Isabelle
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La fleur de Jackie

       Isabelle a une cousine qui s'appelle Jackie. Elle habite en Amérique. Elle a douze ans et Isabelle l'aime beaucoup, parce que, malgré la différence d'âge, elle est toujours d'accord de jouer avec elle. Quand elle vient à la maison, pour Isabelle, c'est la fête.
       Ce jour-là, elle entraîna sa grande cousine jusqu'au bord de la rivière. Elles traversèrent le jardin, passèrent en-dessous de la barrière et parcoururent le champ de fleurs. Elles se glissèrent sous la seconde clôture, franchirent le terrain vague, et arrivèrent au bord de l'eau.
       Un peu plus loin, en aval, elles aperçurent une petite plage de sable. Et là, Jackie s'amusa à dessiner une fleur avec son doigt. Une belle fleur avec cinq pétales, une tige assez longue et deux feuilles.
       -Tu ne l'effaceras pas, fit promettre Jackie à Isabelle.  
      -Oh non, répondit notre amie, je ne l'effacerai jamais. Elle est très jolie ta fleur. Je l'appellerai la fleur de Jackie.
       Isabelle repassa avec son doigt sur la fleur dessinée sur le sable pour toucher et comprendre comment la grande fille s'y était prise. Au soir, Jackie retourna chez elle avec ses parents. Elle allait bientôt repartir pour son lointain pays d'Amérique.
       Isabelle prit sa douche puis alla se coucher. Elle s'endormit rapidement.

       Elle se réveilla au milieu de la nuit. Elle entendait prononcer son nom.
       -Isabelle... Isabelle...
       D'abord, elle crut que c'était son grand frère de sept ans et demi qui l'appelait. Il dort au-dessus d'elle sur le lit superposé et partage sa chambre. Mais Benjamin dormait à poings fermés. Ce n'était pas lui.
       Elle se leva, pieds nus dans sa robe de nuit blanche avec des petites fleurs bleues. Elle alla jusqu'à la fenêtre. C'était une belle nuit d'été, pleine d'étoiles. On apercevait un croissant de lune.
       Isabelle se pencha. Elle aperçut alors dans le jardin, la fleur de Jackie. Elle se tenait immobile, debout sur sa tige.
       -Ce n'est pas possible, songea notre amie. Ce n'est pas possible. Je rêve.
       -Isabelle, viens me donner à boire, j'ai soif.
       -Ça alors, murmura la fillette.
       Elle ouvrit la porte de sa chambre et descendit l'escalier, pieds nus. Elle prit un grand verre à la cuisine et le remplit d'eau. Puis elle ouvrit la porte donnant au jardin. Elle fit glisser le verrou pour qu'elle ne se referme pas tout à fait et pour ne pas être bloquée dehors. Elle posa le verre dans l'herbe. La fleur sauta dans le petit vase improvisé.
       -Cela va mieux, dit-elle. Quand tu m'as dessinée dans le sable, tu as oublié de tracer mes racines. Il me faut un récipient et de l'eau. Je ne peux pas boire toute seule.
       -Ce n'est pas moi qui t'ai dessinée, souligna Isabelle. C'est Jackie, ma cousine.
       -Oui, mais tu as repassé avec ton doigt. Il m'a donné la vie. Je suis bien contente d'ailleurs. Avant, je n'existais pas. Merci pour l'eau. Tu es très gentille, ajouta la fleur.
       Isabelle n'osait pas répondre. Elle n'avait vu qu'une fois une fleur qui parlait (cf.Isa 1- le coquelicot géant).
       -Tu es très jolie, ajouta la fleur.
       -Merci, dit Isabelle en rougissant. Toi aussi, tu es très jolie.
       -J'aimerais te faire plaisir, proposa la fleur. Toi, tu m'as fait cadeau de la vie.
       Isabelle souriait.
       -Tu vois là- bas, le coin de la haie, au fond du jardin ?
       -Oui.
       -Demain matin, tu y découvriras trente- cinq petites graines. Tu les prendras et tu les planteras dans de la bonne terre au bord de la rivière, au pied des grands sapins, par exemple. Tu les arroseras tous les jours. Et lorsque la lune sera devenue toute ronde, lorsque ce sera la pleine lune, tu auras une belle surprise.
       -Merci, murmura Isabelle.
       -Fais attention, avertit la fleur. Moi, tu ne me verras plus. Mais l'esprit des fleurs veillera et protègera les petites graines. Si tu les arroses tous les jours, tout ira bien. Mais si tu les oublies un seul jour, il pourrait provoquer un malheur. Méfie-toi...
       Isabelle remercia. Elle remonta se coucher et elle s'endormit.

