biberon vide, puis retourna à la maison après avoir bien remercié la maman de Frédéric.


Sitôt revenue chez elle, elle monta discrètement à sa chambre. Le bébé dormait toujours. Quelle chance ! Elle eut juste le temps de glisser les langes et le biberon en-dessous de son lit. Elle entendit sa maman l'appeler.

Elle descendit rapidement mais, pendant tout le repas du soir, elle garda les yeux baissés. Elle n'osa rien dire. Il ne fallait surtout pas parler de ce bébé. Maman avait bien dit qu'elle n'en voulait pas.

-Je n'ai pas le temps de monter à ta chambre ce soir, ma chérie. J'ai été très occupée avec le départ de ton frère. Je vais te faire ton gros bisou au salon, puis tu prendras ta douche et tu te mettras au lit toute seule.

Isabelle se réjouit que sa mère ne prenne pas le temps de monter dans sa chambre, comme cela elle ne verrait pas le bébé.

Elle embrassa sa maman, prit sa douche, passa sa robe de nuit blanche avec des petites fleurs bleues et se mit au lit. Elle serra tendrement son lapin blanc en peluche dans ses bras.

-Que vais-je faire demain? songea notre amie. Je dois aller à l'école, c'est mercredi. J'ai classe toute la matinée.

Elle était inquiète.

-Et puis, comment vais-je acheter des vêtements à mon bébé ? Je ne suis qu'une petite fille de cinq ans, moi. Je n'ai pas d'argent. Pauvre bébé…

Elle s'endormit.


Elle se réveilla dans la nuit. Elle ne savait pas qu'il était deux heures du matin. Elle n'a pas de montre. Le bébé pleurait.

-Chut, fit Isabelle. Tais-toi ! Tu vas réveiller papa et maman et mes grands frères. Déjà une chance que Benjamin ne soit pas là.

Elle prit le bébé dans ses bras et lui fit une caresse au visage.

-Oh là là! soupira notre amie. Tu ne sens pas très bon. Je crois qu'il faut que je change ta couche.

Elle emporta un lange donné par la maman de Frédéric et le bébé à la salle de bains. Elle alluma la lumière et ferma la porte. Elle coucha le petit sur le tapis et entreprit de le changer. Elle en profita pour le déshabiller complètement et le laver soigneusement avec de l'eau tiède, du savon et son gant de toilette. Le bébé semblait apprécier. Il souriait.

Notre amie découvrit à ce moment que c'était un garçon.

Changé, rhabillé, elle le reprit dans ses bras, rangea tout soigneusement, rinça son gant de toilette, éteignit la lumière et retourna dans sa chambre. Mais quand elle reposa le bébé dans son berceau, il pleura de nouveau.


-Oh non ! soupira Isabelle. Tu ne vas pas recommencer. Il ne faut pas pleurer tout le temps. Je suis fatiguée, moi. Je vais à l'école demain. Il faut me laisser dormir !

Mais le petit ne voulait rien entendre.

-Tais-toi, je vais aller te chercher un biberon.

Elle emporta celui qu'elle avait caché sous son lit et descendit les escaliers.

Une fois à la cuisine, la fillette se demanda comment on préparait un biberon. Elle savait bien qu'il fallait mettre de la poudre de lait et de l'eau mais elle n'avait pas de poudre de lait.

Elle ouvrit le frigo, sortit la bouteille qui s'y trouvait et versa le lait froid dans le biberon. Elle revissa la tétine, puis elle remonta dans sa chambre et referma soigneusement la porte.

Elle reprit le bébé dans ses bras et, assise par terre contre son lit, elle lui présenta le biberon. Le brave enfant but le lait froid sans se plaindre.


Pendant qu'il buvait, elle songea qu'il fallait lui donner un nom. Elle se souvint que c'était un garçon.

-Comment vais-je t'appeler ? J'ai une idée ! Je vais t'appeler Quentin, comme mon copain en classe. Il m'a expliqué qu'il s'appelait Quentin parce qu'il est le cinquième de la famille, son nom veut dire cinq. Comme tu es le cinquième de notre famille à nous, Quentin cela t'ira bien. Tu es content ?

Le bébé avait fini son biberon. Isabelle l'appuya contre son épaule pour lui faire un câlin. Le petit en profita pour faire un renvoi qui, bien sûr, s'étendit sur la robe de nuit de notre amie.

-Oh, dit-elle ! Je te fais un câlin et toi tu me fais un renvoi. C'est pas gentil !

Elle posa l'enfant dans son berceau et lui fit encore un bisou. Il dormait à présent.

Isabelle retourna à la salle de bain pour rincer sa robe de nuit. Elle ouvrit le robinet trop fort et la mouilla tout à fait. Elle revint à sa chambre. Elle mit sa robe de nuit à sécher sur le radiateur et ne trouvant rien d'autre, enfila sa tenue de gymnastique. Elle se recoucha, bien fatiguée et s'endormit à son tour.


Quand sa maman l'éveilla le lendemain matin, il était bientôt temps de partir à l'école.

