Isabelle
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La vieille dame

Isabelle adore les myrtilles, surtout celles qu'elle cueille elle-même dans les bois. Elles sont bien meilleures que celles qu'on vend dans les magasins.
Un mercredi après-midi, elle partit en ramasser dans le bois de sapins, derrière chez elle. Elle  mit, à la demande de sa maman, sa vieille salopette en jean délavé et trouée aux genoux et ses tennis blanches.
-Ainsi, si tu te salis avec les myrtilles, ça ne fera rien, dit maman.
Isabelle alla au fond du jardin. Là elle se glissa presque à plat ventre, sous la barrière blanche car elle ne sait pas l'ouvrir. Elle traversa ensuite le champ de fleurs et arriva au bord de la petite rivière qui longe les sapins et les sépare de la prairie fleurie.
Elle traversa la rivière, ce qui la mouilla jusqu'au-dessus des genoux, mais ça sèche tout seul, comme disent ses trois grands frères. Elle pénétra sous les sapins. C'était rempli de myrtilles.
Quand elle en eut avalé plusieurs poignées, Isabelle se trouva près du chemin en terre qui part du village, passe sur le petit pont de bois, et pénètre dans la forêt. Elle se dit que ce serait plus facile de revenir à la maison par là.
Mais voilà, en arrivant près du pont de bois, elle aperçut une vieille dame assise sur un tronc d'arbre qui gisait sur le sol. Elle n'était pas très belle. Elle faisait même un peu peur. Elle avait des doigts difformes, crochus, un nez de travers, une longue robe noire déchirée, des vilains bottillons et une drôle de tête.
-Mon Dieu, pensa Isabelle, la sorcière !
Elle ne l'avait jamais vue, mais les enfants du village lui en avaient parlé, à l'école, car certains l'avaient déjà rencontrée. Ils en avaient même très peur. Ils s'enfuyaient tous en criant quand ils la voyaient, et un plus grand lui avait même un jour lancé une pierre.
Isabelle se demanda ce qu'elle allait faire.
Retourner dans le bois, puis retraverser le ruisseau, ou bien risquer de passer devant la vieille dame ...
Elle opta pour la seconde solution. La femme était assise sur le côté droit du chemin. Isabelle passa sur le côté gauche, le plus loin qu'elle pouvait. Quand elle fut juste en face de la vieille, elle l'entendit parler.
-Bonjour, petite fille.
Isabelle eut peur.  Mais comme elle est bien élevée, elle répondit.
-Bonjour, madame.
-Elles étaient bonnes, les myrtilles ? demanda la dame.
C'est sûrement une sorcière, songea Isabelle. Comment sait-elle que j'ai mangé des myrtilles ? Mais la vieille dame avait deviné la pensée de la fillette.
-Je sais que tu as mangé des myrtilles parce que tes doigts sont tout mauves.
Isabelle regarda ses mains.
-Ça c'est vrai, dit-elle. Mes doigts sont tachés de jus de myrtilles.
-Tu es très jolie, complimenta la vieille dame. Tu es tout à fait comme moi quand j'étais une petite fille. C'était il y a bien longtemps. Tu sais, aujourd'hui, j'ai septante-huit ans. Mais quand j'avais six ans, j'étais comme toi, j'adorais les myrtilles. Je n'avais pas de salopette, parce qu'en ce temps-là on ne mettait pas des habits de garçon aux filles. J'avais une robe qui descendait en-dessous de mes genoux et des bottines. Mais avec ma robe longue, mes hautes bottines et mes longs cheveux, deux belles tresses brunes comme toi, j'allais cueillir des myrtilles dans les bois et je les adorais. Toi aussi tu aimes bien ces petits fruits.
-Oui, madame, murmura Isabelle, qui avait déjà moins peur. Merci d'avoir dit que je suis jolie. C'est très gentil.
-Tu as l'air aussi gentille que jolie, affirma la dame. Moi, je ne peux plus aller cueillir des myrtilles dans les bois. Je suis trop vieille. Mes doigts sont abîmés. Ils sont de travers parce que j'ai des rhumatismes. Et mon dos est bien vieux. Je ne peux plus me pencher ni me baisser. Je ne peux plus aller aux myrtilles.
-Voulez-vous que j'aille en cueillir quelques-unes pour vous ? proposa Isabelle.
-Tu ferais cela pour moi ?
-Oui, répondit notre amie qui n'avait plus du tout peur et qui sentait même un peu de pitié pour cette vieille femme qui ne peut plus se baisser pour cueillir les myrtilles.
Isabelle retourna dans le bois. Elle cueillit une petite poignée de myrtilles bien mûres et revint. La dame était toujours assise sur le tronc d'arbre.
Isabelle s'approcha courageusement. Elle avait quand même un peu peur. La dame était-elle vraiment gentille ou bien les garçons avaient-il raison en parlant d'elle comme d'une sorcière ?
La dame tendit ses vieilles mains et Isabelle, avec ses petites mains toutes fines, y posa les fruits bleus.
-Merci petite fille. Comment t'appelles-tu ?
-Isabelle, madame.
La vieille femme mangea les myrtilles une à une, les yeux fermés. Isabelle regardait.
-Elles sont bonnes.
-Je suis bien contente que cela vous fasse plaisir, madame. Je crois que je n'ai plus peur de vous. Les garçons du village disent que l'on doit vous éviter. Même mon frère Benjamin affirme que vous êtes une sorcière.
-Je ne suis pas une sorcière, précisa la dame, mais je suis un peu magicienne. J'aimerais bien te faire un cadeau. Tu es si gentille.
-Ce n'est pas obligé, fit Isabelle en souriant.
La dame sortit de sa poche trois petits fils de laine. Un rouge, un bleu et un jaune.
-Lequel veux-tu ?
Notre amie regarda le jaune, puis le bleu.
-Je vais prendre le rouge.
-Tends-moi ta main !
Isabelle avança d'un pas. Elle avait encore un peu peur, quand même. La dame lui noua le petit bout de laine rouge autour du poignet.
-Voilà. Garde mon petit bracelet jusque demain matin. Ne l'enlève pas, même pour prendre ton bain, même pour dormir et demain, quand tu te réveilleras, tu découvriras mon cadeau.
-Merci beaucoup, madame.
-Au revoir, Isabelle.
-Au revoir, madame. Maintenant, je sais que vous n'êtes pas une sorcière. Vous êtes très gentille.
Et Isabelle s'encourut.

