Isabelle
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La Pie

      Les oiseaux chantaient au soleil d'été.

Isabelle accompagnait sa mère au bord du lac. Elles avaient rassemblé tout le vieux pain de la maison pour aller le donner aux canards.

Tout à coup, la maman s'aperçut que sa fillette ne jetait plus de pain dans l'eau. Elle s'était tournée, dos à l'étang, et nourrissait une pie aux plumes noires, blanches et bleues.

-Isabelle ! Et les canards ?

-Cette pie a des si belles plumes. Je préfère m'occuper d'elle.

Maman laissa faire.


Dès que tout le pain fut distribué, elles retournèrent à la maison. La pie choyée, nourrie par Isabelle suivait la petite fille. Elle volait au-dessus d'elle, faisant des grands cercles. Elle attendit qu'elle soit entrée dans la maison pour aller se poser sur le toit. Là, installée sur la cheminée, elle patienta en silence.

Plusieurs fois, notre amie retourna au jardin pour vérifier qu'elle se trouvait encore là. L'oiseau ne bougeait pas.

Après le repas du soir, Isabelle monta à sa chambre la première. Elle a cinq ans et demi. Elle est la plus jeune des quatre enfants de la famille. En effet, trois grands frères de dix-neuf, treize, et sept ans et demi la précèdent.

Elle alluma la lumière. La pie se déplaça aussitôt vers un arbre voisin. Elle observait la fillette.

Isabelle prit sa douche, se brossa les dents, puis mit sa robe de nuit blanche à petites fleurs bleues.

Revenant à sa chambre, notre amie vit l'oiseau quitter l'arbre et venir sur l'appui de fenêtre. Il tenait une bague dans son bec.

Isabelle s'approcha doucement, malgré sa peur. La pie ne bougea pas. Elle posa simplement la bague sur l'appui de fenêtre. Un bel anneau en or, incrusté de pierres rouges, peut-être des rubis. 

Notre amie le prit et le passa à son doigt. Elle poussa un petit cri. Ça piquait très fort. Elle le retira et regarda avec attention. Elle observa une petite pointe qui faisait saillie à l'intérieur de la bague.

Elle la glissa à un autre doigt, mais très doucement cette fois. Elle entendit alors une voix qu'elle ne connaissait pas.

-Cela ne fait pas trop mal, j'espère.

-Qui me parle ? demanda Isabelle en se retournant.

Elle ne vit personne dans la pièce. Benjamin, son frère de sept ans et demi, qui partage la même chambre, (il occupe le lit superposé), n'était pas encore monté se coucher.

-Tu sais parler ? demanda la fillette en se tournant vers la pie.

-Non, répondit l'oiseau. Mais grâce à la bague, tu comprends mes jacassements comme si je chuchotais à ton oreille. Tu vas voir… Enlève-la un instant.

Isabelle retira l'anneau tout doucement, pour ne plus se griffer, et entendit :

-Krééé, krééé.

Puis la fillette le remit au doigt et les « krééé, krééé » se transformèrent en paroles.

-Voilà. Tu saisis, maintenant, lorsque je jacasse. C'est une bague magique que notre reine m'a prêtée. Grâce à elle, je vais pouvoir te conter mon affaire.

-Merci, fit notre amie en souriant. J'aime bien les histoires. Je t'écoute.


-Sais-tu que nous, les pies, nous sommes des oiseaux très fidèles ? Lorsque l'une d'entre nous choisit un compagnon, elle le garde toute sa vie. Si l'ami ou l'amie vient à mourir, l'oiseau qui reste soit vit seul, soit se joint à un autre couple.

-Je comprends maintenant pourquoi on vous voit souvent par trois, alors que les corbeaux vivent en bandes de vingt ou trente, interrompit Isabelle.

-Hélas, continua l'oiseau, mon amoureux se trouve enfermé depuis deux jours dans un château horrible où vit une sorcière affreuse et cruelle qui le tient prisonnier dans une cage en fer. Ce château est entouré d'un jardin où elle enterre ses victimes quand elles sont devenues des squelettes. Elle y plante des vilaines fleurs en plastique ou en fer. Autour de ce jardin sinistre, se dresse une muraille envahie par des bêtes monstrueuses. Pour pénétrer à cet endroit, il faut franchir la porte noire.

-Quelle horreur, murmura la fillette.

-Voilà mon histoire et voici ma demande. Tu veux bien aller délivrer mon amoureux ? Je t'observe depuis tantôt. Je te trouve très chouette. J'espère que tu es aussi courageuse que gentille.

Notre amie écoutait la pie avec attention, mais elle songea au château sinistre de la sorcière, à ce jardin où elle enterre ses ennemis changés en squelettes, et qu'elle recouvre de fleurs de fer et de plastique. Elle imagina la muraille, pleine de bêtes affreuses, fermée par une porte de fer noir. Cela lui fit très peur. Elle hésitait à se rendre dans un lieu pareil.

Tu aurais osé aller là, toi qui lis ce récit ?