-Viens vite prendre ta tartine et ton verre de lait, Isabelle.

Mais la fillette songea que si elle partait sans donner à boire au bébé, il risquait certainement de pleurer dans la matinée et maman allait l'entendre et le découvrir. Et comme elle n'en voulait pas…

Isabelle descendit l'escalier.

-Maman, je vais aller manger en haut, pendant que je m'habille.

-D'accord, Isabelle, mais ne répands par ton lait et ne laisse pas des miettes partout.

Elle emporta son verre et sa tartine et remonta dans sa chambre. Elle versa le lait dans le biberon, éveilla son petit Quentin, le prit dans les bras et lui donna à boire.

Puis elle s'habilla rapidement et partit à l'école.


À midi, en revenant à la maison, Isabelle se précipita d'abord à sa chambre et se rassura. Ouf, le bébé dormait. Elle redescendit pour le repas.

Tout à coup, à table, maman posa une étrange question :

-Isabelle.

-Oui, maman.

-Comment ça s'est passé cette nuit, avec le bébé ?

La fillette regarda sa mère, très étonnée.

-Que veux-tu dire, maman ?

-Je te demande comment ça s'est passé avec le petit ? Il ne t'a pas dérangée ?

-Tu sais qu'il y a un bébé dans ma chambre ?

-Mais oui, bien sûr. Tante Rosa, la sœur de papa, est venue hier. C'était pendant que tu étais au magasin. Elle a apporté son petit garçon. Il s'appelle Antoine. C'est ton cousin, mais tu ne le connais pas encore. Rosa et son mari partent trois jours en Allemagne, alors j'ai accepté de garder leur bébé pendant leur voyage. Et comme je sais que tu aimes les petits, tu vas souvent jouer avec Frédéric, j'ai mis Antoine dans ta chambre, profitant que Benjamin n'était pas là.

-Mais alors, maman, ce n'est pas Quentin.

-C'est Antoine, Isabelle, ton cousin.

-Mais alors, maman, ce n'est pas le bébé de la bague « je veux ».


Et aussitôt Isabelle comprit que l'anneau en or ne lui avait pas donné Quentin. Sa tante avait apporté son petit Antoine, le cousin, pour quelques jours à la maison. L'anneau n'était peut-être pas aussi magique qu'elle l'avait imaginé…

-Il m'a réveillée pendant la nuit, maman, alors je l'ai lavé et je l'ai changé.

-Mais, ma chérie, tu pouvais m'appeler.

-Et puis je lui ai donné à boire, maman.

-Comment as-tu fait, Isabelle ?

-J'ai pris du lait dans le frigo et je l'ai versé dans un biberon que la maman de Frédéric m'a prêté hier.

-Tu es merveilleuse! C'est formidable! 

-Et puis je lui ai fait un câlin. Il a même fait un renvoi sur ma robe de nuit. Et puis il s'est endormi.

-Pourquoi ne m'as-tu pas appelée, ma chérie ?

-Mais maman, tu as dit que tu ne voulais plus avoir un bébé.

-Ce n'est pas parce que je ne veux pas de cinquième enfant que je refuserais de garder le petit de ma belle-sœur quelques jours !

-Et ce matin, ajouta Isabelle, avant d'aller à l'école, je lui ai donné un autre biberon. J'ai versé mon lait dans la bouteille. C'est pour cela que je t'avais demandé de monter boire dans ma chambre.

-Je comprends, maintenant, dit maman, pourquoi il a refusé un biberon une demi-heure plus tard, quand tu étais partie. Tu es vraiment une fille courageuse. Tu es une seconde maman pour Antoine. Tu veux continuer à t'en occuper encore pendant quelques jours ?

Isabelle aida mère à soigner le bébé pendant les trois jours qu'il passa à la maison. Elle put le laver, le changer, le nourrir. Elle veilla sur lui la nuit.


Elle comprit aussi que la bague n'avait aucun pouvoir magique.

Elle essaya quand même encore une fois, en la pinçant entre le pouce et l'index, parce qu'elle avait des petits pois dans son assiette et qu'elle préfère des carottes. Mais les petits pois restèrent dans l'assiette et aucune carotte n'apparut.

Isabelle comprit que son grand frère Bertrand lui avait raconté une histoire parce qu'il l'aime bien et que Benoît avait arrêté de jouer sur son ordinateur parce qu'il avait trop chaud dans sa chambre. C'était une bonne idée d'aller faire une promenade dans les bois. Enfin, Benjamin avait rendu les bonbons à Isabelle parce qu'elle avait crié très fort « je veux ». Il avait été impressionné par la soudaine autorité de sa sœur.


Isabelle conserve la bague en or en souvenir de cette aventure. Elle sait aussi à présent que quand on a un bébé, on doit beaucoup s'en occuper. On en est responsable. Il faut lui donner des biberons, il faut l'habiller, le changer, le laver, lui parler et surtout, il faut l'aimer. C'est beaucoup de travail pour une petite fille de cinq ans et demi.

Elle sait aussi que lorsque tu es la plus petite de la famille, il faut parfois oser exister et s'affirmer…