Isabelle
Retour Imprimer

Les Coccinelles

     Au fond du jardin d'Isabelle, se trouve une barrière en bois. Comme elle ne sait pas l'ouvrir, elle se glisse à quatre pattes dessous pour atteindre la prairie aux fleurs. Au bout de cette prairie coule une petite rivière. Notre amie âgée de cinq ans et demi n'hésite jamais à la traverser.

Pourtant, ce jour-là, elle remonta le long de la berge vers le petit pont de bois situé en amont. Elle ne voulait pas mouiller sa jolie salopette jaune et ses petites sandales de toile bleues.

Elle avançait doucement dans les herbes hautes quand elle eut la surprise d'apercevoir un grand arbre tombé, déraciné. Le dernier orage avait été violent. Le tronc créait une sorte de pont au dessus de l'eau.

-Pauvre arbre, songea Isabelle.

En passant sur le tronc, on pouvait traverser la rivière sans se mouiller.

La petite fille réussit à se hisser sur le fût de l'arbre. Il allait vraiment d'une rive à l'autre. Elle avança doucement pour ne pas glisser. Elle écartait les bras, comme on lui a appris à la gymnastique à l'école, pour bien rester en équilibre.

Parvenue au milieu du tronc, elle vit une large fente, remplie de coccinelles. Quelques-unes d'entre elles voltigeaient au soleil. Il y en eut même une qui se posa sur sa main. Isabelle en eut un peu peur, aussi elle la chassa d'un geste vif de l'autre main. Puis elle fit vite demi-tour et revint à la maison.

-Maman, cria-t-elle, un arbre est tombé au-dessus de la rivière. J'ai vu un trou au milieu, rempli de coccinelles. Une d'entre elles est même montée sur ma main.

-Bien, répondit maman. Tu as prononcé un vœu ?

-Un vœu ? Comment ça ?

-Lorsqu'une coccinelle se pose sur ta main, tu peux prononcer un vœu, c'est-à-dire, demander quelque chose qui te fait envie, même quelque chose qui te paraît impossible. Tu dois te dépêcher de faire ta demande, avant qu'elle s'envole, car quand elle part, elle disparaît très vite, on ne la voit plus. On dit qu'elle va chez le bon Dieu. D'ailleurs, on appelle ces insectes des bêtes à bon Dieu. Parfois il écoute ton souhait et le réalise.

-Ah bien, murmura Isabelle. Je ne savais pas. La prochaine fois, je demanderai quelque chose.

-Maintenant, va te laver les mains, on passe à table. Et appelle tes frères. On est un peu en avance parce que papa et moi partons ce soir en visite chez des amis.


Quand tous les enfants furent assis autour de la table, les parents demandèrent à Bertrand, le grand frère, de garder les plus jeunes. Notre amie a trois grands frères : Bertrand, dix-neuf ans, Benoît, treize, et Benjamin, sept ans et demi.

-Impossible ce soir, répondit Bertrand. Je passe une grosse interrogation en mathématiques demain, et je ne comprends rien à ces calculs jusqu'ici. Il me faut encore des heures de travail. Pas question de m'occuper des petits.

-Nous comptons pourtant vraiment sur toi, Bertrand, insista papa.

-Bon, d'accord, concéda le grand frère, mais alors tous les trois au lit et en silence. Je ne veux pas qu'on me dérange.

Comme les parents allaient chez des amis, ils expliquèrent qu'ils n'avaient pas eu le temps de préparer un dessert. Ils donnèrent quatre grands biscuits ronds au chocolat à Bertrand, en lui disant de partager. Le grand frère en conserva un et remit les trois autres à Benoît. Le garçon en prit un et passa les deux autres à Benjamin. Et ce gourmand les garda tous les deux pour lui.

-Donne-moi mon biscuit, exigea notre amie.

-Tu n'en as pas besoin, tu es trop grosse.

-Menteur!

Mais Isabelle, très délurée, sait se défendre. Il vaut mieux avec trois grands frères ! Elle sait exister, ne pas céder trop vite.

D'un geste rapide, elle tenta d'arracher un des biscuits des mains de son frère. Benjamin résista et poussa sa petite sœur en arrière. Elle glissa en reculant et heurta un meuble du salon, un vieux vaisselier sur lequel se trouvait un vase rapporté de Chine par tante Esther. Le vase pencha de gauche à droite et tomba sur le sol. Il se brisa en une dizaine de morceaux dans un bruit fracassant.

Les parents se trouvaient dans le hall d'entrée de la maison. Ils entendirent le bruit et revinrent au salon.

-Qui vient de casser ce vase ? demanda papa d'une voix forte.

-Isabelle, répondit Benjamin. Elle s'est jetée sur le meuble.

-A cause de lui, répliqua aussitôt la fillette. Il m'a poussée.

-Tu viens de casser le vase ? répéta papa.

