John et Gun
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La Prière

     Si tu pouvais voyager à travers le temps, cher ami lecteur, où irais-tu ?

Vers le passé ou vers le futur ?

Irais-tu contempler la bataille de Waterloo ? Ou admirer les fastes de Versailles sous Louis XIV ? Observerais-tu l'arrivée de Jules César en Gaule ou Hannibal franchissant les Alpes avec ses éléphants ? Choisirais-tu d'aller t'asseoir aux côtés du fameux pharaon Ramsès II ? Participerais-tu à une chasse au mammouth avec les hommes des cavernes ? Aimerais-tu bavarder avec Victoria, reine de l'empire britannique ou avec la reine Cléopâtre d'Egypte, amie de César? Ecouter l'extraordinaire Edith Piaf?

Préférerais-tu visiter les pauvres de Paris aux côtés de Saint Vincent de Paul ? Assister à une réunion des premiers chrétiens dans les catacombes de Rome ?



Le grand savant John S.Goldberg, professeur de chimie au M.I.T., Boston, USA, tenait cette conversation un soir, aux côtés de son ami Gun S. Broken, professeur de physique et d'astronomie à l'université de Louvain, en Belgique.

Assis tous deux dans un des salons de leur hôtel particulier, ils réfléchissaient à leurs prochaines destinations possibles.

Ils sont les inventeurs de cet appareil de la taille d'un jeu électronique, qui permet de voyager dans le temps.

-Moi, dit John, j'ai un souhait. Et j'aimerais le réaliser. Je voudrais rencontrer Jésus Christ.

-Cela me paraît faisable, répondit Gun. Profite de notre séjour à Tel-Aviv en Israël pour ce congrès de physique et chimie, le mois prochain. Notre appareil permet de se déplacer dans le temps, mais pas dans l'espace. Prends un bus jusqu'au mont Thabor, où Jésus, paraît-il, prononça son fameux discours sur la montagne. Tu pourras sans doute l'approcher et peut-être lui parler.

 

Quatre semaines plus tard, John se trouvait devant un petit affluent du fleuve Jourdain, au pied d'une colline herbeuse où poussaient, ici et là, quelques oliviers. C'était le quinze août de l'an 24.

Une foule nombreuse venait de partout et montait vers le sommet où des familles déjà, hommes, femmes et enfants, étaient assis.

Il faisait chaud, très chaud. Le soleil brillait dans le ciel bleu uni.

Quatre individus passèrent près du savant, le bousculant presque. Ils guidaient deux enfants aveugles, âgés d'environ dix ans. Notre ami les suivit.

Le groupe s'arrêta en vue du sommet.

Douze hommes s'y trouvaient assis en rond. Ils écoutaient celui qui, debout au milieu d'eux, parlait à la foule.

-Heureux, vous les pauvres de cœur, le royaume de Dieu est à vous. Heureux, ceux qui pleurent, ils seront consolés. Heureux les doux, ils auront la terre en partage. Heureux ceux qui font œuvre pour la paix, ils seront appelés fils de Dieu.

John venait de reconnaître Jésus. Ses paroles entrèrent dans son cœur comme autant de flèches d'amour lancées depuis l'arc de Dieu lui-même.

Il se produisit un petit mouvement dans la foule. Les gens bougeaient pour laisser passer les deux enfants aveugles que leurs pères et mères soutenaient.

Notre ami observait, le cœur battant.

Jésus posa la main sur leurs cheveux, puis glissa les doigts sur leurs paupières. Il murmura quelque chose comme « éphata ». Notre savant n'était pas certain d'avoir compris.

Les deux enfants poussèrent un cri de joie. Ils venaient de retrouver la vue. Ils embrassèrent leurs parents puis se précipitèrent aux pieds de Jésus.


John, ému, sentit ses larmes couler.

Il revint à notre époque et se déplaça en bus pour se rendre à la ville de Capharnaüm, près du lac de Tibériade, qu'on appelle aussi la mer de Galilée.

Là, il programma son appareil à voyager dans le temps sur le quinze août de l'an 25, un an plus tard, mais quelques heures à peine pour notre ami après sa rencontre avec Jésus, au mont Thabor.

