John et Gun
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Le Chateau du Garou

     -Mesdames, Messieurs, les enfants, bonjour. Bienvenue au château du Garou. Vous vous trouvez pour l'instant dans la cour principale. Vous venez de passer par la grande porte d'entrée et vous avez pu apercevoir, en levant les yeux, la herse monumentale que les habitants baissaient le soir pour éviter les intrus et les voleurs. Soyez rassurés, nous laisserons cette grille levée pendant la visite des lieux. Je vous demande de vous diriger vers l'escalier de pierres bleues sur votre gauche. Nous allons commencer par vous montrer les appartements de la famille qui occupait ces lieux autrefois.

Les savants John et Gun avancèrent en direction de l'escalier qu'on leur indiquait. Ils passaient quelques jours en villégiature dans cette région de Vendée où l'on trouve de nombreux châteaux. Ils avaient décidé de s'arrêter pour découvrir celui-ci, car le guide qu'ils utilisent en dit beaucoup de bien. Pendant la visite, ils accompagnaient une classe de quatrième primaire, Cm1 en France, environ vingt-cinq enfants de dix ans et leur instituteur.

John F. Goldberg un chimiste brillant, titulaire du prix Nobel, a conçu en compagnie de son ami et collègue Gun S. Broken, physicien et astronome à l'Université de Louvain, un appareil de la taille d'un jouet électronique, capable de transporter des individus dans le temps.

Lorsque l'on programme une date dans le passé ou dans le futur sur cet appareil, on s'y trouve transporté en un instant, mais, attention, on reste au même endroit que celui où l'on se situait au départ. L'appareil ne déplace pas les gens dans l'espace, il les envoie uniquement dans le temps.

Après avoir gravi l'escalier, ils pénétrèrent dans une pièce fort bien décorée. Le guide reprit la parole:

-Vous voici dans la salle à manger. Ce château, construit vers l'an mille, fut habité par diverses familles et abandonné la nuit du 20 au 21 juillet 1750. Il se produisit, en effet, cette nuit-là, un événement horrible qui marqua définitivement la fin de l'occupation des lieux. La nuit du 20 au 21 juillet, le Garou, le maître du château, égorgea sa femme au pied de son lit et jeta le corps dans les douves. On ne l'a jamais retrouvé. Puis saisissant leurs trois filles âgées de cinq, dix et quinze ans, il les fit descendre dans une oubliette de la tour noire avec une corde et les y abandonna.

"Il se transforma ensuite en loup. On l'appelait le Garou, mais il était précisément loup-garou, c'est-à-dire capable de se changer à la pleine lune en loup. Il partit dans la forêt rejoindre ses congénères. Il semble bien qu'à l'aube, il ne parvint pas à revenir à temps à l'intérieur de son château. II fut dévoré par les loups, lorsqu'il se retransforma en homme. On ne le revit jamais.

"Les trois filles, abandonnées dans l'oubliette, y moururent de faim. Certaines nuits, lorsque le vent du Nord siffle à travers les bois et vient du château vers notre village, on peut, paraît-il, encore entendre les gémissements des fillettes, mourant de faim dans la tour. Malgré que cela se produisit voilà plus de 250 ans.


Tous se taisaient, impressionnés par le récit du guide. Une fillette leva le doigt.

-Monsieur?

-Oui, je t'écoute.

-Mon père m'a raconté une histoire au sujet de ce château.

-Tu veux bien nous la dire?

-Voilà, expliqua la fillette. Il paraît qu'un mois plus tard, plus exactement à la pleine lune suivante, donc quatre semaines après les terribles événements, un bûcheron revenait de la forêt avec son petit garçon. Ce bûcheron vivait seul. La maman du gamin était morte à sa naissance. Depuis sa tendre enfance, le petit bonhomme accompagnait son père dans les bois.

"Il y avait, paraît-il, beaucoup de brouillard cette nuit-là. On entendait hurler les loups car, à cette époque-là, il y en avait encore. S'égarant sans doute un petit peu, l'homme et son petit garçon à qui il donnait la main, arrivèrent devant le sinistre château. L'enfant, déjà apeuré par les hurlements des loups, fut terrifié en apercevant la forteresse dont tout le monde au village connaissait la fin tragique.

"Le petit garçon demanda si les loups ne viendraient pas l'attaquer. Son père lui expliqua, en montrant sa lourde hache, qu'aussi longtemps qu'il aurait cet outil en main, aucun loup ne s'approcherait de lui, et si l'un d'eux s'approchait quand même, il aurait vite fait de lui régler son compte.

