Isabelle
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Les Écureuils

     Isabelle s'éveilla au milieu de la nuit. Son frère Benjamin, sept ans et demi, dormait profondément sur le lit superposé du haut.

Elle avait trop chaud. C'était une de ces belles nuits d'été, si tièdes, si douces. Elle se leva, alla à la fenêtre et admira le ciel plein d'étoiles. Là-bas, au loin, on entendait les clapotis de la rivière au-delà du terrain vague qui jouxte le jardin.

Soudain entre les deux, dans le champ de fleurs, Isabelle aperçut une petite lumière orange. Elle l'observa un moment en silence. Curieuse, elle voulut en savoir plus.

Elle mit ses sandales et sortit de la chambre dans sa robe de nuit blanche à petites fleurs bleues. Elle suivit le couloir sans bruit et descendit l'escalier. Tout le monde dormait à la maison : les trois grands frères, papa et maman. Elle laissa la porte de la cuisine entrouverte et passa dans le jardin.

Elle hésitait à aller jusqu'à la lueur orange parce qu'il fallait passer au-delà de la barrière tout au fond et qu'il faisait encore nuit. Mais la curiosité l'emporta.

Elle se glissa sous la clôture, en étant bien attentive à ne pas y accrocher sa robe de nuit et avança doucement vers la petite lumière. De temps en temps, elle se retournait pour vérifier que la maison était toujours bien visible et qu'elle ne s'éloignait pas trop.

Enfin, vers le milieu du champ, Isabelle retrouva cette mystérieuse phosphorescence qui l'intriguait. Elle découvrit des fleurs mauves, avec un beau calice, comme un lys ou une clochette. Dans la corolle de l'une d'entre elles se trouvait un liquide très lumineux et orange. C'était très beau, dans la nuit.

La petite fille se baissa pour le sentir mais il ne dégageait aucune odeur. Elle le toucha avec son doigt, et eut ainsi, sur le bout de l'index, un tout petit peu de ce curieux liquide orange. Il devint lui aussi phosphorescent.

Puis elle retourna à la maison, se recoucha et se rendormit.


Le lendemain, Isabelle revint au milieu du champ, en plein jour. Elle retrouva la fleur mauve. Elle contenait toujours du liquide. Il semblait moins lumineux au grand soleil.

Elle courut à la maison, demanda à sa maman de lui prêter un flacon vide. Elle reçut une petite bouteille de parfum.

Elle retourna près de la fleur et inclinant le calice, elle fit couler le liquide orange dans son petit récipient. Elle le referma ensuite avec soin en poussant bien fort sur le bouchon. Elle rangea le tout dans le tiroir de sa commode et partit à l'école.

Elle a cinq ans et demi. Elle est en troisième maternelle.


Au soir, à la nuit presque tombée, Isabelle retrouva sa bouteille et la posa sur l'appui de fenêtre de sa chambre. Le liquide luisait, toujours phosphorescent. Elle scruta le champ de fleurs mais aucune autre lumière ne brillait dans l'herbe, ni nulle part ailleurs.

Tout à coup, elle entendit un petit bruit, près d'elle. Elle se pencha pour regarder et vit un écureuil s'approcher doucement. Il se tenait à la gouttière.

-Comme il est beau, songea notre amie.

Il portait une noisette jaune dans sa patte. Il la posa sur l'appui de fenêtre. Il la poussa délicatement vers la fillette et recula un peu.

-Merci, murmura Isabelle. Merci. Je la mangerai demain.

Avec beaucoup d'agilité, l'écureuil reprit la noisette des mains de notre amie, la mit en bouche et cassa l'écorce entre ses dents. Puis il l'entrouvrit, la reposa sur la tablette et la poussa à nouveau avec sa patte, vers la fillette.

-Ah, s'exclama notre amie. Tu veux que je la mange tout de suite.

Elle ouvrit la coquille, saisit le petit fruit sec, et l'avala.

-Maintenant, que tu as mangé la noisette magique, tu peux comprendre ce que je dis. Nous pourrons bavarder toi et moi pendant un quart d'heure, et puis l'effet s'estompera.

-Merveilleux, fit Isabelle en souriant. Depuis toujours je rêve de parler avec des écureuils.

 

-Ecoute-moi bien, insista le petit animal. Tu te souviens avoir pris ce liquide dans la fleur, ce matin ?

-Oui, répondit notre amie. Mais je ne savais pas qu'il vous appartient.

