Isabelle
Retour Imprimer

l'Oeuf

     Isabelle n'était pas de très bonne humeur. Elle n'aime pas les courgettes. Ce midi-là, elle hésitait depuis trois minutes devant son assiette en réclamant et en se plaignant. Papa venait de faire une remarque et Isabelle ne l'avait pas écouté. Comme elle continuait à chipoter sans rien avaler, Maman se fâcha.

-Va au jardin ou dans ta chambre, mais ne reste pas à table. Et ne viens pas réclamer à manger avant ce soir. Tu es punie.

Notre amie se leva et sortit au jardin. Elle s'assit dans l'herbe. Elle portait sa jolie salopette jaune et son t-shirt bleu foncé. Elle se sentait très bien. Elle était débarrassée des courgettes.

Au-delà de la barrière, un ravissant rayon de soleil illuminait les boutons d'or de la prairie. Elle envisagea de faire une petite promenade. Elle irait bien jusqu'aux sapins, là-bas, de l'autre côté de la rivière. Elle se dit qu'il resterait encore quelques myrtilles. Ce serait bon, des myrtilles. Surtout quand on a un peu faim.

Elle se leva et revint demander la permission d'aller jusqu'au bois. Maman lui rappela que les sapins sont de l'autre côté de la rivière et que si elle voulait traverser le cours d'eau, elle se salirait.

-Vas-y, mais change-toi. Mets tes sandales de gymnastique et ta vieille salopette en jean.

-Celle qui a un trou aux genoux ? demanda Isabelle.

-Oui, celle qui est usée et déchirée, répondit maman. Tu reviens toujours crottée de là-bas, à cause de la boue.

Isabelle se changea et partit.



Elle traversa le jardin et passa sous la barrière en rampant car elle ne sait pas l'ouvrir. Elle parcourut le champ de fleurs, puis se glissa sous la clôture tout au bout, en faisant bien attention de ne pas se piquer aux barbelés. Elle arriva au bord de la rivière. Il fallait la traverser car le bois de sapins se trouve juste de l'autre côté.

Le pont de bois est situé plus loin, beaucoup trop loin. Notre amie entra dans l'eau. Elle lui vint jusqu'aux chevilles, puis jusqu'aux genoux. Au milieu de la rivière, une pierre ronde était plus glissante que les autres, et « plouf », elle tomba dans l'eau.

Trempée ! Même ses cheveux dégoulinaient. Comme il faisait beau et chaud, cela ne l'inquiéta pas tellement. Ça sécherait au soleil. Elle avait juste un peu froid.

Elle se hissa sur l'autre berge et entreprit de grimper dans le bois de sapins où poussent les myrtilles. C'est une pente assez raide.

La saison était déjà bien avancée et il ne restait plus beaucoup de petits fruits à cueillir. Elle chercha un peu partout mais n'en trouva que quelques-uns.


Tout à coup, près d'un grand sapin, elle vit trois myrtilliers couverts de beaux fruits mûrs et bien gros. Elle fit un pas en avant, et se pencha pour les cueillir. Elle ne savait pas que cet endroit cachait un trou assez profond.

Elle s'avança encore un peu pour attraper quelques myrtilles supplémentaires et dégringola dans le trou, entraînant des branches, des feuilles mortes, de la terre et des cailloux avec elle.

Elle se redressa tout au fond. Heureusement, sans trop de mal. Quelques égratignures. Mais elle s'était bien salie. De la terre et des cailloux continuaient à tomber près d'elle. Et surtout, quelle peur elle avait eue!

Elle observa l'endroit et découvrit une grande quantité de petites branches mises en rond et des plumes. C'était un nid d'oiseau.

Quelques pierres arrivèrent encore et l'une d'entre elles toucha un œuf assez gros et vert qui se trouvait là, au milieu du nid. Évidemment, l'oeuf fut cassé. Le blanc coula lentement dans la terre et disparut. Mais le jaune resta entier. Bizarre. Il ne s’agissait pas d’un jaune d’œuf, parce que les jaunes d’œufs sont jaunes. C’était un centre d’œuf vert. Ce jaune était vert et dur en plus, comme après la cuisson.

