Isabelle
Retour Imprimer

La colère d'isabelle

     Toute la famille était à table à midi. Isabelle, ses trois grands frères, Bertrand, Benoît, Benjamin, et les parents. Notre amie contemplait son assiette qui contenait des petits pois avec de la purée et un petit morceau de viande.

Elle n'aime pas du tout les petits pois. Elle les regardait en soupirant. Elle en compta quatorze.

-C'est beaucoup, se dit-elle.

Elle jouait avec sa fourchette et ne mangeait rien. Sa mère se fâcha.

-Isabelle, vas-tu te décider à prendre ton dîner ?

-Je n'aime pas les petits pois, répondit la fillette.

-Il faut apprendre à goûter de tout, affirma maman.

-Je n'aime pas les petits pois. Les parents ne devraient pas donner des mauvaises choses à leurs enfants.

Papa se fâcha.

-Isabelle, les petits pois ne sont pas de mauvaises choses. Maintenant, tu te dépêches de les avaler ou tu t'en vas.

Isabelle prit un petit pois sur la pointe de sa fourchette, elle le huma, le lécha, puis elle le mit en bouche. Elle le recracha aussitôt.

-Ah, c'est mauvais !

Son père se mit vraiment en colère. Les trois frères d'Isabelle, eux, riaient sous cape.

-Isabelle, puisque c'est si mauvais, va-t'en. Quitte la table. Mais ne viens pas réclamer à manger. Tu ne recevras rien avant ce soir. Si tu as faim, tant pis pour toi.

Isabelle se leva et partit. Elle cria que les parents ne devraient pas torturer leurs enfants en leur donnant des mauvaises choses aux repas. Elle claqua la porte de la cuisine et sortit au jardin.


Elle se dirigea lentement vers la haie. Elle rampa sous la clôture et traversa le champ de fleurs. Fâchée, elle tapait très fort des pieds. Elle escalada un talus couvert de petits cailloux ronds. Ils roulèrent. Notre amie glissa. Mais le long de la pente, un trou étroit et sombre apparut. Un long serpent jaune parsemé d'écailles noires, en sortit.

-Oh, susurra le serpent, tu sembles très fâchée.

-Je suis très en colère, cria Isabelle qui ne s'étonnait même pas que cet animal parlait. Je suis très fâchée. Tu aimes les petits pois, toi ?

-Moi, je ne mange pas de petits pois, je suis un serpent.

-Mon Dieu, s'effraya notre amie, en le regardant. Tu me fais peur. Tu vas me mordre ? Tu es venimeux ?

Il releva la tête et regarda la fillette en silence. Il sortit sa longue langue bifide, ce qui signifie fendue en deux.

-Les serpents jaunes sont venimeux.

-Mais tu es jaune !

-Oui... mais je ne vais peut-être pas te mordre.

Isabelle, angoissée, s'appuyait tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre. Ses cheveux blonds coiffés en deux longues tresses dansaient sur ses épaules.

-Sois gentil, supplia la fillette d'une toute petite voix.

-Peut-être, répondit le serpent. Donc, tu n'aimes pas les petits pois, si je t'entends bien...

-Oui, affirma Isabelle. Et du coup, je n'ai rien reçu ce midi. J'ai faim.

-Veux-tu que je t'apporte un mille-pattes ou une araignée ?

-Pour quoi faire ? demanda notre amie, étonnée.

-Pour les manger !

-Oh non ! je n'avale pas des araignées, ni des mille-pattes, moi.

-Ah bon ! admit le serpent. Tant pis. Voudrais-tu me faire un plaisir ?

-Je t'écoute.


-Je me suis blessé, expliqua le serpent. Hier, je suis monté dans un arbre et je suis tombé d'une branche. Une aiguille de sapin s'est enfoncée au milieu de mon dos, entre mes écailles. Cette écharde me gêne chaque fois que je me faufile par un passage étroit. Tu pourrais peut-être réussir à l'ôter. Moi, je n'ai pas des doigts ni des mains pour y parvenir.