Quand elle revint à la maison, ses trois grands frères se moquèrent d'elle.
-Oh, s'exclama Bertrand, qui a dix-neuf ans. Quel beau bracelet, mademoiselle !
-Ça va ! répondit Isabelle.
Puis, ce fut Benoît, celui de treize ans.
-Je vais te créer un bracelet de princesse sur mon ordinateur, tu verras, il sera bien plus beau.
-Je n'ai pas besoin de bracelet d'ordinateur, maugréa Isabelle.
Quant à Benjamin, sept ans et demi, qui est très curieux, (il n'y a pas que les filles qui sont curieuses, les garçons aussi), il interrogea sa petite soeur.
-Qui t'a donné cela ?
-C'est une vieille dame.
-Laquelle ?
-Une vieille dame qui a un costume noir.
-Tu as reçu un cadeau de la sorcière ? Tu es folle ! Arrache-le, enlève-le ! Cela va te porter malheur. Demain, tu seras transformée en grenouille ou en crapaud, ou en serpent. Je ne dors pas dans cette chambre, si tu gardes le bracelet cette nuit.
-Ce n'est pas une sorcière, affirma Isabelle. Elle est un peu bizarre mais elle est gentille.
-C'est toi qui le dis, mais c'est parce que tu l'as jamais vue de près.
-Si, je l'ai vue. De tout près. Même que je lui ai donné des myrtilles. Et elle m'a fait le noeud autour de mon poignet, cria Isabelle.
-A qui as-tu donné des myrtilles ? demanda maman. A qui as-tu parlé ? Je n'aime pas trop que tu t'adresses à des gens que tu ne connais pas, Isabelle.
-C'était une vieille dame qui était assise le long du chemin. Elle m'a dit bonjour. Je lui ai répondu poliment, comme tu m'as appris et puis on a parlé de myrtilles et elle m'a offert le bracelet.
Maman regarda le fil de laine rouge.
-Bon, ce n'est pas bien grave. Allez, on n'en parle plus.
Après le repas du soir, Isabelle alla prendre sa douche. Elle garda le bracelet de laine autour du bras. Elle se brossa les dents et revêtit sa robe de nuit blanche aux petites fleurs bleues. Papa et maman vinrent lui donner le dernier bisou.
Après le dernier bisou, elle prit son lapin de peluche blanc dans les bras et s'endormit.
Quand Benjamin vint se coucher à son tour, il observa sa petite soeur en silence puis grimpa sur son lit superposé par l'échelle.