"Le brouillard porte les voix, continua la fillette. Quand ils approchèrent de la tour noire, et qu'ils la longèrent pour rejoindre le village, ils entendirent les gémissements des fillettes qui mouraient de faim dans la tour. Alors, le père posa sa hache près de son garçon, s'appuya contre les lourdes pierres grises du château et colla son oreille contre la muraille.

"A cet instant-là, une porte secrète s'ouvrit. Il avait sans doute déclenché, en y posant par hasard sa main, un système d'ouverture que seul le Garou normalement connaissait. Le père souffla à son fils de ne pas bouger, et de rester près de sa lourde hache. Il allait délivrer les trois fillettes enfermées. Il pénétra par l'ouverture et ne revint jamais car la porte se referma derrière lui. Sans doute mourut-il de faim près des trois filles, dans la tour abandonnée.

"Le petit garçon demeura près de la hache de son papa. Mais, le lendemain, quand quelques chasseurs passèrent dans les environs, ils ne découvrirent plus que son bonnet. Le gamin fut sans doute dévoré par les loups ou emmené par eux dans les bois. Seul son bonnet restait au pied de la tour.

Les autres enfants, et John et Gun, restèrent un instant muets. L'histoire impressionnante les bouleversait. Le guide se ressaisit.


-Par ici, messieurs, mesdames, nous continuons la visite. Vous apercevez à droite de la salle à manger une ouverture que nous appelons la fenêtre de la honte. En effet, il faut vous dire qu'à cette époque, dans les villages, la misère était grande. Rares étaient les enfants qui mangeaient à leur faim. Chez le Garou, on dînait dans la salle où nous sommes.

"A la fin du repas, cet homme brutal, rustre, égoïste, avait l'habitude de rassembler les restes des repas, des os de poulet, quelques pommes de terre, peut-être quelques légumes et de les jeter par la fenêtre. Là, vingt mètres plus bas, le long des murs, une troupe d'enfants squelettiques, en haillons, et affamés, se battait pour pouvoir ronger quelques restes du dîner du châtelain.

"On n'aurait pas jeté un os ainsi à un chien. Mais, lui, se targuait de charité, lançant les restes du repas par la fenêtre, la fenêtre de la honte. Si vous voulez me suivre, nous allons visiter maintenant le salon et l'appartement du Garou et de sa famille.

John et Gun demeuraient impressionnés par la fin tragique de l'enfant du bûcheron, des trois fillettes, de la châtelaine et sans doute du loup-garou. John, s'approchant de son ami, lui murmura à l'oreille:

-Ne pourrions-nous pas, en utilisant notre machine à voyager dans le temps, modifier la fin dramatique de ces gens, sans toutefois toucher aux légendes qui tournent autour des derniers jours de ce château?

-Je viens d'avoir la même pensée que toi. On essaie?

-On essaie, d'accord.


John et Gun revinrent à leur voiture après la visite du château. Ils sortirent du coffre le petit appareil télé-transporteur, mais décidèrent, avant de commencer leur voyage, de s'habiller autrement.

Ils achetèrent deux longs manteaux cagoulés, comme en portaient les moines qui erraient de monastère en monastère à cette époque, en 1750. Ils acquirent également une dizaine de louis d'or. Ces pièces, en or donc, servaient de monnaie pour les riches, en ce temps-là. Ils les placèrent dans une petite bourse. Ils emportèrent également un revolver que Gun glissa dans sa poche.

Ainsi costumés, ils préparèrent leur appareil à voyager dans le temps. Ils décidèrent de commencer l'aventure en se faisant transporter le soir du 20 juillet à 18 heures précises devant les grilles du château, à l'extérieur de celui-ci.

Quand ils y arrivèrent, ils entendirent des cris à quelques mètres d'eux. Observant bien, ils aperçurent une vingtaine d'enfants. Ils étaient maigres et sales, en haillons, pieds nus. Ils se battaient, et par la fenêtre tout en haut, quelques os déjà entamés, quelques pommes de terre et autres restes, tombaient sur le sol, jetés par le Garou qui croyait ainsi faire la charité et se comporter en homme bon...

Les enfants affamés se disputaient pour pouvoir ronger un os ou dévorer une pomme de terre tombée dans la boue du chemin. Puis, ils se dispersèrent. Ce spectacle horrible remua le coeur de nos deux savants. Ils décidèrent de revenir immédiatement à notre époque. Ils achetèrent vingt grands pains puis ils retournèrent à la même heure, le même jour, au même endroit.

Apercevant de nouveau les pauvres petits, ils les appelèrent et remirent à chacun d'entre eux un pain doré. Les gamins les saisirent en tremblant dans leurs mains et les emportèrent chez eux.