La chaleur était lourde et l'air répandait des senteurs de cuir, de poissons, provenant sans doute des quais du lac de Tibériade tout proche, et de viandes grillées. Une foule colorée parcourait les ruelles, si étroites que le soleil n'y entre jamais. On y parle toutes les langues, on y croise des voyageurs venus de tous les horizons.

John observa un groupe d'individus qui portaient un homme paralysé depuis l'enfance, couché sur un brancard. Enfant, il avait eu le malheur de boire de l'eau contaminée de microbes, et depuis, il ne pouvait même plus remuer un petit doigt.

Le petit groupe se trouva très vite bloqué par un attroupement qui cernait une maison au toit plat. Un des hommes se détacha des autres et tenta d'entrer dans la cour, mais sans succès.

Il revint vers ses collègues.

-Il est là, dit-il, mais impossible de parvenir jusqu'à lui.

-Allons derrière la maison et passons par le toit, proposa l'un d'eux.

-Ce ne sera pas facile avec notre ami paralysé, fit un autre, mais j'y crois. Essayons.

John offrit son aide.

Ils réussirent à hisser le malade sur le toit plat, puis à le descendre avec des cordes jusqu'aux pieds du Messie.

Jésus regarda le paralysé et étendit la main pour toucher son visage.

-Ta foi t'a sauvé, dit-il. Lève-toi, prends ton brancard et retourne chez toi.

Le paralytique se leva puis se jeta aux pieds de Jésus pour le remercier. On entendit un cri d'enthousiasme dans la foule.

John retourna vers la rue, lui aussi émerveillé par l'événement auquel il venait d'assister.


Notre ami revint à notre époque et partit aussitôt en bus pour Jérusalem.

Arrivé dans la ville, il s'enfonça dans les ruelles puis s'arrêta sur une place ombragée. Il régla son appareil sur l'an 27, le 8 avril, un vendredi.


Il faisait étrangement calme. Personne dans les rues, pourtant souvent très animées en fin de semaine. On était au début de l'après-midi. Où se trouvaient les marchands ambulants, appelant leurs clients; les vendeurs dans leurs échoppes, invitant les passants; la foule, hommes, femmes et enfants éclaboussant les pavés de vie et de cris ?

John entendit comme une rumeur lointaine et marcha vers elle.

Il vit des gens rassemblés par centaines, peut-être par milliers, sur la place principale de la ville, dominée par le palais de Ponce Pilate, le gouverneur romain.

Notre savant se mêla à la foule.

Tous hurlaient, aiguillonnés par quelques meneurs, la bouche déformée par la haine, grande ouverte, lançant cette seule acclamation, cri porté par les yeux, comme autant de fers de lance, vers celui qui se tenait, les mains liées, près du gouverneur.

-Crucifie-le, crucifie-le…

Tous hurlaient, aveuglés par leur misère, leur ignorance, leur égoïsme, leur hypocrisie et leur nuit.

Jésus, couronné d'épines, revêtu d'un manteau pourpre comme celui que l'on donnait aux fous avant de les chasser de la cité, les regardait en silence. Il semblait prier.

Son visage exprimait amour et miséricorde. Il semblait aimer chacun d'eux, et leur pardonner.

Puis la foule s'ébranla. Tous précédèrent, entourèrent, suivirent, celui qu'ils venaient de condamner. Condamné avant d'être jugé, jugé sans même être entendu.

Et John, poussé, entraîné, mêlé à cette foule en délire, suivit, horrifié.

Il vit tomber Jésus une première fois, puis une deuxième fois, sous le poids du bois de la croix qu'il portait sur l'épaule.

Il aperçut Véronique qui, tenant un linge humide, essuya avec tendresse et douceur le visage de souffrance, tandis que les autres criaient leur impatience.

Il perçut les rires moqueurs quand Jésus tomba pour la troisième fois.

Il entendit le bruit des lourds marteaux frappant sur les clous de la croix, enfonçant ces clous dans la chair des pieds et des mains, ces mains qui avaient guéri tant de malades, béni tant de gens, redonné tant d'espoir, partagé tant de pain et tant d'amour.

Epouvanté, il vit cet homme crucifié sur la croix, dressée entre deux autres.

Il aperçut Marie, la mère de Jésus, qui pleurait dans les bras de Jean, l'ami de toujours, le disciple préféré.

Il entendit le cri d'agonie du Christ, cette prière, ce psaume, lancé vers l'infini de la terre.

