Isabelle
Retour Imprimer

L'étrange plante jaune

Isabelle adore manger des myrtilles. Elle a cinq ans et demi et peut aller en cueillir seule si elle veut. Il y en a dans le bois de sapins, de l'autre côté de la petite rivière.
Un mercredi après-midi, elle sortit de la maison par la porte de la cuisine et alla au fond du jardin. Elle se glissa en rampant sous la barrière qu'elle ne réussit jamais à ouvrir. Ses trois grands frères lui ont déjà expliqué, mais tant pis.
Elle traversa le champ de fleurs et s'arrêta au bord de la rivière.
Elle retira ses sandales de gymnastique plus très blanches et entra dans l'eau pieds nus. Elle mouilla le bas de sa salopette bleue, mais maman ne la gronderait pas. C'est une salopette que ses grands frères ont mise chacun à leur tour quand ils étaient petits garçons. Elle est bien usée.
Isabelle franchit le cours d'eau en faisant bien attention de ne pas tomber puis remit ses pieds mouillés dans ses tennis. Elle commença à cueillir de délicieuses myrtilles.

Elle approchait d'un tronc d'arbre couché sur le sol. C'était un sapin déraciné. Ce devait être récent car les branches possédaient encore toutes leurs aiguilles.
Mais entre les racines de l'arbre mort se trouvait une étrange plante jaune. Tout était jaune. La tige, les feuilles, la fleur, même les racines.
Intriguée et curieuse, Isabelle recueillit l'étrange plante entre ses mains, puis retourna chez elle.
-Maman, maman, dit-elle, regarde l'étrange plante jaune que je viens de trouver dans le bois. Je peux la mettre dans ma chambre ?
Isabelle accompagna sa maman à la cave. Elles choisirent un joli récipient et y tassèrent de la bonne terre noire. Notre amie creusa un petit trou au milieu et y glissa les racines jaunes de sa plante.
-Voilà, dit maman. Tu n'as plus qu'à lui verser un peu d'eau tous les jours. On verra ce qu'elle deviendra.
Isabelle fit un peu de place sur sa table et y posa la fleur jaune. Elle l'arrosa copieusement puis partit jouer au jardin.

Après le repas du soir, Isabelle prit sa douche, passa sa robe de nuit blanche avec des petites fleurs bleues et se brossa les dents. Puis elle entra dans sa chambre.
Elle observa la plante jaune avant de se coucher. Elle remarqua la présence de trois  petits fruits au centre de la corolle.
Benjamin entra à son tour. Il était déjà en pyjama.
Isabelle a trois grands frères. Bertrand a dix-neuf ans. C'est un étudiant. Il est très souvent dans ses livres. Benoît en a treize. Il passe son temps devant ses consoles de jeux. Et Benjamin en a sept et demi. Il partage la chambre d'Isabelle. Lui dort en haut, sur le lit superposé. Notre amie est en-dessous.
-Tu as une nouvelle plante ?
-Oui, je l'ai trouvée tantôt dans le bois entre les racines d'un arbre tombé.
Benjamin monta à l'échelle du lit. Les deux enfants s'endormirent.

Les jours passaient.
Chaque après-midi, en revenant de l'école, Isabelle arrosait sa fleur. Mais, chose étrange, elle ne grandissait pas. La tige ne s'allongeait pas, aucune nouvelle feuille ne poussait et aucune autre fleur n'apparaissait.
Par contre, les trois bourgeons grossissaient. Ils eurent bientôt la taille de groseilles, mais jaunes. Puis ils furent comme des cerises. Quelques jours plus tard, ils devinrent comme des prunes, puis comme des mandarines, des oranges, des pamplemousses.
Isabelle se demandait quand ils allaient cesser de grossir.

Un jour que papa était au travail, maman faisait des courses à la ville, Bertrand était à l'université, Benoît à sa grande école, Benjamin en classe et Isabelle dans la sienne, un jour donc que personne n'était à la maison, un des trois fruits se détacha de l'étrange plante jaune.
Il flotta un moment dans la chambre, entre sol et plafond, comme une bulle de savon.
La fenêtre était ouverte car il faisait beau.
Le fruit jaune sortit et voltigea au gré du vent au-dessus du jardin, puis du champ de fleurs. Poursuivant sa route, il survola la rivière.
Soudain le fruit se déchira et un nuée de petites poussières de toutes les couleurs tombèrent à la surface de l'eau et furent emportées par le courant.
Quelques minutes plus tard, une multitude de fleurs de toutes les couleurs apparurent le long des berges du cours d'eau. C'étaient des grandes fleurs magnifiques. Les pétales allaient du blanc au noir, en passant par le jaune, le rose, l'orange, le rouge, le vert, et toutes sortes de bleus, du mauve au violet.
Hélas, personne ne se promena le long de l'eau ce jour-là. Personne ne vit les fleurs magnifiques.
Elles furent bien éphémères. Le lendemain soir, elles avaient toutes disparu.