Isabelle s'éveilla le lendemain matin. Le morceau de laine avait disparu. A la place, elle découvrit un bracelet. Il était composé de petites perles rouges. On aurait dit des groseilles rouges. Elle les regarda. Elle les toucha. Le fil du bracelet était élastique. Cela ressemblait à un collier de bonbons. Elle en détacha un, mais elle n'osa pas le manger. Elle avait encore un peu peur de subir un mauvais sort... si la dame était vraiment une sorcière.
Benjamin était déjà levé.
-Tu me donnes un de tes bonbons ?
Toujours aussi gourmand, celui-là, pensa Isabelle. Mais le garçon n'avait pas fait le lien entre le fil de laine rouge et les bonbons de sa soeur.
-Je veux bien t'en donner un, calcula la petite soeur, mais alors tu joues avec moi ce matin.
-On jouera à quoi ? interrogea prudemment Benjamin.
-On jouera au jardin avec mes poupées. Tu seras le papa et moi la maman. Et les poupées seront nos enfants.
-Oh non, implora Benjamin, je ne veux pas jouer à la poupée. C'est un jeu de filles. D'ailleurs, mes copains vont sonner. Ils vont venir me chercher pour aller jouer au football.
Mais Isabelle avait très envie qu'il prenne un bonbon pour voir s'il allait se transformer en quelque monstre ou bien si c'était un vrai bonbon.
-Tu peux en avoir un quand même, murmura-t-elle.
Benjamin, qui n'avait pas observé que c'était un bonbon de la vieille dame, le mit en bouche, parce qu'il est gourmand, et le croqua.
A ce moment-là, on sonna à la porte.
Il courut dans l'escalier. Notre amie écouta, cachée derrière la rampe.
-Salut. On vient te chercher pour jouer au foot. Tu peux venir maintenant ?
Le garçon avala le reste du bonbon de sa soeur.
-Je ne veux pas venir, répondit Benjamin.
-Tu ne viens pas ?
-Non. Aujourd'hui, j'ai envie de jouer avec ma petite soeur. On va jouer à papa et maman avec ses poupées dans le jardin. J'aime bien ma petite soeur, vous savez, c'est ma copine. Revenez une autre fois.
Et les autres garçons, très étonnés, s'en allèrent.
Mais la plus étonnée, c'était Isabelle !
Benjamin joua toute la journée dans le jardin avec sa petite soeur et ses poupées. Ils s'amusèrent très bien. Ils étaient devenus les deux meilleurs amis du monde.
Isabelle réfléchit. C'était juste au moment où Benjamin avait croqué le bonbon de la dame et l'avait avalé qu'il était devenu très gentil avec elle.

Trois jours plus tard, un mercredi après-midi, la maman d'Isabelle demanda à la fillette d'aller porter un sac chez une dame qui habitait tout en bas du village un peu plus loin que la grande ferme. La maman d'Isabelle fait de la couture. Quand on a quatre enfants à la maison, on ne chôme pas... Isabelle partit donc porter le paquet chez la cliente.
Ensuite, elle remonta vers sa maison en passant devant la ferme. Dans la cour, près de l'entrée, se trouve un grand chien noir. II est attaché avec une chaîne. Il est très méchant. Il aboie toujours quand on passe et semble toujours prêt à mordre tout le monde. Soudain le chien se détacha et courut sur le chemin, vers notre amie.
Elle tremblait de frayeur.
-Sa chaîne est cassée ! J'ai peur.
Le chien aboyait. Il courait vers elle en grognant et en montrant les dents. Elle arracha l'un des petits fruits de son bracelet et le lui jeta.
Le chien croqua le petit fruit rouge et cessa d'aboyer.
Il s'approcha d'Isabelle en remuant la queue, ce qui veut dire qu'il était content. II lécha les souliers d'Isabelle. Il vint frotter son museau contre elle. Isabelle put le caresser.
Depuis ce jour-là, ce méchant chien reste agressif avec tout le monde, mais c'est le plus grand ami d'Isabelle. Quand la petite fille passe, il saute près d'elle, il vient la lécher, ils se donnent des caresses. Ils sont amis.
Isabelle comprit que les bonbons rouges de la vieille dame n'étaient pas des bonbons ordinaires. C'étaient des bonbons qui font que celui qui les mange devient un ami.

Pour vérifier, en revenant chez elle, elle entra dans la chambre de son grand frère Benoît. Il était installé comme toujours devant sa console de jeux électroniques. Il affirme qu'il n'a jamais le temps pour jouer avec sa petite soeur...
-Benoît ?
-Oui ? répondit Benoît sans quitter son écran des yeux.
-Il fait chaud. Si on allait faire un petit tour dans les bois ? Je n'ose pas y aller seule. C'est trop loin. Et puis Maman ne veut pas que je m'y promène sans être accompagnée.
-Je suis occupé. Je fais une partie de jeu. Je n'ai pas le temps.
-Tiens. Je te donne un bonbon quand même, sourit Isabelle.
Elle détacha un bonbon de son bracelet et le lui donna.
Benoît, toujours sans quitter son écran des yeux, prit le bonbon et le mit en bouche.
-Il est bon, apprécia-t-il.
Un instant plus tard, il éteignit l'ordinateur et se retourna.
-Alors, petite soeur, cette promenade dans les bois, on va la faire ?
Ils partirent pour une grande balade tout l'après-midi. Quand Isabelle fut fatiguée, Benoît la porta sur son dos. Et ils recommencèrent encore souvent par la suite. Benoît découvrit que sa petite soeur avait grandi et que c'était très amusant de jouer avec elle. Mais surtout, ils devinrent de grands amis, dès ce jour-là.
Isabelle conserva les autres bonbons pour d'autres occasions. Elle ne revit jamais la vieille dame. Mais notre amie avait compris que la vieille dame en noir n'était pas du tout une sorcière. Il ne faut pas juger les gens sur leur allure. C'était une très gentille personne. Et cette très gentille dame lui avait fait le plus beau cadeau du monde. Des bonbons d'amitié.