       Le lendemain matin, lorsqu'elle se réveilla, elle était certaine d'avoir fait un rêve. Mais quand elle regarda sous la haie, dans le jardin, avant de partir à l'école, elle aperçut trente-cinq  petites graines dans l'herbe.
       -Je n'ai peut-être pas rêvé, se dit Isabelle.
       Quand elle revint de l'école, elle demanda la permission à maman de pouvoir aller jusqu'au bord de la rivière.
       -D'accord. Mais alors, tu enlèves ta salopette jaune, Isabelle, parce que quand tu vas au bord de la rivière, tu reviens souvent toute mouillée et très sale. Mets la bleue.
       C'est une vieille salopette en jean que ses trois grands frères ont usée à tour de rôle, quand ils étaient petits. Elle a presqu'autant de trous que de tissu, mais celle-là, si elle la salit, maman ne dit rien.
       Isabelle passa donc la vieille salopette et des chaussures de toile, et elle partit au bord de la rivière. Elle se glissa sous la barrière, traversa le champ de fleurs, passa sous l'autre clôture, parcourut le terrain vague et arriva au bord de l'eau. Elle tenait les petites graines au creux de la main.
       Elle longea la rive et parvint à la petite plage. Le dessin de la fleur de Jackie n'y était plus. Pourtant, on distinguait encore les traces de pas des deux filles, tout autour.
       Isabelle traversa la rivière et trouva de la belle terre toute noire entre les racines d'un sapin. Elle s'agenouilla et s'assit sur ses talons. Elle fit des trous dans le sol avec son doigt et y posa chaque fois une petite graine, qu'elle recouvrait ensuite de terre d'un geste de la main.
       Elle avait emporté un petit gobelet. Elle le remplit d'eau de la rivière et arrosa convenablement. Elle laissa le gobelet près du sapin. Elle n'avait plus qu'à revenir tous les jours pour leur donner à boire.
       Et tous les jours, elle arrosa.

       La veille de la pleine lune, l'astre était presque tout à fait rond. Papa, maman, Bertrand, Benoît, Benjamin et Isabelle passèrent leur journée chez leur grand-mère. Ils revinrent assez tard. De retour à la maison, maman frappa dans les mains.
       -Tout le monde au lit. Dépêchez-vous. Demain, il y a école.
       -Mais maman, il faut que j'aille arroser mes graines, parce que sinon, il m'arrivera un malheur, expliqua Isabelle.
       -Il est trop tard. Tes petites graines attendront demain. Allez, hop, au lit.
       -Mais maman, supplia la fillette.
       -Il n'y a pas de « mais maman ».
       Quand ça ne marche pas avec maman, on essaie avec papa. Pour papa, il faut connaître la technique. Tu t'assieds sur ses genoux et tu glisses ta main derrière son cou. Tu caresses son visage avec l'autre main et tu dis « mon petit papa chéri ». Tu lui donnes à ce moment-là un bisou et tu verras, papa est toujours d'accord... enfin presque toujours.
       -Mon petit papa chéri, murmura Isabelle. Tu veux bien m'accompagner. Je dois aller arroser mes petites graines.
       -Tes petites graines ne vont pas mourir, Isabelle. Tu leur as donné à boire hier. Il est tard. Tu iras demain, comme maman l'a demandé.
       -Zut, cela ne marche pas, maugréa Isabelle.
       Elle se déshabilla et mit sa robe de nuit avec des petites fleurs bleues. Mais avant d'aller se coucher, elle frappa à la porte des deux grands frères.
       -Bertrand, (c'est celui qui a dix-neuf ans, il est étudiant). Bertrand, tu veux bien m'accompagner pour aller arroser mes petites graines ? Il commence à faire noir. Cela me fait un peu peur.
       Bertrand réfléchit.
       -Tu n'es pas obligée d'y aller aujourd'hui. Si tu les arroses demain, c'est bien. Elles ne vont  pas  mourir de soif en une nuit.
       -Et  zut, grogna Isabelle.
       Elle se tourna vers Benoît. C'est celui qui a treize ans et qui est toujours devant sa console de jeux vidéo ou devant son ordinateur.
       -Benoît, tu veux bien, m'accompagner ? C'est pour arroser mes petites graines.
       Benoît ne regarda même pas sa petite soeur.
       -Si tes petites graines meurent, cela ne fait rien. Je te ferai un beau dessin avec mon ordinateur. Je brancherai l'imprimante et tu auras une jolie fleur.
       -Que veux-tu que je fasse avec la fleur d'une imprimante ? se fâcha Isabelle.
       Elle claqua la porte en sortant parce qu'elle était en colère. Elle entra dans sa chambre. Benjamin était déjà dans son lit.
       -Benjamin, tu veux bien venir avec moi. C'est pour arroser les petites graines à l'entrée du bois.
       -Tu m'embêtes avec tes petites fleurs, répondit le garçon.
       -Oh, cria Isabelle. J'ai trois grands frères. Ils sont tous aussi paresseux et méchants les uns que les autres.
       Elle était très déçue. Elle se coucha et s'endormit.

