Isabelle
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La Grotte

     Lorsqu'on sonne à la porte, Isabelle se précipite tellement vite pour ouvrir et pour répondre qu'elle est presque toujours la première, malgré ses trois grands frères, bien curieux également.

Cet après-midi là, elle fut bien surprise de voir son ami Jay qui lui souriait.

-Bonjour Isabelle ! Je peux venir jouer avec toi ?

-Oui, répondit la fillette. Cela me fait plaisir. Viens.

Ils traversèrent la maison et croisèrent la maman de notre amie. Jay la salua. Puis il dit à sa copine:

-Si on allait au bord de la rivière ?

-Oh oui, se réjouit la fillette, quelle bonne idée. D'accord.

Maman qui entendait la conversation, obligea sa fille à ôter sa jolie salopette jaune, toute propre, et à mettre une vieille en jean bien usée autrefois par ses grands frères, car au bord de l'eau, il y a de la boue et Isabelle se salit toujours beaucoup.


Les deux enfants partirent ensuite pour cette rivière. Ils traversèrent le jardin, le champ de fleurs, le terrain vague. Pendant quelques minutes, ils s'amusèrent à lancer des pierres dans l'eau, sous le grand soleil d'été. Puis enlevant leurs chaussures, ils décidèrent de patauger et de prendre un bon bain de pieds.

Après ce petit moment de bonheur, Jay proposa de traverser la rivière et de chercher des myrtilles sur l'autre rive dans le bois de sapins. Isabelle expliqua qu'elle ne pouvait pas y aller toute seule. Son copain lui répondit que puisqu'il était là, elle n'irait pas toute seule.

Ils passsèrent la rivière et se glissèrent sous les grands arbres. Ils aperçurent par-ci par-là, quelques myrtilles déjà mûres. Ils les cueillirent et les mangèrent.

Tout à coup, avançant encore d'un myrtiller à l'autre, ils découvrirent un ravin, encombré de rochers. Et là, se trouvait une sombre ouverture. Un petit tunnel en pente, suivi d'une grotte.


Curieux tous les deux, ils se mirent à quatre pattes pour y entrer et l'explorer. C'était tout noir, mais ça continuait en descendant fort. Ils ne pouvaient pas voir le fond car ils n'avaient pas de lampe de poche.

A cet instant, un papillon bleu avec des points jaunes pénétra en voltigeant à l'intérieur de la caverne. Isabelle le regarda danser, puis soudain, elle ne le vit plus. Il avait disparu dans les profondeurs.

Elle se pencha pour tenter de le suivre des yeux et dérapa la tête la première, comme sur un toboggan. Elle glissa un moment sur son ventre, les bras en avant. Ensuite, à cause d'une motte de terre boueuse et plus dure, elle pivota et continua la descente sur le dos et les pieds en bas.

Sa chute s'arrêta dans une mare de boue froide. Elle fit un énorme « splatch » puis se redressa, couverte d'eau sale. Même ses tresses blondes dégoulinaient. Maman avait bien fait de lui mettre des vieux habits. Elle sentit même la boue pénétrer dans ses sandales de toile.

Jay se pencha à son tour pour regarder où son amie venait de disparaître. Après un instant d'hésitation, il la suivit dans la glissade. Lui aussi, après cette espèce de toboggan liquide et gluant, atterrit dans la vase.

La grotte dans laquelle ils se trouvaient à présent était toute noire. A gauche comme à droite, aucune lumière. La seule clarté venait d'un rayon de soleil qui éclairait un petit point de leur espace. Ce rayon de soleil entrait par l'ouverture située tout en haut du plafond de la caverne.

Ils essayèrent de remonter, mais le plan incliné était très lisse. Chaque fois qu'ils tentaient d'escalader un mètre ou deux, ils dérapaient et retombaient dans la boue et dans la vase.

Après plusieurs plusieurs essais ratés, ils se rendirent compte qu'il leur serait impossible de sortir de la grotte par ce côté là.

Ils eurent vraiment très peur. Ils ne voulaient pas rester enfermés là-dedans. Isabelle sanglotait et Jay sentait ses larmes couler sur ses joues sales.

A ce moment, ils aperçurent le petit papillon bleu. Il voltigeait toujours et s'éloignait en suivant un tunnel bas.

Il fallait risquer quelque chose pour sortir de là. Ils se mirent à quatre pattes devant le passage et le suivirent. Il faisait presque tout noir. En plus, mouillés par la boue, ils grelottaient de froid.


Après avoir rampé quelques mètres, ils débouchèrent dans une deuxième caverne dont les parois apparurent vaguement fluorescentes. Une couleur bleu foncé semblait émaner des murs sombres et créait une atmosphère irréelle.