-Je sais que tu ne voulais pas faire du mal. Mais écoute plutôt. Pour fabriquer ce liquide, nous, les écureuils, nous grattons des centaines de pommes de pin vers la fin de l'été. Un long travail! Nous décollons un petit peu de résine qui les tapisse, nous en formons des petites boules brun-noir. Puis nous portons ces petites billes dans la forêt. Nous les déposons dans un arbre à écureuils.

-A quoi ressemble t-il? demanda Isabelle.

-Et bien, comment dire...je l'ignore. Seul notre roi sait quelle plante plutôt qu'une autre est un arbre à écureuils. Nous posons chaque petite boule sur une feuille qui aussitôt se recroqueville.

Tu découvriras peut-être un jour un arbre de la sorte en te promenant. Un arbre qui ne perd pas ses feuilles pendant l'hiver et pourtant ce n'est pas un sapin. Tu observeras des petites feuilles bien fermées sur elles-mêmes. Il ne faut surtout pas tenter de les ouvrir.

-Au printemps, l'arbre à écureuils se couvre de fleurs orange puis de fruits de la même couleur, reprit le petit animal. Et nous, les écureuils, nous recueillons ces petites baies. Nous les écrasons et nous formons un liquide phosphorescent. Et ce jus lumière, orange, tu nous l'as pris ce matin en le versant dans ton flacon. Tu vois, il est précieux pour nous.

-Oh oui, comprit notre amie. Je suis désolée… Si tu veux, je vais te le rendre. Mais à quoi sert ce liquide ?

-Nous illuminons nos fêtes. Nous le versons dans quelques fleurs comme des clochettes ou des lys des champs, et puis nous dansons autour au milieu de la nuit. Par exemple, lorsqu'un écureuil et sa compagne décident de vivre ensemble, nous faisons la noce comme chez vous lors des mariages entre humains. Tous les écureuils se réunissent autour des fleurs, près du jus lumière, ainsi que nous l'appelons.

-Ça doit être beau, imagina la fillette. Je te rends ton liquide orange.

-Tu es gentille, dit le petit animal. Je vais appeler mes amis pour m'aider à le porter. Promets-moi de ne jamais répéter tout cela à personne. Tu connais notre secret à présent.

-Je te le promets, assura Isabelle.


Une quinzaine d'écureuils défilèrent devant la fillette. Elle versa à chacun, dans leurs pattes jointes, un peu de liquide de la bouteille, puis tous repartirent en procession lumineuse dans la nuit. Le spectacle était ravissant.

-Voilà, je te dis, au revoir. Et tu as promis ! Ne cueille plus jamais les fleurs avec un liquide comme celui-là. La prochaine fois, il pourrait t'arriver un malheur.

-Plus jamais, répéta notre amie. Je te le promets. Au revoir !

-Adieu, fit l'écureuil.

-Au revoir, fit Isabelle avec un grand sourire.

-A qui dis-tu au revoir ? demanda Benjamin, qui venait de se réveiller.

-A… à personne.

-Mais si, insista Benjamin son frère âgé de bientôt huit ans. Tu disais au revoir.

-Euh, à moi-même, murmura Isabelle.

-Pas possible, affirma Benjamin. On ne se dit pas au revoir à soi-même. Et je veux que tu m'expliques.

-C'est un secret. J'ai promis de ne pas en parler.

-Si tu ne me le racontes pas, menaça Benjamin, je dirai à papa et maman que je t'ai vue sortir hier dans le jardin pendant la nuit.

Isabelle pensa que ses parents ne seraient pas très contents d'apprendre qu'elle s'était rendue jusque dans le champ de fleurs, au milieu de la nuit. Elle ne voulait pas être punie.

-Je veux bien te le dire, mais tu ne le répéteras à personne.

-Promis, jura le garçon.

Et elle expliqua à son frère tout ce que les écureuils venaient de lui raconter.



Deux soirs plus tard, Benjamin et sa petite soeur regardaient dehors avant de se coucher. Tout à coup, le garçon s'exclama :

-Je vois une petite lumière, dans le champ de fleurs. Ça ressemble à du liquide orange.

-Oh oui ! répondit Isabelle. Il y en a de nouveau.

Elle venait de l'apercevoir à son tour.

-Je vais le chercher, s'écria le garçon.

-Non, Benjamin, s'il te plaît, non, supplia notre amie.