       À minuit, l'horloge de l'église sonna les douze coups. « Dong »... « Dong »...
       Après deux coups, Isabelle se réveilla. Et elle compta. Mais elle ne put pas compter douze coups puisqu'il y en avait deux qui étaient passés qu'elle n'avait pas entendus. Elle compta seulement les dix coups qui suivaient. Et elle crut qu'il était dix heures du soir. Mais il n'était pas dix heures du soir, il était minuit.
       -Il n'est pas trop tard pour aller arroser les petites graines, murmura la fillette. Il faut que j'ose.
       Elle se leva et regarda par la fenêtre. C'était une belle nuit d'été. La lune presque ronde répandait sa lumière argentée sur l'herbe. C'était très beau. Il ne faisait pas tout noir.
       Isabelle retira sa robe de nuit et mit sa vieille salopette. Elle sortit pieds nus de sa chambre pour ne pas faire de bruit. Elle descendit les escaliers. Elle glissa le verrou de la porte de la cuisine pour ne pas être bloquée dehors en revenant.
      Elle marcha dans l'herbe du jardin. C'était un peu humide parce que la rosée était déjà tombée. Ses pieds étaient mouillés. Tant pis ! Elle se mit à quatre pattes et passa sous la barrière. Elle traversa le champ de fleurs et se glissa sous la deuxième clôture. Le terrain vague avait des petits cailloux qui lui piquaient la plante des pieds.
       Elle parvint au bord de l'eau. Elle se retourna et regarda vers sa maison. C'était tout noir. Cela faisait un peu peur. Elle était déjà loin. Elle observa l'autre côté de la rivière. C'est le bois de sapins. Un bois de sapins, c'est toujours très sombre, même pendant la journée.
       Elle entendit un cri étrange.
       -C'est un renard, dit-elle tout haut pour se rassurer. Il a peur de moi.
       Son coeur se mit à battre plus fort et plus vite.
       -« Houhou ... Houhou... Houhou... »
       -Un hibou, à présent, dit notre amie.
       Elle eut encore plus peur. Il fallait faire vite.
       Courageusement, Isabelle traversa la rivière. L'eau noire dans la nuit était froide. Elle lui vint au-dessus des genoux. Elle frissonna.
       Enfin, elle arriva devant l'emplacement des petites graines. Elle prit le gobelet et y mit de l'eau. Juste à ce moment, elle aperçut deux yeux rouges qui la regardaient.
      -Qu'est-ce que c'est ça ? murmura Isabelle, au bord des larmes.
       -Je suis l'esprit de la forêt. Tu n'as pas arrosé tes petites graines hier. Elles ont soif.
       -Ce n'est pas ma faute, expliqua Isabelle. Et puis, on est encore hier, on n'est pas encore le jour suivant. Il n'est que dix heures du soir.
       -Ce n'est pas vrai, tu ne sais pas compter. Il est plus que minuit. Commence par arroser.
       Isabelle versa l'eau du gobelet sur les petites graines.
       -C'est comme la fleur de Jackie, ajouta l'esprit aux yeux rouges. Tu l'as laissée mourir de soif parce que tu ne lui as pas dessiné des racines. Les plantes ont besoin de racines pour prendre de l'eau dans la terre et pour vivre.
       -Je ne l'ai pas fait exprès, murmura Isabelle. Je ne savais pas.
       Elle tremblait de peur, à présent.
       -Il faut toujours dessiner les racines quand tu dessines une fleur.
       -Oui, promit Isabelle. Je ne veux pas que la fleur de Jackie meure. Je l'aime bien, cette fleur-là. Est-ce que je peux faire quelque chose pour elle ?
       -C'est possible, affirma l'esprit des fleurs. Je vais l'appeler, mais il te faudra beaucoup de courage, parce que cela va te coûter une goutte de ton sang. Tu vas l'emmener à la maison. Là, tu l'étendras sur une feuille de papier. Elle redeviendra un dessin. Tu prendras tes marqueurs, et tu dessineras des racines. Puis, tu piqueras ton doigt avec une aiguille et tu poseras une goutte de ton sang au bas de la tige, pour les y fixer.
       Isabelle était épouvantée. Pourtant, elle osa répondre :
       -Je serai courageuse.
        Notre amie vit alors arriver la fleur de Jackie. Elle était à moitié fanée. Elle la reçut dans ses bras. Les pétales pendaient lamentablement. La tige était molle et les feuilles flétries.
       La fillette tourna le dos à l'esprit aux yeux rouges et s'arrêta au bord de la rive. Elle plongea la fleur dans le cours d'eau mais cela ne servit à rien.
       Toi, si tu as soif et qu'on te plonge dans ton bain, cela ne te désaltère pas.
       Isabelle emporta la fleur presque fanée à la maison. Elle referma la porte de la cuisine.
        Elle entra dans le bureau de papa et choisit la plus grande feuille de papier qui s'y trouvait. Elle la posa sur le sol baigné des rayons de lune et coucha la fleur au-dessus. La fleur redevint un dessin.
       Elle prit ses crayons de couleur et ses marqueurs et dessina des racines nombreuses et larges.
       Ensuite, elle chercha une aiguille dans le nécessaire à coudre de maman. Elle choisit une épingle et revint au bureau. Il faisait très sombre. Elle alluma la lumière. Elle hésitait, tenant la pointe entre le pouce et l'index. Cela allait faire mal.
       -Que fais-tu là, Isabelle ?
       C'était papa.
       -Je dois me piquer le doigt, répondit la petite fille.
       -Pourquoi dois-tu faire cela ?
       -Parce que je dois obtenir une goutte de sang.
       -Pourquoi dois-tu obtenir une goutte de sang ?
       -Je dois la poser là, entre la tige et les racines, pour que la fleur soit à nouveau vivante. C'est l'esprit aux yeux rouges qui me l'a dit. Mon petit papa, s'il-te-plaît, il faut me croire.
       -Je te fais confiance, ma princesse.
       Papa proposa courageusement de se piquer le doigt.
       Isabelle répondit qu'elle devait donner son sang, celui de son index droit, car c'est avec lui qu'elle avait dessiné sur le sable...
       Alors, papa piqua le doigt d'Isabelle.
       -« Aïe... »
       Puis, il pressa l'index et une goutte de sang apparut. Isabelle la posa au bas de la tige près du début des racines.