Isabelle le toucha. Cela ressemblait à de la plasticine. Elle le prit dans sa main, puis le glissa dans sa poche. Elle ressortit du trou sans difficulté par un passage étroit.

Elle descendit à la rivière, et en la traversant, elle y plongea le jaune d'œuf vert pour le laver. Elle tenta en même temps d'enlever la boue qui tachait sa salopette mouillée et fameusement sale. Maman l'avait bien prévu mais Isabelle ne voulait pas risquer d'être grondée en revenant chez elle. Mais la boue ne partit pas. Tant pis.

Elle joua un moment dans le terrain vague en chantonnant pendant que ses vêtements séchaient un peu au soleil.


Quatre heures de l'après-midi sonnèrent. Isabelle sentit qu'elle avait faim. Elle décida de retourner à la maison et de tenter sa chance auprès de maman pour recevoir quelque chose à manger. En chemin, elle passa devant la boulangerie du village.

Si tu as faim, ne t'arrête jamais devant une boulangerie. Tout ce que tu vois dans la vitrine semble bon. La vue de tous ces gâteaux, ces croissants, ces pains te rendra encore plus affamé.

Notre amie aurait bien dévoré tout ce que contenait la vitrine de la boulangerie. Mais elle n'avait pas d'argent. Elle resta donc avec sa faim.

Elle s'éloigna un peu triste. Elle n'avait rien à manger et maman risquait de prolonger la punition jusqu'au soir. Tout à coup, elle pensa au jaune d'œuf vert…

Elle le sortit de sa poche, et l'approcha de son nez. Cela ne sentait rien. Elle le lécha, puis mordit un petit coup. Ce n'était pas mauvais. Cet œuf goûtait le miel. Bizarre, se dit tout bas notre amie.

Elle en grignota la moitié. Et puis, comme elle avait encore faim, elle avala l'autre moitié. Pourtant, elle sait bien qu'il ne faut pas mettre en bouche tout ce que l'on trouve dans les bois. Cela peut être du poison.

Elle se glissa sous la barrière et alla jouer au jardin sans rien dire.


Au soir, elle soupa avec papa, maman et ses trois grands frères. Puis après avoir pris sa douche, et avoir reçu un dernier bisou, elle alla se coucher. Elle n'osa pas confier à ses parents qu'elle avait un peu mal au ventre et envie de vomir…


Le lendemain matin, quand Isabelle se réveilla, elle était couverte de plumes ! Oui, couverte de plumes de la tête aux pieds. Sur les bras c'étaient des grandes plumes vertes très longues. Des petites plumes de duvet avaient poussé sur son visage. D'autres se trouvaient à la place des cheveux. Tout son corps, son dos, son ventre, ses jambes, ses pieds, ses mains étaient couverts de plumes, comme un oiseau. Elle se mit à pleurer.

Sa mère qui passait dans le couloir vint vite voir notre amie et fut effrayée de l'apercevoir ainsi. Son frère, Benjamin qui partage la même chambre se saisit en la voyant. Maman ne fit ni une ni deux, elle prit sa fille, l'assit dans la voiture, et l'emmena chez le médecin.

Ah, le pauvre docteur ! Vous imaginez qu'en voyant arriver cet oiseau, je veux dire Isabelle couverte de plumes, il fut bien étonné. Il se demanda comment la soigner. Perplexe, il conseilla à maman de conduire sa fillette chez un spécialiste des maladies de la peau.

Le spécialiste fut tout aussi surpris et bien hésitant également. Il n'avait jamais vu ce phénomène.

-C'est peut-être une allergie, dit-il en réfléchissant. Je vais téléphoner à un professeur à l'université, pour voir quelle attitude adopter.

Le dermatologue parla longuement au téléphone, puis il raccrocha en remerciant son interlocuteur.

-Je vais suivre l'avis du professeur, madame. Voici un sirop. Donnez une cuillère tous les matins et tous les soirs à votre enfant. Au bout de trois semaines, les plumes tomberont toutes seules.

La maman remercia, prit l'ordonnance, et sortit.

Revenue à la maison, Isabelle demeurait très inquiète. Son frère, Benoît, celui qui a treize ans, et qui ne perd jamais le nord, eut une idée.

-Puisque te voilà couverte de plumes, descends au jardin, essaie de courir et de t'envoler. Ce serait génial que tu saches planer comme un aigle.

