Isabelle
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Le coucou

     Isabelle quitta le jardin. Elle passa à quatre pattes sous la barrière, car elle ne sait pas l'ouvrir, puis elle traversa le champ de fleurs et atteignit le grand étang.

Au bord de ce lac, se trouve un saule pleureur qu'elle aime beaucoup parce que, sous ses branches et ses feuilles, qui descendent jusqu'au sol d'un côté, et dans l'eau de l'autre, on se croirait dans une petite cabane. Souvent, quand il fait très chaud, en été, elle va se rafraîchir sous son ombrage.

Elle s'assit un instant contre le tronc de l'arbre mais, tout à coup, elle se leva et se pencha.

Quand tu regardes dans l'eau d'un lac, tu te vois, tu le sais, j'en suis sûr, comme dans un miroir.

Donc, notre amie se pencha, mais elle aperçut seulement sa salopette jaune et ses chaussures de toile bleues. Elle grimpa dans le saule et se mit à plat ventre sur l'une de ses branches. Elle observa la surface de l'eau et fut très étonnée. Elle ne vit pas son visage, ni ses cheveux blonds coiffés en deux longues tresses. Elle découvrit une petite fille avec des cheveux noirs et qui pleurait.

À ce moment, un coucou chanta.

-« Coucou, coucou, coucou. »


Un instant plus tard, venant de l'arrière du tronc de l'arbre, elle entendit à nouveau « Coucou ».

Ce n'était pas la même voix. Elle descendit de la branche pour aller voir qui se cachait là. Elle rencontra son copain Jay. Il a cinq ans et demi, comme elle. C'est son grand ami américain. Il est né aux États-Unis. Il parle déjà bien le français.

-Salut, Jay !

-Hello, Isabelle !

-Tu imites le coucou ?

-Oui. « Coucou » !

-Écoute... un vrai oiseau chante dans l'arbre, murmura la fillette.

-Je l'entends, répondit le petit garçon.

-Oh, viens, je vais te montrer quelque chose de très étrange.

-Quoi ça ? interrogea son copain.

-Quand tu te regardes à la surface l'eau d'un lac, tu vois ton visage, expliqua Isabelle.

-Bien sûr, confirma Jay.

-Et bien, moi, je me suis penchée, mais je ne me suis pas reconnue.

-Qu'as-tu découvert ?

-Une petite fille avec des cheveux noirs et qui pleure.

-Tiens, bizarre, s'étonna Jay.

Il grimpa dans l'arbre, se coucha à plat ventre sur la branche et se pencha à son tour pour observer.

-Alors, que vois-tu ? demanda Isabelle.

-Moi ! répondit son ami.

-Regarde mieux.

Jay s'avança un peu plus sur la branche pour mieux observer, mais il glissa et fit un énorme « plouf » en tombant dans l'eau.

-C'est malin, maugréa le garçon, en sortant trempé du lac. Tu me fais une vilaine blague.

-Ce n'est pas ma faute, s'écria Isabelle qui riait. Tu devais te tenir convenablement.

-« Coucou, coucou, coucou. »

-Le vrai coucou est toujours là, fit Jay. Si on le suivait, on pourrait découvrir son nid.

-Oui, si tu veux, accepta Isabelle.


L'oiseau s'envola. Il traversa le champ de fleurs et la rivière. Il se dirigeait vers le bois de sapins.

Nos amis, en le suivant, arrivèrent au bord de l'eau. Le garçonnet y entra hardiment. Il était déjà tout mouillé. Isabelle hésita un instant puis elle se dit « zut, les habits sècheront ». Elle entra dans l'eau également, à côté de son ami. Elle leur vint jusqu'au-dessus des genoux, et à un endroit plus profond, elle monta presque jusqu'au ventre.

Ils se hissèrent sur l'autre berge et passèrent dans le bois de sapins.

-Je n'aime pas beaucoup aller par là, murmura Isabelle. Mes parents ne veulent pas que je m'aventure trop loin...

-Ne crains rien, rassura Jay. Escaladons la pente en suivant ce sentier, on ne risque pas de se perdre.

-« Coucou, coucou, coucou. »

L'oiseau les appelait et, lentement, les entraînait de plus en plus loin, vers le fond du bois.