-Ça va faire mal, prévint Isabelle. J'ai un jour enfoncé une épine dans mon pouce et quand maman me l'a enlevée, j'ai pleuré.

-Tant pis, répondit le serpent. Vas-y. Fais-le vite.

Elle toucha les écailles jaunes. Elle les trouva froides. Elle saisit l'écharde entre les ongles du pouce et de l'index et l'ôta sans trop de difficulté.

-Merci, murmura l'animal. À présent, je vais t'aider. Reste bien assise là, dans l'herbe. Je reviens dans un instant.


Il se glissa sous terre et réapparut un peu plus tard. Il tenait une petite bouteille entre ses dents. Elle ressemblait à un flacon de parfum.

Où l'avait-il ramassée ? Allez savoir... Les gens négligents jettent n'importe quoi dans les champs, dans les bois et le long des routes.

Dans ce flacon se trouvait un liquide orange.

-Voilà, expliqua le serpent, écoute-moi bien. La prochaine fois que tu découvriras des petits pois pour ton repas, tu ouvriras cette bouteille et tu verseras une goutte, une seule, dans ton assiette. Tu mélangeras soigneusement avec ta cuiller ou ta fourchette, et quand tu les mangeras, ça goûtera comme des carottes. Tu ne détestes pas les carottes, j'espère ?

-Oh non, je les aime beaucoup.

-Voilà. Fais bien attention. Ne bois jamais plus qu'une seule goutte sur une journée. Si tu en prends deux, tu pourrais être malade. Si tu en avales trois, quatre, cinq ou plus, il t'arrivera un grand malheur...

-Merci, fit la fillette en souriant, tu es très mignon.

-Toi aussi, complimenta le serpent.

Et il retourna dans son trou.


Isabelle retraversa le champ de fleurs et le jardin. Elle entra dans la cuisine. Maman achevait d'y mettre de l'ordre.

-Maman, j'ai faim.

-Tu auras à manger ce soir. Tu n'as pas voulu prendre tes petits pois.

-Mais j'ai faim maintenant.

-C'est normal que tu aies faim. Ton ventre doit être tout vide. C'est ta faute. Si tu veux, tu peux prendre ton dîner. Ton frère a récupéré le morceau de viande, mais il reste la purée et les petits pois. Tu peux même réchauffer le tout dans le micro-ondes.

Elle s'assit à la table de la cuisine. Elle ouvrit sa petite bouteille et s'assura que maman ne l'observait pas. Elle versa une goutte du produit orange dans son assiette, puis, elle la referma et la remit dans la poche de sa salopette. Elle mélangea le tout avec la fourchette. Elle choisit un petit pois et le mit en bouche. Ça goûtait la carotte ! C'était bon.

Elle les avala avec la purée. Maman, en se retournant, s'étonna de la voir manger de si bon appétit. Elle se dit que vraiment, la pauvre petite fille devait avoir très faim.

Puis, notre amie monta dans sa chambre, qu'elle partage avec son frère Benjamin, pas encore huit ans. Lui, il dort au-dessus, sur le lit superposé, et elle, en-dessous.

Elle ouvrit le tiroir de sa commode et y rangea le flacon du serpent. Ensuite, elle sortit jouer au jardin. Le mercredi après-midi, pas d'école.


Vers cinq heures, Isabelle revint dans sa chambre. Elle surprit son frère, occupé comme d'habitude à fouiller dans le tiroir de sa table à elle, celui où elle avait caché la bouteille.

Ce garçon, très gourmand, chipe souvent les bonbons ou les chocolats que sa petite sœur y entrepose.

Le petit flacon était ouvert, posé sur la table. Benjamin se versait de temps en temps une goutte sur le doigt et la léchait.

-C'est bon, apprécia le garçon.

-Benjamin, cria la petite sœur furieuse. Rends-moi ça! Tu prends toujours mes affaires! Tu sais très bien que tu ne peux pas. Je vais le dire à maman!