-Oui, mais parce que…

-Je ne veux pas de « oui, mais… », cria papa. Isabelle, tu montes à ta chambre. Et tout de suite.

-C'est pas ma faute…

-Cela suffit. Tu es punie.

Notre amie quitta la pièce. Elle claqua énergiquement la porte pour faire entendre sa colère puis courut dans l'escalier.

A mi-chemin, elle se retourna et hurla que ce n'était pas juste, qu'elle n'était qu'une pauvre petite fille qu'on n'écoutait jamais. Elle se retira dans sa chambre et s'assit sur le bord de son lit.


Tout à coup, une coccinelle entra par la fenêtre ouverte. Elle vint se poser sur le dos de la main de notre amie. Elle l'observa un instant.

-Je peux prononcer un vœu, se dit-elle.

Elle profita de l'occasion pour se venger.

-Petite coccinelle, je voudrais que mon frère qui a mangé mon biscuit soit bien malade. Voilà, tu peux partir chez le bon Dieu.

La coccinelle s'envola par la fenêtre.


Une demi-heure plus tard, Benjamin entra à son tour dans la pièce. Sa sœur et lui partagent la même chambre. Ils ont des lits superposés. Il a choisi celui du haut et Isabelle dispose du lit du bas. Avant d'escalader l'échelle, il murmura :

-Excuse-moi, je n'ai pas été très gentil tantôt. Je te demande pardon.

Notre amie tourna la tête vers le mur et fit semblant de dormir. Le garçon monta se coucher.


Isabelle s'éveilla au milieu de la nuit. Quelle heure pouvait-il être ? Elle n'en savait rien, elle ne possède pas encore de montre. Mais il faisait tout noir. Elle entendit un bruit étrange, comme un râle.

Elle se redressa et écouta. Cela venait d'au-dessus d'elle. Elle grimpa à l'échelle du lit et regarda son frère Benjamin. Il transpirait très fort et ne pouvait presque plus parler.

-Appelle… Appelle papa et maman, je suis très malade.

-C'est de ta faute, répondit la petite sœur. Tu es puni parce que tu as mangé mon biscuit.

-Appelle papa et maman, supplia le garçon.

La fillette descendit de l'échelle et se rendit aussitôt à la chambre des parents. Elle ouvrit la porte et entra.

-Papa, maman, venez vite. Benjamin ne peut presque plus respirer. Peut-être qu'il va mourir.

Les parents affolés se précipitèrent dans la chambre des petits. L'état de Benjamin paraissait préoccupant, ils décidèrent de le conduire à l'hôpital.

Un filet de lumière passait encore, malgré l'heure tardive, sous la porte de la chambre à côté, celle des deux grands frères. Le papa entra.

-Bertrand, il est une heure du matin, et tu n'es toujours pas couché…

-Papa, je ne comprends rien à ces mathématiques. Un gros examen m'attend demain. Je suis inquiet, je vais ramener un zéro.

-Ecoute, conseilla son père, arrête et repose-toi, tu as assez travaillé. Je te confie ta petite sœur. Benjamin est très malade. Maman et moi allons le conduire à l'hôpital.

-Bon, soupira Bertrand. Allez-y, je veille sur elle.


Les parents partirent avec le malade. Le grand frère se coucha et tenta de trouver le sommeil. Deux minutes plus tard, Isabelle frappa à la porte des grands, son lapin en peluche à la main.

-Bertrand !

-Oui ?

-J'ai peur toute seule dans ma chambre.

-Retourne dans ton lit. Tu n'as rien à craindre, je veille sur toi.

-Mais j'ai peur quand même, insista la fillette d'une petite voix tremblante.

-Bon, murmura Bertrand. Va chercher ta couette et ton oreiller, tu dormiras ici, près de nous, sur le tapis.

Elle fit l'aller-retour.

-Voilà, tu te couches là. Roule-toi dans ta couverture, et je ne veux plus t'entendre.

Le grand frère éteignit la lumière et s'étendit à son tour.


Deux minutes plus tard, Isabelle qui ne dormait pas encore appela son frère.

-Bertrand !

-Que veux-tu ?

-Tu crois que Benjamin va mourir ?

-Mais non, il ne va pas mourir. Ils vont lui faire une piqûre à l'hôpital et demain, il ira mieux. Dors à présent.

Deux minutes plus tard.

-Bertrand !

-Oui!

-Il est malade à cause de moi.

-Mais non, Isabelle. Une maladie, n'est la faute à personne. Dors.

Deux minutes plus tard.

-Bertrand !

-Quoi encore?

-J'ai fait un vœu avec une coccinelle en demandant qu'il soit puni parce qu'il ne m'a pas donné mon biscuit. Voilà pourquoi il est malade.

-Non. Je t'ai expliqué que ce n'est pas ta faute. Allez, maintenant dors.