N'oublie pas, toi qui me lis, qu'aujourd'hui, dans le monde, il y a encore des pays où la famine règne et où les enfants sont aussi pauvres et aussi affamés que ceux que virent John et Gun au pied du château du Garou en 1750.


Tandis que les enfants s'éloignaient, heureux de recevoir pour une fois assez à manger, une fillette revint sur ses pas. Elle était aussi maigre et sale que les autres. Elle portait une petite robe déchirée et marchait pieds nus. 

-Suivez-moi, bons moines. Venez. Mon père va certainement vous accueillir. Vous ne pouvez pas rester là pour la nuit. Les loups vont venir. C'est dangereux.

John et Gun accompagnèrent la fillette jusqu'à l'endroit où se trouvait un moulin à aube. Son père était sabotier. Ils pénétrèrent dans l'humble masure. Une bien pauvre maison. Ils aperçurent trois petits garçons. Un d'environ six ans, un de quatre et un bébé. La fillette avait à peu près neuf ans.

L'accueil fut chaleureux. Ils partagèrent le grand pain et les enfants affamés mangèrent à leur faim. Puis, les parents, remerciant les deux bons moines, les supplièrent de faire une prière et de leur donner leur bénédiction. Les parents offrirent aux deux pèlerins de dormir sur la paillasse qui leur servait de lit et de chambre. Parents et enfants, cette nuit-là, couchèrent à l'étable, sauf le bébé qui resta près du feu dans son petit berceau de bois.

Dès que John et Gun entendirent que tous s'étaient retirés, ils se levèrent et s'approchèrent du bébé qui dormait gentiment. Ils glissèrent dans son berceau une de leurs pièces d'or.

Il faut vous dire qu'un louis d'or, c'est ce que pouvait espérer gagner ce sabotier en un an ou deux! Quelle merveilleuse surprise le lendemain, pour lui et pour sa famille!

Puis, les généreux faux moines sortirent de la pauvre maison et se retélétransportèrent aujourd'hui, afin d'établir la suite de leur plan.


Ils décidèrent alors de retourner à la soirée du 20 juillet, une heure plus tôt que tantôt, à 17 heures, mais cette-fois dans la cour principale du château.

Quand ils y arrivèrent le 20 juillet 1750, à 17 heures, la herse était déjà baissée derrière eux. Une jeune fille apparut à une fenêtre. Elle paraissait avoir quinze ans. Un peu pâle, très jolie, de longs cheveux blonds dansaient jusqu'à sa taille.

-Entrez, bons moines, ne restez pas dans la cour. Nous allons vous accueillir.

C'était certainement la fille aînée du Garou. Elle appela sa maman qui fit monter les deux faux moines et leur proposa de s'asseoir à leur table pour le repas du soir.

Les présentations furent vite faites. La seconde fillette avait dix ans, la troisième cinq. Tous s'assirent autour de la table, en compagnie du Garou, un homme assez trapu, au visage rude et bestial.

John marmonna un bénédicité. Il se prétendait moine après tout ! Ils mangèrent en silence. A la fin du repas, le Garou rassembla les assiettes, versa les restes de chacun dans l'une d'entre elles et puis se dirigea vers la fenêtre, celle qu'on appele aujourd'hui "fenêtre de la honte". D'un geste brusque, il jeta le contenu des assiettes, quelques os de poulet et quelques pommes de terre.

On entendit d'abord, à l'extérieur, les cris des petits malheureux qui se battaient pour pouvoir manger ces quelques reliefs. Mais quelques instants plus tard, ce fut le silence. Les enfants étaient retournés chez eux en emportant chacun un grand pain donné par deux moines bien généreux.

Puis, le Garou, l'épouse, les trois filles et John et Gun, toujours déguisés en moines, se dirigèrent vers le salon. Un grand feu brûlait dans une belle cheminée. Ils s'assirent dans les fauteuils en demi-cercle autour du foyer.

La plus petite des trois filles jouait avec une pomme de pin. Une pomme de pin jaune. Les deux savants, intrigués, l'observèrent et en demandèrent l'origine. La maman expliqua qu'à la naissance de chacune de ses filles, leur père était absent. Des nuits de pleine lune. Chaque fois, le Garou revint à l'aube et déposa une pomme de pin dans le berceau du bébé. Une rouge pour l'aînée, une bleue pour la deuxième et une jaune pour la troisième.

Elle rappela à cette occasion à ses filles que leur père leur avait bien demandé que ces pommes de pins ne les quittent jamais, car elles leur porteraient bonheur un jour et les protégeaient contre les malheurs du monde qui les entoure.