-Si tu en parles aux parents, je dirai que toi, tu ramasses n'importe quoi dans les champs et que tu en bois.

-Je ne l'ai pas ramassée, un serpent me l'a donnée. Combien de gouttes en as-tu bu ? insista la fillette en changeant de ton.

-Je ne sais pas. Peut-être huit... dix...

Isabelle prit le flacon et le referma. Elle regarda son grand frère droit dans les yeux.

-Il va t'arriver un malheur, parce que c'est du poison de serpent.

-C'est toi le poison, maugréa Benjamin.


Quand ta petite sœur ou ton petit frère te regarde et te menace, comme tu es plus grand, tu ne crains rien. Mais parfois, tu éprouves quelques inquiétudes quand même. Tu te demandes si, par hasard, il n'aurait pas raison.

Le garçon maintenant, avait un peu peur.

-Il va m'arriver quoi ?

-Je ne sais pas, dit Isabelle. Tu verras bien.

Benjamin haussa les épaules et sortit de la pièce. Isabelle plaça le flacon dans une autre cachette.


Le soir, à table, Benjamin ne se sentait pas bien. Sa peau prenait une curieuse couleur, un peu orange. Et puis, ça chatouillait partout. Il se grattait sans cesse. Il ne voulut rien avaler, car en plus, il avait mal au ventre.

Maman l'observa de plus près.
       
-On dirait que tu attrapes la jaunisse, toi. J'espère bien que non...

-Ça ne sera pas la jaunisse, se moqua Benoît, le grand frère de treize ans. Je pense plutôt à « l'orangisse ».

-La rougeole, corrigea papa. Mais la rougeole, il ne l'aura pas. Il est vacciné. Ça ne va pas Benjamin?

-Je ne sais pas. Je me sens bizarre, répondit le garçon. J'ai envie de vomir et puis ça me chatouille partout.

-Va te laver, puis te reposer, mon grand, proposa maman. Je viendrai te voir tantôt et demain, si cela continue, on ira consulter le docteur.

Une heure plus tard, le garçon n'allait pas mieux. Il se grattait toujours et de plus en plus. Il gémissait dans son lit.


Quand Isabelle vint se coucher, ( normalement, elle va dormir la première, puis son frère, plus grand, la rejoint dans sa chambre une demi-heure plus tard ), quand la petite sœur vint se coucher donc, Benjamin l'appela.

-Je suis vraiment malade, tu sais.

-C'est ta faute. Tu vas peut-être te transformer en serpent.

-Tais-toi.

Ils s'endormirent tous les deux.

Le lendemain, le grand frère ne partit pas à l'école. Il resta au lit toute la journée.

Quand Isabelle revint, à trois heures et demie, il était encore couché. 

-Isabelle ! Il faut que tout cela s'arrête. Je suis très malade. Le docteur est venu. Il m'a fait une piqûre, mais cela ne va pas mieux du tout. Il dit que si demain je suis encore ainsi, je devrai aller à l'hôpital. Je te demande pardon. Je ne prendrai plus tes affaires. Guéris-moi.

-Bon, accepta la fillette, je vais demander conseil au serpent.

-À qui ? s'inquiéta Benjamin.

-Ça ne te regarde pas.


Elle sortit de la maison, passa sous la clôture, traversa le champ de fleurs, se faufila sous l'autre barrière et marcha dans le terrain vague. Elle arriva près du talus où l'animal a sa tanière.

-Serpent, serpent, appela la fillette. Serpent !

Comme il ne venait pas, elle tapa des pieds. Il sortit de son trou.

-On ne peut plus dormir tranquille, ici. Que se passe-t-il ? Ah, encore toi !

-Rien ne va plus à la maison.

-Tu as sans doute bu trop de gouttes...

-Non, expliqua Isabelle. Moi je n'en ai pris qu'une seule. Mais mon frère a volé ma bouteille. Il prend toujours mes affaires. Et il en a avalé tout plein.