Ils s'arrêtèrent tous deux en haut de la vallée. Le petit sentier descendait de l'autre côté de la colline. Ils l'abandonnèrent et empruntèrent la route en terre qui venait du village. Jay prit la main de son amie. Elle n'était pas très rassurée.

Le coucou chantait régulièrement. Il s'éloignait sous les grands sapins verts.

-« Coucou, coucou, coucou. »

-Il faut faire attention, avertit Isabelle, parce que ces oiseaux sont méchants.

-Comment cela? Que dis-tu là? fit Jay.

-Oui, poursuivit notre amie. Mon papa me l'a expliqué. Les coucous ne couvent pas leurs œufs eux-mêmes. Ils cherchent le nid d'un autre oiseau. Là, ils écartent les ceux qui s'y trouvent ou même les oisillons nouveaux-nés en les faisant tomber à terre et ils posent leur œuf à la place. Ensuite, ils vont se cacher. Lorsque la maman ou le papa oiseau revient, il ne sait pas que ce ne sont plus ses petits à lui. Il couve l'œuf qu'il trouve à la place et c'est le bébé du coucou qui naît et pas ses oisillons. Tu te rends compte ?

-Oui, je comprends, répondit Jay. C'est comme si quelqu'un venait chez toi, te chassait de ta maison, et mettait ses enfants à la place. Tu imagines? Ce serait terrible. Quand tes parents reviendraient, ils garderaient les autres enfants, et toi, tu resterais à mourir de faim dans la rue.

-Oui, ce serait affreux, frissonna la fillette. Et en plus, il paraît que les sorcières peuvent se changer en coucou.


-« Coucou, coucou, coucou. »

L'oiseau les attendait pas loin. Après un tournant, Isabelle et son copain découvrirent une étrange maison blanche, entourée de fleurs noires, des tulipes, et bordée par une petite barrière noire également.

En s'approchant ils crurent voir derrière la fenêtre du grenier, la petite fille aux cheveux noirs qui pleurait, celle aperçue en se regardant dans l'eau du lac.


Ils s'arrêtèrent tout près de la barrière. La porte de la maison s'ouvrit. Une femme, avec des longs cheveux blancs négligés, un visage brun ratatiné comme une vieille pomme et des doigts crochus, en sortit.

-Bonjour les enfants.

Sa voix était rauque comme celle d'un corbeau...ou d'un coucou...

-Bonjour, madame, répondit Isabelle, bien élevée.

Sa maman lui dit toujours qu'on ne parle pas aux gens qu'on ne connaît pas, mais qu'il faut répondre quand on te salue.

-Bonjour, madame, murmura Jay entre ses dents.

-Il fait chaud, n'est-ce pas, les enfants.

-Oui, madame, répondit Jay.

-Venez dans ma maison. Je vais vous donner à boire.

Le garçonnet voulait la suivre, mais Isabelle le retint. Elle se méfiait.

-Regarde-la bien, fit-elle tout bas. On dirait une sorcière.

Mais Jay avait si soif qu'il n'y fit pas attention.

-Venez les enfants. Venez prendre un bon grand verre de lait, insista la vieille femme.

Elle entra dans sa maison.

-Il ne faut pas y aller, murmura Isabelle. Crois-moi. C'est une sorcière. Ses yeux ont des couleurs bizarres. Et sa voix jacasse comme celle des pies.

Notre amie attendit sur le chemin. Jay fit trois pas dans le jardin. L'étrange femme revint avec deux verres. Elle en donna un à la fillette et l'autre à son copain.

-Accompagnez-moi dans ma maison. Vous aurez moins chaud à l'intérieur.

-Non, je ne veux pas, dit Isabelle.

Son ami, debout près de la porte, hésitait. Comme il avait très soif, il vida d'un trait le verre de lait. Isabelle en respira l'odeur et s'aperçut que ce lait était gris. Elle avait soif aussi mais elle n'en but pas une goutte.

-Viens, Jay, supplia Isabelle. Il faut partir. Viens vite.

Le garçon essaya de faire un pas vers son amie, mais il ne put pas. Ses pieds étaient soudain devenus lourds, très lourds. Comme s'ils pesaient cinquante kilos chacun.