-Seigneur, Seigneur, pourquoi m'as-tu abandonné…

Et ce cri retentit dans les oreilles du savant, comme un appel à espérer encore.

Mais ne pouvant plus supporter l'horreur de ce spectacle, John revint à notre époque, titubant, malade, hébété.


Quand son collègue Gun l'aperçut de retour dans le hall de leur hôtel, à Tel-Aviv, il eut peur. Il ne l'avait jamais vu dans un tel état.

-Mon ami, dit-il en se précipitant vers lui, que t'est-il arrivé ?

John murmura quelques mots à peine compréhensibles.

-Cris…haine…violence…souffrance…jalousie…horreur…

Puis ce fut le silence.

Les médecins appelés au chevet de notre ami diagnostiquèrent un terrible choc psychologique de très mauvais pronostic.

L'état de John empirait d'heure en heure. Parfois il balbutiait, pour lui-même…

- Comment ont-ils pu ? Comment ont-ils pu ? Comment ont-ils pu...

Peu à peu, une sorte de catalepsie l'immobilisa au lit dans une hébétude impressionnante, qui le menait aux portes de la mort.


Gun réagit.

Il quitta l'hôtel, appareil à voyager dans le temps en poche. Il se rendit dans ce village, près de Tibériade, ce lieu qui avait été autrefois le théâtre d'un des miracles les plus émouvants de Jésus.

Le physicien régla l'appareil sur l'an 26, un sept avril vers dix heures.


La villa se trouvait au-delà des faubourgs, plantée au milieu des vignes. Gun marcha à son aise sous le soleil. Au loin, on apercevait l'étendue bleue de la mer de Galilée.

Approchant d'une villa, il entendit des pleurs et des cris. Un groupe de gens, ouvriers, voisins, famille, amis, se rassemblaient sous l'ardent soleil qui chauffait les murs de la cour de la ferme.

Notre ami réussit à se faufiler parmi eux et vit Jésus qui se tenait près de l'entrée de la demeure avec trois de ses disciples : Pierre, Jacques et Jean, comme c'est écrit dans les évangiles.

-Maître, dit un homme qui devait être le père de la fillette, tu arrives trop tard, elle est morte.

-Que tout le monde se retire, ordonna Jésus. Elle n'est pas morte, elle dort.

On se moquait de lui. Chacun d'eux savait bien que la petite était morte pendant la nuit. Gun, mêlé à la foule, se taisait.

Jésus mit tous ces gens dehors et prit avec lui le père et la mère de l'enfant. Il entra dans la chambre.

Notre savant vit par une fenêtre Jésus prendre la main de la fillette et l'entendit lui dire « Talitha-koum », ce qui veut dire : « Je te le dis, réveille-toi ».

Aussitôt la fillette se leva et se mit à marcher. Jésus ressortit dans la lumière de la cour quelques instants plus tard, tenant la petite fille par la main, debout et en parfaite santé.


Gun réussit à croiser le regard du Christ.

Le cœur battant la chamade sous le coup de l'émotion, il dit :

-Seigneur, mon ami t'a vu porter la croix dans les rues de Jérusalem. Il en est revenu malade, hébété.

Jésus s'arrêta et observa Gun.

-Va près de ton ami, dit-il, et prie à ses côtés, comme je te l'ai appris. Puis, annonce au monde ma bonne nouvelle.


Notre savant resta bientôt seul dans la cour. Les paroles reçues résonnaient en lui.

Prenant et réglant son appareil, il revint aujourd'hui et sauta dans un taxi qui le ramena à Tel-Aviv. Il arriva à la clinique où John était hospitalisé. Il entra dans la chambre silencieuse où reposait son ami.


Gun s'approcha du lit de son ami et prit sa main dans la sienne.

Fermant les yeux, il récita lentement le Notre Père, la prière que Jésus apprit autrefois à ses disciples et qui nous est parvenue par les évangiles.

Quand Gun rouvrit les yeux, John lui souriait, entièrement guéri.

Leur émotion était telle qu'ils quittèrent l'établissement les larmes aux yeux. Ils retournèrent à pied vers leur hôtel.

Tous deux ressentaient l'impression de flotter sur un nuage de paix, de joie et de bonheur serein.

Au loin, la cloche d'une église sonna. On invitait les fidèles à assister à la messe de Pâques.