-Alors, annonça le serpent, il va devenir une énorme carotte...

-Mon Dieu, s'inquiéta Isabelle, une carotte !

-Oui, une monstrueuse carotte.

-S'il te plaît, supplia Isabelle. Il m'embête parfois, mais je l'aime bien quand même, mon grand frère. Je ne veux pas qu'il lui arrive un malheur. Tu peux faire quelque chose pour lui ?

-Mmm, fit l'animal en réfléchissant. Je veux bien. Mais d'abord, tu dois me rapporter la petite bouteille orange.

-Tu me la rendras après ? demanda Isabelle.

-Non, je ne te la rendrai pas. 

-Bon, soupira Isabelle, tristement.


Elle retourna à la maison. Elle n'avait pas envie de rapporter le petit flacon, parce que si elle le remettait au serpent, elle devrait manger ses petits pois la prochaine fois.

-Je ne peux pas t'aider, annonça la fillette à son frère.

-Pourquoi ? demanda Benjamin.

-Parce que pour te soigner, je dois rendre la bouteille au serpent, et je devrai de nouveau manger mes petits pois.

-Aide-moi, supplia le garçon.

-Tu vas devenir une énorme carotte. Et c'est ta faute...

-Oh non ! Écoute, je te promets de prendre tous tes petits pois pendant un an si tu me guéris.

-D'accord, dit Isabelle. Tu me le promets?

-Oui, s'engagea Benjamin.

Il faut dire que, dans l'état où se trouvait le garçon, il aurait promis n'importe quoi à sa petite sœur.

Isabelle prit le flacon et retourna chez le serpent.


Elle l'appela.

-Encore toi ! Que veux-tu maintenant?

-Voilà la bouteille orange, dit-elle.

-Reste là et attends-moi.

Il disparut dans les fourrés en-dessous des orties et des ronces. Il revint un peu plus tard. Il tenait un drôle de fruit bleu entre les dents. Ça ressemblait à une prune pourrie. Il la posa aux pieds de notre amie.

-Voilà, expliqua l'animal. Écoute-moi bien. Tu vas prendre une pomme. Tu la couperas en deux. Tu en feras avaler une première moitié à ton frère, puis tu lui donneras ce fruit. Il doit le croquer. Ensuite, il mangera l'autre moitié de la pomme et il guérira. Mais ne viens plus me demander un service à l'avenir. Je veux avoir la paix.

-Au revoir et merci, murmura Isabelle. Tu es le plus gentil serpent que j'aie rencontré.

-Et toi, tu es la plus énervante fillette que j'aie vue de ma vie.

Il retourna dans son trou.


Isabelle passa par la cuisine. Elle prit une pomme, la coupa en deux et donna une première moitié à son frère.

-Je ne dois pas croquer le trognon, ni les pépins ?

La fillette n'en savait rien.

 Méfie-toi des petites sœurs, cher lecteur ! Elles sont parfois impitoyables !

-Tu dois manger le trognon et les pépins aussi, affirma-t-elle brusquement, avec un sourire malicieux.

Le garçon les avala courageusement.

-Je ne dois quand même pas prendre la queue de la pomme ?

-Si, imposa Isabelle, inflexible.

Elle profitait de la situation. Il déglutit le petit bout de tige, difficilement, en buvant un peu d'eau.

-Maintenant, tu dois croquer ce fruit, expliqua la fillette.

Il le mangea avec dégoût.

-C'est mauvais, s'écria Benjamin. Donne-moi vite l'autre moitié de la pomme, pour faire passer cela.

Il la dévora à belles dents.

Le  soir, à table, il se sentait déjà beaucoup mieux et le lendemain matin, il allait tout à fait bien.


Benjamin ne devint jamais une carotte. Il prit tous les petits pois de sa sœur pendant une année entière, sans discuter.

Et Isabelle souriait.