Isabelle courut, courut, courut, fit aller ses bras, mais ne réussit pas à quitter le sol. Elle était couverte de plumes, mais n'était pas devenue un oiseau pour autant.

Elle s'éloigna et fondit en larmes dans le champ de fleurs.

 

Soudain, une autre idée surgit dans sa tête.

Elle traversa le terrain vague fleuri, passa la rivière et retourna au nid dans lequel elle était tombée hier. Elle y aperçut un oiseau immense, plus grand qu'un aigle ou qu'un condor d'Amérique. Il était très beau avec ses plumes vertes et ses yeux orange. 

Il adressa la parole à notre amie.

-C'est donc toi qui as cassé mon œuf?

-Je vais t'expliquer, répondit la fillette. Je suis tombée dans ce trou en ramassant des myrtilles, mais je n'ai pas cassé ton œuf. Une pierre qui dégringolait avec moi l'a brisé.

-Je vois, reprit l'oiseau, je vois, et puis tu l'as mangé. Que comptes-tu faire à présent ?

-Je voudrais me débarrasser de ces plumes.

-Oui, je crois que ce serait mieux en effet.

-Tu es un perroquet ? demanda notre amie.

-Non, je viens de très loin. De l'Amérique du Sud. Je suis un Tchiasulamakiapacarapas.

-Un quoi ?

-Un Tchiasulamakiapacarapas.

-Ah bon !

La fillette n'insista pas. Elle ne connaissait pas ce nom-là. Et impossible de le répéter.

-Alors, que décides-tu ? Veux-tu rester un oiseau ? Je te conseille de choisir de redevenir un enfant. Tu n'es pas faite pour voler dans les airs et tu es trop lourde.

-Je préfère être de nouveau une petite fille, répondit Isabelle. Et je ne suis pas trop grosse.

-Bon, reste là. Attends-moi. Je vais demander conseil à notre roi.



Le rapace s'envola. Isabelle attendit, assise au bord du trou où se trouvait le nid. L'oiseau revint une demi-heure plus tard.

-Bon, tu peux redevenir une petite fille. Ecoute-moi bien car ce n'est pas facile. Je t'apporte un clou et une bague en or. Voici ce que tu dois faire.

Notre amie se taisait.

-Tu viendras ici, à minuit, par une nuit de pleine lune, dans ce bois de sapins. Tu choisiras un gros vieil arbre. Tu enfonceras le clou dans son tronc à minuit juste. Tu auras pris avec toi un grand récipient. Au moment où tu enfonceras le clou, c'est un clou magique, un liquide sortira du tronc du sapin. Tu recueilleras ce liquide dans ton récipient. Tu le ramèneras chez toi. Tu ne peux pas le mettre dans ta maison. Tu le laisseras dans ton jardin. Et tu le couvriras d'une bâche pour être sûre qu'aucun animal ne vienne le boire.

-Je le ferai avec mon papa, murmura Isabelle.

-Le lendemain matin, au lever du soleil, tu demanderas qu'on étende ce liquide sur tout ton corps. Sur ta tête, sur tes mains, sur ton dos, sur ton ventre, partout, partout où il y a des plumes, sans oublier le moindre petit espace. Tu devras en être totalement recouverte. Puis tu resteras les bras étendus sans bouger au milieu de ton jardin pendant dix minutes ou un quart d'heure pour sécher. Et après ce laps de temps, le liquide se sera transformé en une coquille, très dure, comme la carapace d'une tortue.

-Je ne pourrai plus bouger, fit la fillette.

-Tu demanderas qu'on te porte au bord d'un lac. Sur ce lac doivent se trouver au moins deux cygnes blancs. Lorsque tu seras près du bord, ta maman prendra la bague en or, pour découper la carapace. La bague est magique elle aussi.

-Ça fait un peu peur quand même.

-Une fois sortie de la carapace, tu sauteras dans le lac. L'eau te paraîtra très froide au début. Tu devras être courageuse et y rester longtemps, plusieurs minutes, avec de temps en temps, la tête sous la surface. Quand tu auras l'impression que l'eau devient tiède, cela signifiera que tu y es habituée. Tu pourras sortir et t'habiller.