Un peu plus tard, les trois fillettes embrassèrent leur maman, leur père, saluèrent John et Gun et partirent. Elles allèrent se coucher dans leur grande chambre commune.

La mère ne tarda pas longtemps. Elle se leva, s'excusant de se retirer, prétextant la fatigue.


Nos deux savants, silencieux, observaient le feu dans la cheminée. Du coin de l'oeil, ils regardaient également le maître de maison, le Garou. Ses mains tremblaient. II semblait en proie à une indomptable nervosité. Par la fenêtre ouverte, on pouvait voir la pleine lune. Sa lumière argentée éclairait les meubles et le tapis du salon. II n'y avait pas d'autre lumière, à part celle, dansante, du feu dans la cheminée. Au loin, on entendait les loups hurler dans la forêt. Tout à coup, la brute se redressa.

-Et vous, aboya-t-il. Vous n'allez pas vous coucher? Qu'attendez vous?

Puis, il se dirigea vers le feu d'un pas rapide. II saisit un tisonnier plongé dans les braises. Ensuite, d'un geste violent, il se retourna et menaça John et Gun en poussant un hurlement effroyable.

Les deux savants, saisis, reculèrent. Gun pointa son revolver. Le Garou, pendant ce temps-là, courut en direction de son appartement, celui qu'il partageait avec son épouse. Gun, rapide, le précéda, se retourna, et le menaça de son revolver. II tira un coup en l'air.

L'homme hurla, puis grogna, l'accusant de diablerie. II fit alors demi-tour, passa par un autre couloir, ouvrit une lourde porte de chêne et la referma derrière lui en poussant un verrou.

II pénétra dans la chambre des fillettes. Il les saisit toutes les trois à la fois, par le bras ou le poignet, et les attacha solidement.

Nos deux amis, incapables, hélas, d'ouvrir la porte qui menait dans ces lieux, aperçurent par une meurtrière le Garou passer par le chemin de ronde du château et se diriger vers la tour noire.

II ouvrit une trappe et, à l'aide d'une longue corde, fit glisser ses trois filles jusqu'au fond d'une oubliette. D'une secousse, il défit le noeud coulant, retira la corde et referma l'ouverture. II disparut ensuite dans les escaliers et nos amis le virent sortir au pied de la tour noire et disparaître dans les bois.


John et Gun tentèrent d'ouvrir ce passage, mais sans succès. Ils firent demi-tour et se dirigèrent vers l'appartement de la mère. La maman, affolée, se terrait près de son lit.

-Madame, annonça John, nous vous demandons de bien vouloir descendre dans la cour de votre château et d'y atteler votre carrosse. Levez la herse et soyez prête à partir.

-Je ne m'en irai pas sans mes enfants, affirma la femme.

-Nous allons libérer vos trois filles, madame. Vous allez les retrouver dans moins d'une heure. Serez-vous prête, dans la cour de votre château, résolue à quitter ces lieux définitivement?

-Certainement, répondit la maman. Il y a longtemps que j'y songe. J'irai vivre chez un de mes cousins dans le sud. Bons moines, je vous fais confiance. Vous êtes la bénédiction de ma vie et la sauvegarde de mes trois filles.


John et Gun retournèrent dans la cour du château. Ils branchèrent leur télétransporteur et revinrent aujourd'hui. Ils programmèrent ensuite leur appareil à voyager dans le temps, exactement quatre semaines plus tard, à 18 heures, c'est-à-dire à la pleine lune suivante. Ils se placèrent au pied de la tour noire.

Ils se retrouvèrent dans un épais brouillard au pied de cet ancien donjon qui, fantomatique, semblait les menacer de sa hauteur. On entendait hurler les loups dans les bois.

Soudain, dans la brume, les deux savants virent apparaître deux ombres. Une plus grande et une plus petite. Un homme, qui portait une hache sur son épaule, tenait à la main un petit garçon. John et Gun, toujours déguisés en moines, se cachèrent derrière un arbre à quelques mètres de là.

Ils entendirent le petit garçon demander à son père s'ils ne risquaient pas d'être dévorés par les loups. Le père répondit qu'aussi longtemps qu'il tenait sa hache, aucun loup ne s'approcherait vivant de lui.

Puis, venant du château, ils perçurent des gémissements lugubres. Avec un peu d'imagination, cela pouvait être pris pour les gémissements des trois fillettes. C'étaient plutôt quelques chats errants qui miaulaient. Leurs appels rauques paraissaient imiter les voix des trois petites sensées mourir de faim dans la tour noire.

Le bûcheron posa sa hache, se pencha contre la tour, et, appliquant ses mains sur les murs, il y colla son oreille. Une porte s'entrouvrit.