Cette phosphorescence venait de mousses qui poussent sur les rochers et les lichens, produisant une lumière bleue dans ce cas-ci.

Tu peux observer ce phénomène en Bretagne, entre autre, où dans certains vieux puits, ces mousses phosphorescentes couvrent les parois profondes et les éclairent d'une vague lumière, souvent verte, jusqu'au fond.

Par terre, dans la vase, bourgeonnaient des fleurs, des fleurs bleu foncé elles aussi.

Isabelle s'approchant des plantes, vit des petites bêtes qui sautaient d'un pétale à l'autre. Cela ressemblait à des pucerons.

Effrayée, elle recula. Jay également.

Observant autour d'eux, ils découvrirent une sortie à cette grotte. Un autre couloir existait, un peu plus long et plus sinueux que le premier. Ils le suivirent en se donnant la main et débouchèrent dans une troisième salle, toujours éclairée par des lichens, mais d'une couleur verdâtre cette fois.

L'endroit sentait mauvais. Le sol était couvert de champignons gluants et baveux. 

Pataugeant un instant dans un liquide horrible, qui s'ajoutait à la boue, ils traversèrent la grotte collés l'un contre l'autre pour se donner du courage. Ils remarquèrent des longs vers de terre blancs, affreux, qui remuaient sur ces champignons sûrement vénéneux.

Ils se sauvèrent de cet endroit d'épouvante et empruntèrent un nouveau souterrain parsemé de cailloux pointus. Ils aboutirent dans une immense salle, une gigantesque caverne de certainement plus de cent mètre de long et de large et peut-être de haut.


Cette vaste grotte n'était pas noire. Une lueur rouge l'éclairait. Les deux enfants virent vers la droite, un feu étrange, qui s'allumait puis s'éteignait, puis s'allumait encore puis s'éteignait à nouveau et ainsi de suite. Étrange phénomène.

Il faisait plus chaud que dans les deux autres salles qu'ils venaient de traverser. Jay et Isabelle, toujours couverts de boue et de vase, et tremblant de froid, se réchauffaient un peu.

Ils s'approchèrent de l'endroit où apparaissaient les flammes. Ils s'assirent sur un rocher rouge et plat, couvert d'étranges lignes et hérissé de pics acérés.

Ils s'apprêtaient à établir leur plan pour sortir de cette grotte quand ils furent renversés sur le sol. Le rocher sur lequel ils étaient assis avait bougé. Un instant plus tard, ils virent une énorme tête rouge avec deux yeux jaunes, se tourner vers eux.

Un dragon ! Un énorme dragon les observait. Par sa gueule ouverte sortaient des flammes rythmées par sa respiration. Nos amis pensaient en entrant se réchauffer près d'un feu, mais c'était ce monstre qui crachait des flammes.

Il les examinait en silence. Les deux amis s'étaient assis sur sa patte, ce qu'il ne semblait pas du tout apprécier.

-Vous me réveillez, grogna le dragon. Je dormais depuis cent ans.

-Excusez-nous, supplia Isabelle. On ne l'a pas fait exprès.

-J'espère bien que vous ne l'avez pas fait exprès.

-Oui, affirma Jay, on croyait s'asseoir sur un rocher.

-Je ne suis pas un rocher.

Nos amis terrorisés, tremblaient plus de peur que de froid à présent. Ils se serraient l'un contre l'autre.

-Je me demande ce qui me retient de dévorer d'abord l'un d'entre vous, et l'autre ensuite, rugit le dragon.

-Ne me mangez pas, s'écria Isabelle. Vous vous casserez les dents. Je suis trop maigre. Maman le répète souvent.

La fillette disait cela en se souvenant d'une histoire qu'on lui racontait parfois le soir. Un garçon et une fille échappent à une sorcière qui veut les manger, en se prétendant trop maigres.

-Regardez, je n'ai que des os. Vous n'allez pas manger grand-chose avec moi.

-Ah, répliqua le dragon qui reposa sa tête sur sa patte, sans quitter nos amis des yeux. Et que faites-vous dans ma grotte ?

-On… On a glissé, expliqua le garçon.

-Oui, et on cherche la sortie, fit Isabelle. On ne la trouve pas.

-Vous voulez partir… Je peux vous aider, susurra l'animal, si vous le méritez.

-Oh, s'il vous plaît, s'il vous plaît, monsieur le dragon, indiquez-nous par où quitter cet endroit, supplièrent les enfants.

 

-Etes-vous intelligents ? 

-Oh oui, assura Isabelle. Mes trois grands frères disent que je suis une petite futée. Je crois que ça veut dire qu'ils me trouvent très intelligente, et même trop.