Entretemps, Isabelle était revenue de l'école avec sa maman et son frère Benjamin.
Notre amie remarqua aussitôt qu'un des fruits avait disparu. Il n'en restait que deux sur l'étrange plante jaune.
-Benjamin, tu as pris un des fruits de ma plante.
-Mais non, répondit le garçon. Comment veux-tu ? Je reviens de l'école en même temps que toi. Je suis derrière toi. Il s'est simplement envolé ou bien un oiseau l'a pris en passant. Et cesse de toujours m'accuser pour rien.
Au même instant, un deuxième fruit se détacha de la plante et voltigea vers la fenêtre. Il passa au-dessus du jardin et s'arrêta. Il semblait hésiter.
Comme pour le premier, il se déchira peu à peu et une nuée de poussières, ressemblant à des pollens, s'échappa par l'ouverture et se dispersa sur l'herbe du jardin.
En quelques instants, des centaines de fleurs poussèrent, des grandes fleurs magnifiques. De nouveau, les pétales allaient du blanc au noir, en passant par le jaune, le rose, l'orange, le rouge, le vert, et toutes sortes de bleus, du mauve au violet.
Papa, maman, les grands frères, Isabelle, tous en cueillirent et en remplirent les vases de la maison. Il en restait tant qu'ils décidèrent d'en porter à bonne-maman, aux amis, aux voisins, à monsieur le curé pour décorer son église, à madame l'institutrice à l'école et monsieur le directeur ne fut pas oublié.
De nouveau, elles furent bien éphémères. Le lendemain soir, elles avaient toutes disparu.

Le troisième fruit se détacha de la plante au milieu de la nuit. Isabelle venait juste de se réveiller. Il ne faisait pas tout noir, car la pleine lune éclairait la chambre et le jardin de sa belle lumière argentée.
Notre amie se précipita pour aller fermer la fenêtre, puis elle observa le fruit jaune qui se tenait presque immobile juste au-dessus d'elle, entre sa tête et le plafond.
Le fruit jaune se déchira et une fois encore, une jolie pluie de petites graines ressemblant à des poussières multicolores en sortit. Elles se posèrent sur les tresses de notre amie, puis sur son visage et son cou, ses bras, ses pieds. Isabelle portait sa robe de nuit blanche à petites fleurs bleues. Elle était pieds nus.
Les pollens pénétrèrent en douceur dans la peau de la fillette.
Il n'y avait plus rien à voir vers le plafond. Isabelle se tourna et s'apprêta à remonter dans son lit. Elle frappa deux fois son oreiller pour le remettre bien en forme.
Une dizaine de fleurs multicolores et bien ouvertes en sortirent !
Etonnée, Isabelle glissa un doigt le long du cadre de son lit. Aussitôt des fleurs multicolores apparurent  et poussèrent sur les lattes de bois.
-Quelle merveille, dit-elle. Tantôt, quand je me recoucherai, je croirai m'endormir dans un jardin.
Notre amie passa ensuite un doigt sur le bord du lit superposé de son frère Benjamin qui dormait profondément. Des nouvelles fleurs apparurent partout.
Isabelle sortit de sa chambre. Des fleurs poussèrent sur la porte quand elle en toucha la poignée.
Elle entra chez ses grands frères, Bertrand, dix-neuf ans, et Benoît, treize ans. Ils étaient tous deux endormis.
Elle s'approcha de la table de Bertrand, couverte comme toujours de gros livres. Elle toucha les cahiers et les classeurs et des fleurs en sortirent.
Puis elle se tourna vers l'ordinateur et la console de jeux de Benoît. Elle en caressa le clavier et un bouquet de fleurs multicolores jaillit en un instant.
-Trop drôle, murmura Isabelle.

Elle quitta la chambre, traversa le couloir et entra en silence dans celle de ses parents. Elle en fit le tour en effleurant le bord de leur grand lit. En un instant, papa et maman furent entourés de fleurs. C'était ravissant.
Isabelle referma la porte et se rendit à la salle de bains.
Elle posa les deux mains à plat dans la baignoire qui se remplit aussitôt de fleurs. Puis elle fit de même à l'évier. Elle fit couler un peu d'eau pour les arroser.
-Très joli, dit-elle.
Elle toucha même la planche du WC.  La cuvette se remplit de fleurs à son tour.