Nos deux savants avaient bien repéré les pierres que l'homme venait d'effleurer.

-N'aie pas peur, petit, affirma le bûcheron. J'entre. Je vais délivrer les petites filles et je reviens.

Il pénétra dans la tour. La porte se referma derrière lui. Le garçon resta seul et les loups hurlaient. John et Gun sortirent de leur cachette, s'approchèrent du petit bonhomme et le rassurèrent. Puis, John, plaça exactement ses mains à l'endroit où le père du petit venait de poser les siennes. Il parvint à ouvrir le mécanisme de la porte. Le bûcheron en ressortit.

-Avez-vous trouvé les fillettes?

-Non, répondit le bûcheron. Et ça m'étonne. Je n'ai même pas aperçu leurs corps.

-Elles ne se trouvent plus là. Quelqu'un les a délivrées, affirma John. Maintenant, bûcheron, écoute-moi bien. Voici cinq pièces d'or. Je te demande de quitter ton village pour toujours, et, sans même y repasser, de partir avec ta hache et ton petit garçon jusqu'à la ville de Paris à trois cent lieues d'ici et de ne jamais revenir en ces lieux.

-Cinq pièces d'or, mes bons seigneurs! Je ne pourrais pas gagner cela en dix ans! Vous êtes la bénédiction de ma vie! Je vais aller à Paris avec mon petit garçon. J'y ouvrirai une échoppe. Je sculpterai le bois et je gagnerai ma vie. Je ne reviendrai jamais dans ce village maudit. Soyez bénis, saints hommes.

Puis, donnant la main à son garçon et tenant la hache dans l'autre, il s'éloigna vers le bois. John appela.

-Hé! petit, tu veux bien me donner ton bonnet?

L'enfant vint apporter son bonnet à notre ami, puis, avec son père, il disparut dans le brouillard.

John posa le bonnet au pied de la tour noire. Les chasseurs, demain, allaient le découvrir et créeraient la légende du père enfermé et du petit garçon dévoré par les loups et emporté par ceux-ci dans les bois.

La légende du bûcheron et de son petit garçon était sauvée. Mais, au lieu de mourir dans la tour, le père partait en direction de Paris, et, au lieu d'être dévoré par les loups, le petit garçon l'accompagnait. Une nouvelle vie commençait pour eux.

Les deux savants revinrent à notre époque.


John et Gun reprogrammèrent leur télétransporteur très exactement le 20 juillet à 19 h 50 et se placèrent au pied de la tour noire.

Sitôt arrivés, ils appuyèrent sur le mécanisme qu'ils venaient de découvrir grâce au bûcheron, qui lui n'arriverait qu'un mois plus tard, bien sûr. Le passage sombre s'ouvrit. John pénétra rapidement. Gun resta à l'extérieur, afin de réouvrir la porte à son ami.

Quelques instants après, John ressortit accompagné des trois fillettes. Ils contournèrent le donjon et pénétrèrent dans la cour du château. La herse était levée. Au milieu de la cour, se trouvait une carriole, tirée par deux chevaux. La maman, émue, embrassa sa grande fille et les deux petites. Elle les fit monter dans la calèche.

-Saints pères, murmura la mère les larmes aux yeux, vous êtes les sauveurs de notre famille. Merci pour mes enfants. Nous sommes délivrées du Garou. Merci, merci, infiniment! Soyez bénis.

Elle s'apprêtait à fouetter les chevaux, pour se mettre en route, mais, se ravisant, elle appela ses trois filles :

-Donnez chacune votre pomme de pin à ces deux saints moines. Elles vous ont protégées du malheur. Vous n'en aurez plus besoin maintenant. Nous allons partir vers le sud de la France où ma famille nous attend. Là-bas, nous vivrons une nouvelle vie, j'espère plus heureuse qu'avec la brute immonde qu'était mon mari.

L'aînée, la cadette et la benjamine posèrent chacune sa pomme de pin entre les mains des deux savants. Après une révérence polie, elles remontèrent dans la carriole. John et Gun les virent disparaître dans le brouillard.


John et Gun programmèrent leur transporteur pour revenir à notre époque. Aucun habitant n'oserait pénétrer dans le château avant longtemps. Les trois fillettes, selon les pauvres villageois, mourraient de faim dans la tour et le corps de la mère pourrirait dans les douves. La seconde légende était préservée.

Les deux savants revinrent chez eux. Pénétrant dans leur salon, ils ouvrirent une belle armoire-vitrine et y posèrent les trois pommes de pin, la rouge, la bleue et la jaune, côte à côte.

Elles s'y trouvent encore. Ils les montrent souvent quand ils racontent cette terrible histoire.