-Et moi, ajouta Jay, je parle l'anglais et le français. 

-Ah, conclut le dragon. Et, êtes-vous courageux ?

-Euh… Mes frères me croient peureuse, soupira Isabelle. Mais ce n'est pas vrai.

-Et moi, promit le garçon, je veux bien me montrer courageux.

-Bien… dit-l'animal en crachant un jet de feu vers le mur. Je vais vous faire passer deux épreuves. Un test d'intelligence d'abord, un autre de courage ensuite. Si vous les réussissez, je vous dirai où se trouve la sortie.

-Commençons, murmura notre amie.

-Pas trop difficile, ajouta le garçon. On n'a que cinq ans et demi.

-Le test d'intelligence d'abord, déclara le dragon. Nous allons parler d'oeufs. Je vais vous poser six ou sept questions. Écoutez bien et répondez juste, ou je vous dévore…

Nos amis tremblaient de nouveau de peur.

-Les poules naissent-elles dans un oeuf ?

-Oui, oui, cria Isabelle.

-Et les coqs ?

-Non, fit Jay.

-Si, lança son amie, comme des poules. Ils sont d'abord l'un comme l'autre un poussin.

-Bien. Et les chats, qu'en pensez-vous ?

-Non ! Non, assura le garçon.

-Bien. Plus difficile, continua le dragon. Les girafes, naissent-elles dans un oeuf ?

-Non, dit Jay. Je suis certain que non.

-Bien… et les crocodiles ?

Isabelle pensait que oui, son copain pensait que non. 

Toi, le sais-tu ? Les crocodiles proviennent-ils d'un oeuf ?

-Oui, s'écria Isabelle. Ils naissent dans un oeuf.

-Bien… confirma le dragon. Et les serpents ?

-Oui, répondit Jay. J'ai déjà vu des oeufs de serpents.

-Mmh, grogna le monstre. Bravo! Et les dragons ? Réfléchissez bien.

-Oui, ils naissent dans des oeufs, lança notre amie.

 

-Vous avez réussi votre test d'intelligence. Maintenant l'épreuve de courage. Écoutez-moi bien. Je vous explique. Vous apercevez un petit tunnel en bas à gauche.

-En effet, répondit Isabelle.

-Bien, continua le dragon. Il conduit dans une grotte dont les murs donnent une timide lueur jaunâtre. Dans cette grotte se trouve mon ennemi de toujours. Un énorme serpent jaune. Cela fait 700 ans qu'on se dispute et qu'on ne se parle plus.

-Oh, un serpent jaune, songea la fillette. Ils sont tous venimeux.

-Oui… Vous allez entrer dans sa grotte et lui voler un de ses oeufs. Vous me l'apporterez pour que je le mange. Une bonne vengeance contre ce vieux serpent maudit que je déteste. Quand j'aurai avalé l'oeuf, je vous indiquerai comment sortir d'ici.

Le dragon posa sa tête sur sa patte et ferma les yeux.


-Que fait-on ? se demanda Jay, en regardant son amie.

-Je crois qu'on doit obéir, affirma Isabelle. Ce serpent me fait peur, mais je crois qu'il faut y aller quand même.

-Moi aussi, soupira le garçon. Allons voir, tout doucement.

Ils suivirent le couloir à gauche et entrèrent dans une petite grotte jaune. Au milieu de la caverne, enroulé sur lui-même, se trouvait un énorme serpent. Son corps mesurait au moins dix mètres de long ! Jamais nos amis n'en avaient vu un aussi grand. Ils aperçurent à sa gueule deux longues dents. Ses crochets à venin.

Ils s'approchèrent lentement, toujours en se donnant la main. Ils tremblaient très fort et leur coeur battait à toute vitesse.

Isabelle croyant que l'animal dormait, avança la main vers le nid, un simple panier où se trouvaient six ou sept oeufs, les uns à côté des autres. Elle allait en toucher un et le saisir, quand le serpent ouvrit ses yeux verdâtres.

-Que faites-vous là ?

-Je, je… Je prenais un oeuf, trembla la fillette, qui ne sait jamais mentir.

-Tu prenais un de mes oeufs ?

-Oui.

-Sais-tu que les serpents naissent dans des oeufs ?

-Oui, je le sais.

-Alors, tu sais que dans ces oeufs, vivent et grandissent mes bébés.

-Oui, murmura Jay, en venant au secours de son amie.

-Ainsi, tu allais me voler un de mes bébés ?

-Je…Nous sommes enfermés dans les grottes, expliqua Isabelle. Le dragon nous dit que si on lui apporte un de tes oeufs, il nous indiquera la sortie.