-Tu sais, soupira Isabelle, mes frères se moquent souvent de moi, en disant que je suis une peureuse.

-Peut-être n'es-tu pas vraiment froussarde, encouragea la pie. A toi de le prouver.

-Où se situe ce château ? 

-Pas très loin, répondit l'oiseau. Derrière chez toi se trouve un champ de fleurs.

-Oui.

-Puis, il y a le terrain vague et la rivière.

-Oui, répéta Isabelle.

-Il faut les traverser, puis entrer de l'autre côté, dans le bois de sapins.

Notre amie réfléchit un moment. Elle avait envie de montrer son courage, mais elle craignait d'aller chez la sorcière. Tout à coup, elle se décida.

-Demain, mercredi, je ne vais pas en classe l'après-midi. J'irai avec toi. Tu m'indiqueras le chemin. Mais je te préviens, si cela fait trop peur, je retournerai à la maison.

-Merci, répondit la pie. Au revoir. A demain.

L'oiseau noir, bleu et blanc reprit la bague, puis s'envola.


Le lendemain après-midi, Isabelle demanda à sa mère la permission d'aller jouer près de la rivière. 

-Oui, accepta la maman. Mets ta vieille salopette en jean. Je ne veux pas que tu ailles là-bas avec ta jolie jaune, parce que chaque fois tu vas au bord de la rivière, tu reviens pleine de boue.

-Bien, répondit la fillette.

Elle passa cette vieille salopette que ses trois grands frères ont mise à tour de rôle quand ils étaient petits garçons. Elle est usée, délavée, déchirée aux genoux. Mais notre amie se sent très à l'aise dedans. Puis elle sortit par la porte de la cuisine.

Elle se glissa sous la barrière, au fond du jardin, car elle ne sait pas l'ouvrir. Puis elle traversa le champ de fleurs et retrouva la pie qui l'attendait posée sur un piquet de la clôture. Isabelle passa la bague rouge et or au doigt.

-Je me demandais si tu viendrais, dit l'oiseau.

-Je te l'avais promis, fit remarquer notre amie.

-Bon, viens, suis-moi. On traverse le cours d'eau.


Ils s'arrêtèrent au bord de la rivière.

-Allez, dépêche-toi, insista la pie.

-Oui, mais attends, réclama la fillette. Je ne sais pas voler, moi. Je n'ai pas des ailes comme toi.

Notre amie entra dans l'eau. Elle la sentit dans ses petites sandales de gym plus très blanches. Elle montait haute et froide ce jour-là, car il avait beaucoup plu la veille.

Elle avançait doucement en écartant les bras, pour rester en équilibre sur les pierres rondes et polies. Mais soudain, elle glissa et tomba dans le courant.

Elle se redressa trempée, dégoulinante. Maman avait eu raison de l'obliger à mettre des vieux habits.

Elle gagna l'autre rive, puis, derrière la pie qui s'impatientait, entreprit de grimper la pente raide couverte de sapins sombres et noirs qui bordent la rivière.

Plusieurs fois, elle glissa entre les racines. Comme elle était mouillée, elle se salit très fort. Ses mains, à présent, étaient toutes noires, et sa salopette aussi. 

Elle continua pourtant à suivre l'oiseau avec courage. Elles débouchèrent sur un petit chemin en terre.

Isabelle avait de plus en plus peur. On s'éloignait de la maison. Où cet oiseau la conduisait-elle ?


Elle aperçut au bout du chemin un mur assez haut, couvert de vieux lierre et de toiles d'araignées. Ce mur était percé d'une double porte noire, en fer.

-C'est là, montra la pie.

-J'ai un peu peur, avoua la fillette.

Elle songea à faire demi-tour et à retourner à la maison, mais elle pensa que ses frères riraient d'elle. Ils diraient qu'elle est une froussarde, une poule mouillée, comme se moque parfois Benjamin, son frère de sept ans et demi.

Notre amie décida d'avancer jusqu'à la porte.

Elle observa le vieux mur que le chemin boueux longeait. Elle aperçut un lézard. Il était joli, jaune avec des points noirs. Il ne semblait pas bien méchant. Elle vit aussi quelques araignées qui tissaient leurs toiles.

-Ce ne sont pas des monstres, fit Isabelle.

Puis elle saisit la poignée de la porte noire et ouvrit doucement, prête à s'enfuir. Les charnières lancèrent un cri aigu et grinçant. Un bruit à réveiller un mort, dit-on. Comme le cri d'une sorcière...


Notre amie regarda à l'intérieur du jardin.

Elle vit, tout au fond, une sorte de petit château. Il n'était pas très grand, tout en pierres noires très laides. Entre la porte où elle se tenait et cette vilaine construction, s'étendait un terrain sinistre. On apercevait, çà et là, des fleurs en plastique aux couleurs ternies.