Tu sais, parfois, quand tu marches dans la pluie, tu enfonces avec tes bottes ou tes chaussures dans la boue. Tu as difficile parfois à t'en arracher. Ça colle. Et bien, ici, c'était encore pire. Les pieds de Jay semblaient retenus au sol par des ventouses. Il ne pouvait plus remuer. Il essaya de se dépêtrer, mais ne réussit pas à bouger.


-Isabelle, ne bois pas ce liquide. C'est du poison. Tu avais raison pour la sorcière.

La fillette versa le contenu de son verre dans les fleurs, puis le posa sur le sol.

-Va chercher mon papa et ma maman, supplia le garçon, et reviens me délivrer. Ne m'abandonne pas.

-Je te le promets, jura notre amie.

Et elle se sauva. Elle regrettait de partir en laissant là son ami, mais il fallait aller chercher de l'aide.


Peu de temps après, tandis qu'elle courait aussi vite qu'elle pouvait sur le chemin, elle entendit l'oiseau quitter la maison de la sorcière.

-« Coucou, coucou, coucou. »

La méchante femme, transformée en coucou, poursuivait la fillette dans le bois.

Isabelle, courant le long du chemin, aperçut un gros tronc d'arbre, tombé sur le sol. Elle l'enjamba et se coucha à plat ventre derrière lui. Elle se fit toute petite. Elle se glissa le plus possible le long du tronc malgré la terre noire et la boue qui s'y trouvaient.

Elle était maintenant plongée dans la vase. Sa salopette s'en imprégnait. Mais elle savait que son papa et sa maman préfèreraient retrouver une petite fille toute sale, plutôt que pas de petite fille du tout.

Le coucou passa près d'elle, puis s'éloigna sans la voir. Encore un « coucou » au loin et puis elle n'entendit plus rien que les battements de son cœur.

Isabelle sortit doucement de sa cachette et courut sur le chemin pour retourner chez elle chercher de l'aide. Hélas, dans sa hâte, elle dépassa le petit sentier à droite, celui qui mène à la rivière. Elle continua à marcher sur le chemin de terre, beaucoup trop loin. Tout à coup, elle s'arrêta.

-Je ne suis jamais venue ici. Je ne reconnais rien. Zut, j'ai raté le sentier. Je me suis trompée.


Elle venait d'arriver près d'un petit étang où nageaient quelques canards et des cygnes blancs. Elle vit même un saule pleureur.

Elle se précipita sous l'arbre, car le coucou revenait.

-« Coucou, coucou, coucou. »

Elle se cacha derrière le tronc du saule. L'oiseau passa sans s'arrêter et s'éloigna à nouveau.


Isabelle regarda dans l'eau de l'étang. Elle y aperçut deux visages. Celui de la petite fille aux cheveux noirs qui pleurait, et celui de Jay qui pleurait aussi à côté d'elle.

-Comment vais-je faire ? soupira notre amie. Je me suis égarée.

-Écoute, écoute, chuchota la voix du garçon.

-Qui parle ?

-Écoute, insista Jay. Prends la plume blanche d'un cygne. Trempe-la dans l'eau du ruisseau, puis reviens à la maison de la sorcière. Frappe-la avec cette plume. La méchante femme sera paralysée. Elle ne pourra plus bouger. Tu nous feras ensuite boire un liquide vert, et nous serons délivrés. Nous pourrons nous sauver avec toi et retrouver nos parents.


Isabelle s'éloigna du saule. Elle regarda autour d'elle. Les cygnes barbotaient au milieu de l'étang. Comment faire pour attraper une de leurs plumes ? Même si elle entrait dans l'eau et nageait vers eux, ils s'éloigneraient, ou lui donneraient des coups de bec.

Plus loin, au milieu des roseaux, elle en aperçut quelques-unes. Elle en ramassa d'abord une verte, mais elle provenait certainement d'un canard. Puis, elle en vit une belle grande toute blanche. Elle l'empoigna et observa les cygnes. Oui, c'était bien une des leurs.

Le ruisseau coulait tout près. Elle y trempa la plume, et puis, courageusement, elle se remit en route sur le chemin de terre, vers la maison de la sorcière.