Puis notre amie descendit l'escalier. Elle ne toucha la rampe qu'un moment, mais des centaines de fleurs y apparurent aussitôt.
Elle en fit naître d'autres au salon, dans les fauteuils, sur le canapé, le tapis, la télévision. Elle caressa la table de la salle à manger qui se changea en prairie à pique-nique.
Jamais la maison n'a été aussi belle, se dit-elle en souriant. Demain matin, papa et maman seront bien surpris en s'éveillant.
Isabelle passa dans la cuisine. Elle remplit plusieurs casseroles de fleurs, ainsi que le frigo. Elle s'approcha de la porte du jardin, se proposant d'y aller pour y faire apparaître d'autres bouquets.
Elle entendit « toc, toc, toc ».
Elle ouvrit et vit un drôle de petit animal. Il avait la taille d'un chat, mais ressemblait à un petit chien. Il était couvert de poils courts, très soyeux, et de toutes les couleurs. On aurait dit un bourgeon d'arc-en-ciel.
Le petit animal leva son museau pointu vers Isabelle et dit :
-Oh, oh !
-Tu sais parler ? demanda notre amie.
-Oh, oh !
-Tu sais juste dire Oh, oh ?
-Oh, oh !
-Tu es très joli.
-Oh, oh ! dit le petit animal avec une intonation qui fit comprendre à Isabelle qu'il la trouvait jolie elle aussi.
-Merci, répondit notre amie.
-Oh, oh ! fit encore l'animal en indiquant le bouquet de fleurs situé sur la table.
Il sauta sur une chaise, puis se dressa pour approcher son museau d'une fleur rouge.
-Oh, oh ! dit-il, comme si cette fleur sentait particulièrement bon.
Isabelle se pencha à son tour et sentit.
-Oh, oh ! dit-elle.
Puis elle éclata de rire.
-Voilà que je me mets à parler comme toi, à présent. Je commence à parler le « oh, oh » !
-Oh, oh ! reprit à son tour l'animal, comme s'il félicitait la fillette.
Il choisit une autre fleur rouge. Il s'en approcha pour la sentir.
-Oh, oh ! dit-il avec un air dégoûté.
-Oh, oh ! confirma notre amie en y mettant son nez. Celle-ci ne sent vraiment pas bon.
Le petit animal en choisit une autre. Il la sentit, puis fit un « oh, oh », l'air bien décidé, et il la mangea.

Isabelle se demandait pourquoi le « Oh-oh » avait précisément choisi cette fleur plutôt qu'une autre, mais elle n'insista pas.
Elle suivit l'étrange petit animal dans l'escalier. Il gratta à la porte de la chambre de notre amie, indiquant qu'il voulait y entrer. Isabelle entrouvrit. Benjamin, le frère avec lequel elle partage la pièce, dormait paisiblement.
-Oh, oh ! fit la bestiole mystérieusement.
Puis ils suivirent tous deux le couloir et s'arrêtèrent devant la chambre des grands frères de notre amie. Bertrand et Benoît étaient endormis profondément.
-Oh, oh ! lança de nouveau l'animal.
-Pourquoi fais-tu cela ? demanda Isabelle.
Il ne répondit pas et s'arrêta devant la porte de la chambre des parents.
-Tu veux voir mon papa et ma maman ? dit notre amie en ouvrant. Ne les dérange pas. Ils dorment.
-Oh, oh ! prononça la bestiole.
Puis ils redescendirent à la cuisine.
-Oh, oh !
-Tu veux aller au jardin ? Tu veux partir ?
-Oh, oh !
-Tu veux déjà me quitter ?
-Oh, oh !
Isabelle ouvrit la porte.
-Au revoir, petit « Oh-oh ». Tu étais bien mignon.
-Oh, oh !
-Oh, oh !
Et l'animal disparut dans la nuit, vers le fond du jardin.
Isabelle remonta à sa chambre et se recoucha au milieu des fleurs.

Le lendemain, quand notre amie s'éveilla, elle eut deux fameuses surprises.
La première fut d'ouvrir les yeux au milieu de jolies fleurs. Il y en avait partout autour d'elle et de toutes les couleurs. Elle n'avait donc pas rêvé.
La seconde, plus étrange celle-ci, fut de constater que papa, maman, Bertrand, Benoît, et Benjamin ne pouvaient plus parler. Le seul mot qu'ils étaient capables de prononcer était « Oh, oh ! ».
Cet événement eut des conséquences cocasses.
Papa se rendit à son travail. Il avait rendez-vous ce jour-là avec des clients importants, venus du Japon. Comme il ne pouvait leur dire que des « Oh, oh ! », les visiteurs pensèrent qu'il se moquait d'eux, ce qui bien sûr, n'était pourtant pas le cas. Son directeur le pria de retourner chez lui et de se soigner.
Maman, qui faisait ses courses au supermarché ne put émettre que des « Oh, oh ! ». Les vendeurs et le caissier la prirent pour une demi-folle. Elle revint à la maison confuse et honteuse et n'en sortit plus ce jour-là.
Benjamin, envoyé en classe au tableau pour dire sa récitation ne put énoncer que des « Oh, oh ! ». Son institutrice crut que le garçon plaisantait et refusait de réciter son poème. Elle envoya notre ami chez le directeur. Comme Benjamin ne réussit qu'à lui dire des « Oh, oh ! », le garçon fut renvoyé chez lui avec une punition.
Il en fut de même pour Bertrand et Benoît, les deux autres grands frères d'Isabelle. On les pria, eux aussi, de ne revenir au cours que quand ils auraient retrouvé la parole.
Toute la famille, à l'exception d'Isabelle, qui elle, parlait normalement, se retrouva à la maison, à émettre des « Oh, oh ! », pour tenter de s'expliquer.

Vers le soir, les fleurs s'évanouirent comme chaque fois. Quand la dernière eut disparu de la maison, les parents et les grands frères retrouvèrent une parole normale.
Isabelle raconta la rencontre insolite qu'elle avait fait la nuit précédente.
Jamais elle ne revit une étrange plante jaune le long de la rivière et le petit animal n'est jamais revenu.