-Je comprends, murmura Isabelle. Ce n'est pas un jardin, mais le vieux cimetière abandonné. Papa m'en a parlé. Ce ne sont pas des prisonniers là-dedans, mais des morts que l'on a enterrés. Ce sont des squelettes à présent. Et puis les fausses plantes en plastique, c'est normal. Parfois, les familles décorent ainsi certaines tombes pour qu'elles restent jolies plus longtemps. Mais il pleut dessus et les couleurs passent. Tout cela ne fait pas si peur.

Isabelle risqua quelques pas à l'intérieur du vieux cimetière abandonné.

Tout à coup, tandis qu'elle avançait, elle eut l'impression qu'une main saisissait sa cheville. Elle se retourna en poussant un petit cri, mais ce n'était qu'une branche morte à terre et sur laquelle elle venait de marcher.

Son coeur battait au rythme de sa peur, mais elle continua. Ici et là, des feuilles mortes volaient dans le vent. Quelques plantes sauvages poussaient entre les tombes en ruine.

Elle se dirigea vers le fond du cimetière, où elle venait d'apercevoir le bâtiment en vilaines pierres noires.

-C'est…c'est là ? hésita Isabelle.

-Oui, voilà où habite la sorcière.

-Tu crois qu'elle vit dans cette maison ?

-Oui. Elle tient une cage dans sa main et mon compagnon s'y trouve enfermé, dit la pie.


Isabelle, courageuse, avança avec prudence vers la chapelle. Elle l'observa avec attention. Il s'en dégageait une impression sinistre à cause de ses pierres noires, couvertes de poussière. A certains endroits, les murs étaient envahis de lierre et cela grouillait d'insectes là-dedans. Une porte entrouverte grinçait au vent.

Notre amie aperçut une petite fenêtre, couverte de toiles d'araignées. Elle s'y hissa sur la pointe des pieds et regarda. Elle vit aussitôt l'ombre immense d'une présence qui levait ses deux bras en l'air. La sorcière ! Sa main gauche serrait une chaîne en fer où pendait une cage dans laquelle une pie s'agitait.

Une fois encore, Isabelle songea à se sauver. Mais elle se trouvait si près du but, à présent ! Elle rassembla ce qui lui restait de courage et regarda de nouveau par la fenêtre.

Rien n'avait bougé. La vilaine femme semblait immobile, figée.

-Inutile d'avoir peur! s'écria notre amie. Ce n'est qu'une statue qui serre une cage entre le pouce et l'index.

L'oiseau noir et blanc y agitait parfois ses ailes en un soubresaut désespéré.

La fillette ne vit personne à l'intérieur du vilain bâtiment.

Elle poussa la porte entrouverte et fixa la statue, le coeur battant. Elle osa trois pas jusqu'à la cage et l'ouvrit. La pie s'envola.

Notre amie comprit bien vite pourquoi l'oiseau se trouvait là, enfermé. Il était entré dans la chapelle, puis dans la cage, croyant y voir quelque chose à manger, un ver de terre qui remuait, peut-être. Puis la porte de la cage s'était refermée toute seule sur la pie prise au piège.

Isabelle fit demi-tour et sortit de la sinistre chapelle du cimetière abandonné. Elle passa en courant entre les tombes et arriva à la lourde porte de fer de l'entrée. Elle se retourna une dernière fois pour s'assurer qu'on ne la suivait pas. Puis elle courut à travers le bois, longea la rivière et revint à la maison.


Trois pies, perchées sur la clôture du fond du jardin l'attendaient : celle qui lui avait donné la bague et l'avait accompagnée dans le bois, l'amoureux que notre amie venait de délivrer, et une troisième, plus grande. Elle semblait avoir une couronne de plumes blanches sur la tête.

-Bonjour, petite fille, je suis la reine des pies.

-Bonjour, murmura Isabelle encore essoufflée de sa course folle.

-Je te remercie d'avoir délivré le compagnon de mon amie.

-Oh, ce n'était pas difficile. Seulement cela faisait très peur.

-Tu as eu la frousse, mais ton courage est si grand que tu as osé aller jusqu'au bout. Je te félicite.

-Merci.

-C'est moi qui te remercie, enchaîna la reine des pies. Pour ton cran.

-Je peux garder la bague ? demanda Isabelle.

-Non, tu dois me la remettre, exigea la reine. Mais si un jour, tu as besoin de moi, il te suffira de m'appeler. Je viendrai et je te la rendrai.

Les trois pies s'envolèrent.


Notre amie entra à la maison. Elle raconta son aventure à sa maman. Elle ne fut pas grondée malgré sa salopette sale et mouillée. Elle s'était montrée si courageuse.

Au repas du soir, elle expliqua à ses grands frères que quand on a très peur de quelque chose, il faut oser s'en approcher, et souvent on découvre que ce qui nous effraye est bien moins terrible que ce que l'on imaginait.

-Très bien, complimenta papa qui écoutait. Tu montres ainsi ta bravoure.

Jamais plus les grands frères d'Isabelle n'osèrent dire à leur petite soeur qu'elle est peureuse.