Comme elle avait peur ! Son cœur battait la chamade. Mais elle voulait se montrer courageuse et délivrer son copain et la petite fille.

Elle parvint à la barrière noire de la maison blanche de la sorcière en tremblant. Son cœur tapait encore plus fort dans son torse.

Isabelle ouvrit la grille, passa entre les tulipes noires et atteignit la porte d'entrée. Elle était entrebâillée. La fillette s'introduisit sans bruit dans le salon.

Juste à ce moment, la sorcière sortit de sa cuisine et pénétra dans la pièce. Isabelle bondit vers elle avec la plume trempée dans l'eau du ruisseau et la frappa. La vilaine femme s'immobilisa, les bras tendus et la bouche ouverte.

Notre amie l'observa un instant. La sorcière avait un regard terrible, mais elle ne pouvait plus remuer.


Alors, la fillette chercha du liquide vert autour d'elle. Elle vit une bouteille avec un jus bleu sur la table du salon. Ce n'est pas cela qu'il fallait. La vieille femme ne bougeait toujours pas. Notre amie se rendit à la cuisine, et là, elle saisit une cruche de sirop rouge. Elle la reposa près de l'évier.

Elle se dirigea vers la salle à manger et découvrit du liquide jaune sur une table. Décidément, pas moyen de trouver du vert dans cette maison ! Et cette sorcière, immobile, horrible, au milieu du salon, et qui faisait si peur. Il fallait faire vite. Combien de temps resterait-elle encore paralysée? Isabelle n'en savait rien.

Notre amie réfléchit.

-Si je mélange du bleu et du jaune, je devrais avoir du vert. On apprend cela à l'école.

Elle saisit deux gobelets. Elle y versa un peu de bleu, puis, un peu de jaune. Elle chercha une cuillère pour les mêler, mais ne trouva que des fourchettes.

Les sorcières boivent leur soupe avec une fourchette. Tout le monde sait cela.

Elle mélangea les deux jus. Ils devinrent bien verts.



La vieille femme ne bougeait toujours pas, encore paralysée, les bras étendus, la bouche ouverte.

Isabelle grimpa l'escalier en courant et parvint au grenier. Elle y trouva aussitôt Jay et la petite fille aux cheveux noirs qui pleurait. Elle leur donna un gobelet à chacun. Ils burent tous deux le liquide vert et au bout d'un instant, ils purent remuer leurs pieds.

Les enfants descendirent. La sorcière, toujours immobile, semblait suivre les trois amis des yeux.

Ils sortirent bien vite de la maison et coururent sur le chemin.

Jay reconnut l'endroit où se trouvait le sentier. Ils le suivirent, vers la vallée, jusqu'à la rivière et la traversèrent. Ils passèrent le champ de fleurs, la clôture du jardin et arrivèrent sains et saufs à la maison d'Isabelle. Ils racontèrent leur aventure aux parents.


Les parents de notre amie téléphonèrent à ceux de Jay. Ils se précipitèrent aussitôt près de leur petit garçon.

Puis ils avertirent les policiers. On trouva les parents de la petite fille aux cheveux noirs. Elle avait disparu depuis deux jours déjà. On la cherchait partout. Elle fut bien contente d'embrasser son père et sa mère. Et les parents, enchantés, serrèrent leur fillette dans les bras.

Alors, les trois papas, celui d'Isabelle, celui de Jay et celui de la petite fille aux cheveux noirs, les trois mamans, les trois grands frères d'Isabelle, Bertrand, Benoît et Benjamin, et deux policiers, armés de leurs révolvers, partirent dans les bois pour attraper la méchante femme et la mettre en prison.

Les trois petits menaient la troupe. Ils aperçurent la barrière et les tulipes noires. Hélas, derrière les fleurs, ils ne trouvèrent qu'une maison vide. La sorcière avait disparu.

À sa place, traînait une plume blanche de cygne, encore toute mouillée de l'eau du ruisseau.

La vieille femme s'était enfuie. Isabelle ne la revit jamais.


Si tu vois un jour en te promenant une barrière noire devant une petite maison entourée de tulipes noires et une dame un peu bizarre qui boit sa soupe avec une fourchette, et si elle te propose un verre de lait gris, sois prudent, c'est peut-être une sorcière.