Deux minutes plus tard.

-Bertrand !

-Tu ne peux pas te taire ? Que veux-tu encore ? demanda le grand frère en insistant fort sur le « encore ».

-Je sais ce qu'il faut faire pour guérir Benjamin.

-Tant mieux.

-Il faut aller jusqu'au tronc d'arbre tombé au dessus de la rivière. On y trouve plein de coccinelles. Il en viendra vite une dans la main, et on pourra prononcer un vœu pour qu'il guérisse.

-Parfait, vas-y, s'énerva Bertrand.

Deux minutes plus tard.

-Bertrand, je n'ose pas y aller toute seule. Il fait noir. Tu veux bien venir avec moi ?

Le grand frère comprit qu'il n'aurait pas la paix avec elle tant qu'ils ne seraient pas allés auprès de ces insectes. Les petites sœurs sont souvent merveilleuses, mais elles peuvent être de temps en temps empoisonnantes.

-Je te donne trente secondes pour t'habiller.

La fillette courut à sa chambre. Elle enfila sa salopette et attacha ses tennis bleus.

-Je ne trouve pas mon t-shirt. Je pense que maman l'a mis à la machine.

-Tant pis. Tu viens comme ça. Allez, en route.

 

Ils sortirent par la porte de la cuisine et tirèrent le verrou pour qu'elle ne se referme pas toute seule derrière eux. Ils traversèrent le jardin puis passèrent dans le pré aux fleurs.

Quelle belle nuit! La lune brillait, entourée de milliers d'étoiles. Isabelle donnait la main à son grand frère. Elle marchait, appuyée tout contre lui.

-Bertrand, je suis fatiguée, je peux aller sur ton dos?

-Allez, monte, dit le grand frère en souriant.

A peine le garçon avait-il fait quelques pas qu'il sentit la tête de sa petite sœur se poser sur son épaule. La fillette s'était endormie.

-J'ai l'air malin, moi, ici, songea Bertrand. Il est plus d'une heure du matin. Je me promène avec cette gamine sur mon dos pour aller chercher une coccinelle afin de prononcer le vœu que mon petit frère Benjamin guérisse. Et demain matin, une grosse interrogation en mathématiques m'attend pour laquelle je n'ai rien compris... Par contre si je la ramène à la maison sans lui faire prononcer son vœu et qu'elle s'éveille plus tard, il faudra revenir ici dans trois ou quatre heures. Alors, autant y aller tout de suite.

Il arriva au tronc d'arbre et y grimpa. Il fit trois pas en équilibre et aperçut le trou aux coccinelles. Deux d'entre elles s'envolèrent et se posèrent sur chacune de ses mains. Bertrand regarda la première.

-Petite coccinelle voici un message de ma petite sœur qui dort sur mes épaules. Elle voudrait que notre frère Benjamin guérisse vite et qu'il revienne demain à la maison. Compris ? Bon, tu peux porter ce souhait au bon Dieu.

Le petit insecte s'envola et disparut dans la nuit.

Bertrand observa son autre main et aperçut la seconde.

-Allez, va-t-en. Pas besoin de toi.

Mais la coccinelle s'accrocha. Elle ne semblait pas décidée à partir.

-Tant qu'à faire, murmura Bertrand, tu sais ce que j'aimerais bien ? Avoir demain un vingt sur vingt en mathématiques. Mais je te préviens, tu auras dur à réaliser ce vœu car je n'ai rien compris.

Elle s'envola et disparut à son tour.

Bertrand fit demi-tour et revint paisiblement à la maison. Il entra dans sa chambre et posa sa petite sœur sur le tapis, la tête sur l'oreiller. Il la borda avec la couverture, puis il se coucha et s'endormit.


Le lendemain, quand Isabelle s'éveilla, elle fut bien étonnée de se trouver dans la chambre des grands frères. Ils étaient déjà partis. Et elle avait dormi toute habillée !

Elle se leva et descendit à la cuisine pour déjeuner avant de partir à l'école. Maman lui dit que Benjamin allait beaucoup mieux. Il était déjà presque guéri. Notre amie se sentit heureuse et rassurée.

Quand elle revint à la maison l'après-midi, vers quatre heures, le garçon était de nouveau en pleine forme.

Vers cinq heures la porte d'entrée s'ouvrit et Bertrand entra à son tour. Il appela aussitôt notre amie.

-Isabelle !

Elle arriva en courant. Le grand frère ouvrit ses bras tout grands.

-Viens dans mes bras petite sœur. Merveilleuse petite fille! J'arrive à peine à y croire, mais tantôt j'ai eu vingt sur vingt en mathématiques, et je n'ai toujours rien compris !

Les petites sœurs ou les petits frères sont parfois épuisants, mais c'est si beau de les regarder vivre, de les écouter, et puis avec eux, d'oser former les vœux les plus incroyables.