-Que ferais-je de la bague et du clou ?

-Tu les donneras aux deux cygnes. Tu as bien compris ? 

-Oui, répondit Isabelle. Merci grand oiseau. Au revoir.

Le Tchiasulamakiapacarapas s'envola.

Notre amie retourna à la maison, et expliqua à ses parents et à ses trois frères, ce qu'il fallait faire pour la débarrasser de son plumage. On attendit le soir.

 

La lune se leva après le coucher du soleil. Elle était pleine. Elle versait sur la terre une belle lumière bleu argenté.

Isabelle partit avec son père vers le bois de sapins. Elle lui donnait la main. Ils traversèrent la rivière par le vieux pont et choisirent un gros sapin dans la forêt. Ils s'assirent l'un près de l'autre.

Isabelle était contente d'avoir papa pour elle toute seule. Toute une soirée à passer assise à ses côtés. Quel bonheur! 

Après avoir bavardé tous les deux un bon moment, le père et sa fillette, entendirent sonner la cloche du village. Minuit. Ils se levèrent et enfoncèrent le clou dans le tronc du sapin. Papa avait emporté un marteau pour frapper sur le clou, mais ce ne fut pas nécessaire. Ce clou en or, magique, entra facilement dans le tronc d'arbre. Aussitôt, un liquide vert se mit à couler.

Ils présentèrent le grand récipient qu'ils avaient amené et le remplirent. Puis, ils enlevèrent le clou et repartirent vers la maison.

Le papa posa le bassin dans le jardin. La maman avait préparé une grande bâche qu'elle glissa par-dessus, afin d'être sûre qu'aucun animal ne vienne le boire.


Le lendemain matin, toute la famille se réveilla avant l'aube. Ils recouvrirent Isabelle et toutes ses plumes avec le liquide. Tout le monde s'y mit, papa, maman, Bertrand, le grand frère de 19 ans, Benoît celui de 13 ans, et même Benjamin qui a 7 ans et demi. Ils veillèrent à n'oublier aucun endroit du corps de la fillette. Notre amie conserva la petite bague en or au doigt.

Puis on la mit à sécher dans l'herbe. Elle resta un quart d'heure sans bouger, les bras écartés, debout, au milieu du jardin. 

La carapace devint aussi dure que celle d'une tortue. Les parents et les grands frères emmenèrent notre amie au bord du lac où nageaient deux cygnes blancs. Papa et Bertrand portèrent la fillette qui ne pouvait plus marcher. Elle était prisonnière de sa coquille.

Benjamin aurait voulu vérifier la solidité de la carapace en donnant un coup de marteau sur le dos de sa petite sœur, mais elle refusa avec énergie. 

Maman retira la bague en or du doigt d'Isabelle et découpa la carapace avec beaucoup de facilité. Une fois débarrassée de cette gangue épaisse et des plumes par la même occasion, notre amie sauta dans l'eau.

Qu'elle était froide! Isabelle remua, agitant les bras, pour tenter de se réchauffer. Plusieurs fois elle plongea la tête sous l'eau, encouragée par les autres. Elle aurait bien voulu en sortir tout de suite, mais elle savait qu'elle devait y rester courageusement, ce qu'elle fit.

Peu à peu, la sensation glaciale devint fraîcheur, et puis tiédeur, comme une rivière en été. Alors, Isabelle sortit de l'eau et se hissa sur la berge.

Maman lui apporta des habits et ses sandales de gymnastique bleues. Elle passa rapidement sa salopette et son t-shirt puis tous se tournèrent vers le lac.

Ils donnèrent le clou à l'un des cygnes, et la bague à l'autre. Les deux animaux avalèrent les objets magiques. Peu à peu, leurs plumes blanches virèrent au vert, leurs ailes grandirent. Et les deux cygnes, devenus des Tchiasulamakiapacarapas, s'envolèrent et disparurent dans le ciel.


En entrant dans la maison, Isabelle s'écria tout à coup :

-Regardez ma main gauche !

A un de ses doigts, juste à l'endroit où elle avait passé la bague, se trouvait un espace de peau qui n'avait pas reçu de liquide vert de l'arbre. Là, une toute petite plume restait accrochée. Plume qu'Isabelle garda toujours et que je crois, elle a encore.