Mais Benjamin sortit de la chambre. Isabelle courut derrière lui, mais un garçon de presque huit ans va plus vite que sa petite soeur de cinq ans, surtout dans les escaliers.

Quand elle arriva dans le jardin, il passait déjà la clôture. Le temps de se glisser à son tour sous la barrière, il se trouvait près de la fleur. Et quand la fillette y parvint à son tour, son frère venait de la cueillir.

-Oh non ! Pourquoi tu ne m'écoutes pas? Ils font leur fête autour. Rends-moi cette fleur.

-Jamais, répliqua le garçon.

-Si tu me la donnes, je t'offrirai la boîte de chocolats que tante Maleine m'a donnée l'autre jour.

Sais-tu que Benjamin est un incorrigible gourmand ?

-Toute entière ? s'étonna le garçon.

-Oui, toute entière pour toi, répéta Isabelle.

-Tiens, voilà ta fleur.

-Merci, et je te signale que ces chocolats sont très mauvais. Je les ai tous goûtés. Ils contiennent tous de la liqueur.

Benjamin retourna à sa chambre, penaud. Il venait, une fois de plus, de se faire rouler par sa petite soeur.


Isabelle prit la fleur avec douceur pour ne pas renverser le liquide. La phosphorescence éclairait son joli visage et ses deux tresses blondes en orange.

Elle se baissa et tenta de replanter la fleur en terre.

Dès cet instant, elle eut la surprise de s'apercevoir qu'elle ne pouvait plus détacher ses doigts du sol. Son pouce et son index, qui tenaient la fleur, semblaient collés à la fois à la tige et à la terre.

Elle tira, elle tira de toutes ses forces, mais elle ne put pas les bouger. Allait-elle passer des heures, sous les étoiles ? Elle regarda autour d'elle en écoutant le silence de la nuit.

Le vent lui apporta les coassements des crapauds et des grenouilles de l'étang, là-bas, près du pont de bois. Un renard glapit dans la forêt proche où la brise sifflait dans les hauts sapins. Puis un chien aboya.

-C'est celui de la ferme, se dit la fillette. Pourvu qu'il reste bien attaché et qu'il ne vienne pas me mordre.

Elle avait de plus en plus peur. Son coeur battait dans sa poitrine. Elle se sentit soudain épouvantée. Toute pâle sous les étoiles, elle ne pouvait toujours pas détacher sa main du sol. Elle eut envie de pleurer.

Elle entendit alors un autre bruit près d'elle. Quelques écureuils approchaient.

-S'il vous plaît, supplia Isabelle, laissez-moi partir. Je veux retourner chez moi.

L'un d'entre eux lui tendit une noisette. Elle la mangea aussitôt.

-Tu avais promis de ne plus jamais cueillir des fleurs contenant le liquide lumineux, menaça l'animal, qui venait de lui donner la nouvelle noisette magique pour se faire comprendre.

-Je n'ai pas cueilli ta fleur, expliqua notre amie. Mon frère l'a prise. Je lui ai offert tous mes chocolats afin de ramener votre fleur et la replanter. Et c'est moi qu'on punit...

-Tu sembles sincère, murmura l'écureuil. Je veux bien te croire. Nous allons te délivrer. Mais plus jamais tu ne pourras cueillir ces fleurs phosphorescentes.

-Plus jamais, répéta Isabelle. Promis. Et puis, je n'en parlerai plus à personne. J'ai tout raconté à mon frère, parce qu'il avait entendu que je discutais avec vous, et il me menaçait d'avertir mes parents.

-Bon, fit l'écureuil. Retire ta main.

Isabelle put dégager ses doigts du sol et de la tige.

-Au revoir, murmura Isabelle. Je ne voulais pas vous faire de mal. Vous êtes bien trop jolis et bien trop gentils. Je vous aime.


Elle remonta dans sa chambre et regarda par la fenêtre avant de se coucher. Elle ne vit plus de liquide orange phosphorescent dans le champ. Les écureuils emmenaient sans doute la fleur car ils partaient faire leur fête ailleurs.

Ils ne revinrent pas.

Isabelle ne revit jamais de fleur avec un liquide orange illuminer la nuit.

Si toi qui me lis, une nuit, dans ton jardin ou dans un champ, tu aperçois une fleur avec un calice contenant du jus lumière, s'il te plaît, n'y touche pas. Pense aux écureuils. Regarde-les plutôt danser sous les étoiles.