-Donner un de mes oeufs, un de mes bébés, au dragon, mon ennemi juré depuis 700 ans. Vous vouliez voler un de mes bébés et le porter à manger à cet animal ? Je me demande ce qui me retient de vous mordre tous les deux.

-S'il vous plaît, supplia le garçon, ne nous tuez pas.

Le serpent semblait réfléchir.

-Une idée me vient. Vous voyez mes oeufs ? Bon. Celui-là, à droite, dit-il en le touchant avec le bout de sa queue. C'est un oeuf en pierre. Il en la forme et la couleur. Vous allez le prendre et l'offrir au dragon. Quand il voudra le mordre, il se cassera les dents dessus. Ce sera ma vengeance. Amusant, vous ne trouvez pas ? Si vous faites cela, je vous indiquerai comment sortir des cavernes.

-Mais le dragon sera furieux ! Il va nous tuer.

-Vous vous sauverez vite.

-Et comment ferons-nous pour sortir ? demanda Jay.

-L'un d'entre vous présentera l'oeuf au dragon. L'autre montera sur le dos de la bête et lui arrachera une écaille.

-Pas facile, murmura le garçon.

-Une écaille de dragon s'arrache aussi facilement qu'un cheveu sur ta tête, affirma le serpent. Derrière lui, vous apercevrez un rocher blanc assez grand. Vous y remarquerez une fente, comme une boîte aux lettres. Introduisez l'écaille à l'intérieur. La pierre blanche s'ouvrira. Vous sortirez par là.


Nos amis se regardèrent. Il fallait tenter l'opération. Isabelle prit l'oeuf en pierre entre ses mains. Puis, ils firent demi-tour tous les deux et se dirigèrent vers la grande caverne rouge du dragon.

-Que préfères-tu ? demanda le garçon. Je pose l'oeuf devant le dragon et tu montes sur son dos ? Ou bien, toi, tu donnes l'oeuf et moi je grimpe sur le dos du monstre pour lui arracher une écaille.

-Comme tu veux, soupira son amie. De toute façon, cela fait très peur. Mais je veux bien donner l'oeuf.

-Oui, mais il va cracher son feu sur toi.

-Dès que j'aurai posé l'oeuf devant lui, je courrai jusqu'au rocher blanc.

-Et moi, je vais monter sur son dos, promit Jay, et je vais lui arracher une écaille. J'ai toujours rêvé de faire cela.


Nos amis pénétrèrent dans la grotte rouge. Isabelle tenait l'oeuf de pierre entre ses mains. Elle le posa devant la gueule de l'animal.

-Voilà, dragon, dit-elle en tremblant.

Pendant ce temps-là, le garçon contourna le monstre et au moment où la bête ouvrait la gueule pour croquer l'oeuf, le garçon lui sauta sur le dos. Il saisit une écaille pour tenter de l'arracher. Il dut tirer de toutes ses forces. Pendant ce temps, Isabelle courut vers la roche blanche.

Le dragon ouvrit sa bouche toute grande et la referma en un claquement terrible sur l'oeuf en pierre. Il se cassa trois dents.

Il se retourna en hurlant de rage.

Jay venait d'arracher l'écaille. Il sauta au sol, et se précipita vers le rocher blanc à son tour. Le dragon regarda vers les deux enfants.

Ils introduisirent l'écaille à l'intérieur de la fente et la porte de pierre s'entrouvrit. Le dragon cracha du feu de toutes ses forces, mais le passage se refermait déjà derrière nos amis. Ils ne sentirent rien.


Ils parcoururent un petit couloir très serré et sortirent de la grotte entre des arbres, au milieu de broussailles, de feuilles et de branches mortes près de la rivière. Le soleil brillait toujours.

Ils traversèrent le cours d'eau et en profitèrent pour tenter de se laver un peu et enlever la boue qui collait à leurs habits.

Puis, Jay embrassa son amie et se sauva vite chez lui.


Isabelle arriva à la maison par le jardin et entra dans la cuisine.

-Isabelle! Comment fais-tu pour te salir autant et aussi vite ? se fâcha maman.

-Je… Je viens de lutter contre un dragon.

-Il ne faut pas exagérer, ma chérie. Tu ne dois pas raconter des mensonges pareils.

-Mais je te jure, maman. On est tombés dans une grotte, mon copain et moi en cueillant des myrtilles. Un dragon y vit avec un grand serpent. Demande à Jay.

Maman regarda sa fillette. Elle hésitait. S'était-elle battue contre un dragon et avait-elle affronté un serpent de dix mètre de long?

Toi, tu le sais...