       Ils observèrent en silence. Papa éteignit la lumière. Sa fillette s'était blottie dans ses bras. La clarté de la lune baignait la pièce et son rayon argenté se posa sur la feuille de papier et sur la fleur.
       Ébahis, ils virent la fleur reprendre vie, puis, se dégager doucement du papier et se redresser, toute belle.
       Isabelle avait la bouche ouverte. Elle n'avait jamais vu cela. Et papa n'en revenait pas.
       La fleur resplendissante de lumière s'approcha d'Isabelle et tout doucement lui caressa la joue. Puis, elle s'éloigna et partit au loin par la fenêtre ouverte comme une ombre merveilleuse, comme une apparition de rêve et de bonheur.
       -Mon Dieu, murmura papa, qui serrait sa petite fille entre ses bras. Je crois que je n'ai jamais rien vu d'aussi beau de toute ma vie, Isabelle. Tu viens de redonner la vie à une fleur.

       Le lendemain, au retour de l'école, Isabelle courut jusqu'à la rivière et, surprise, elle vit trente-cinq petites fleurs de toutes les couleurs. Elles étaient enfin sorties de terre.
       C'était le cadeau de la fleur de Jackie.
       Elle les soigna très bien. Elle les arrosa souvent et parfois, en cueillit quelques-unes pour maman et pour papa. Elles illuminèrent tout son été.
       Quant à la fleur de Jackie, elle  ne l'a jamais revue. Je ne sais pas où elle est partie sur ses racines. Peut-être quelle est allée rejoindre Jackie en Amérique et se planter dans la terre rouge quelque part dans l'ouest fabuleux où elle habite...
       Elle est peut-être chez toi, dans ton jardin ? Regarde bien. Si un jour, au bord d'une rivière, tu découvres une fleur tracée sur le sable, ou si toi, tu en dessines une, fais-la belle et grande, mais n'oublie pas les racines.
       Elle vivra peut-être, comme la fleur de Jackie, tout au fond de ton coeur.