Juliette
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L'œuf 

     -Papa, tu me racontes une histoire d'Indiens ?

Juliette venait de se coucher après le repas du soir, la douche et brosser les dents.

-Il y avait, voilà bien longtemps, dit papa, un petit garçon de ton âge, qui s'appelait Plume Rouge. Il vivait avec ses parents, ses frères et ses sœurs, dans la tribu des Anasazis. Chaque famille y possédait son tipi, la maison en forme de tente des Indiens.

-J'aimerais bien dormir moi aussi sous une tente, interrompit Juliette.

Papa continua.

-Plume Rouge aimait les animaux, les fleurs et la rivière. Il adorait jouer dans l'eau.

-C'est comme moi, dit la fillette.

-Un jour, il aperçut un vieil Indien qu'il pensait n'avoir jamais rencontré. Il était assis à l'ombre d'un rocher, au bord de l'eau. Le petit garçon le salua. Le vieil homme lui répondit en faisant un signe de la main, puis il parla.

"Regarde bien dans le lit de la rivière, dit-il. Tu trouveras une pierre qui brille parmi le sable et les cailloux. Prends-la, elle te portera bonheur. Elle brille même à la lueur de la pleine lune.

-Tu crois, papa, qu'on peut trouver des pierres comme celle-là, dans le ruisseau près de chez nous ?

-Peut-être, répondit le père de notre amie. Il faut chercher. Plume Rouge, lui, pataugea des jours et des jours dans le torrent. Il finit par trouver une pierre magnifique qu'il rapporta à son tipi. Il l'a toujours conservée.

Papa se tut, Juliette venait de s'endormir.


Le lendemain, dans l'après-midi, notre amie alla au fond de son jardin. Elle donnait la main à son petit frère, Bastien. Juliette a trois ans et demi. Bastien est un bébé d'à peine un an. Il ne sait pas encore marcher seul. On doit le tenir par la main ou le porter.

Tout à coup, elle découvrit un œuf dans l'herbe haute. Il n'était pas aussi grand que celui d'une poule qu'elle avait mangé ce matin avec sa tartine. Un petit œuf, grand comme deux pouces, blanc avec des points verts.

Notre amie, intriguée, le ramassa et revint vers la maison. Elle n'en avait jamais vu un si petit. Elle le trouvait vraiment joli.

-Maman ?

-Oui, Juliette.

-Regarde, j'ai découvert un œuf au fond du jardin. Il ne ressemble pas à ceux des poules.

Maman l'observa avec attention.

-Il est joli, mais remets-le où tu l'as trouvé, ma chérie.

-Mais maman, supplia Juliette, je voudrais voir le poussin quand il naîtra.

-Ma douce, pour avoir un poussin, il faut avoir la poule. Elle doit se coucher sur ses œufs, les réchauffer, les couver.

-Je voudrais quand même essayer, maman. Ce sera peut-être un poussin vert, puisque l'œuf est vert.

-Juliette, il n'existe pas de poussins verts. Va jeter cet œuf, je ne sais pas quel oiseau l'a pondu.


Tu me croiras si tu veux, mais ce jour-là, notre amie n'écouta pas sa mère. Elle ne voulut pas le jeter.

Elle prit une assiette dans la cuisine, le posa dessus et monta dans sa chambre. Elle le glissa sur le radiateur, juste en-dessous de la tablette de la fenêtre, se disant qu'ainsi il serait bien au chaud. Elle saisit ensuite la petite couverture de sa poupée et l'étendit sur l'œuf. Cela lui servirait de couveuse.

Puis elle retourna jouer au jardin.


A partir de ce jour-là, chaque matin, Juliette souleva un coin de la couverture et regarda. L'œuf ne bougeait pas. Il ne changeait pas. Il ne grossissait pas. Chaque soir, en revenant de l'école, elle l'observait de nouveau, mais rien ne se passait.

Cela dura un jour… deux jours… trois jours… quatre jours… cinq jours… six jours… sept jours.

Le septième jour, lorsque notre amie revint de l'école, elle leva un coin de la couverture et vit que l'œuf était cassé et vide.

-Oh, le poussin est né! s'écria la fillette. Mais où se trouve-t-il ?

Elle regarda en-dessous du lit, en-dessous de la table, en-dessous de l'armoire. Elle ne le vit pas. S'était-il glissé sous son oreiller, près de son doudou ? Non. Derrière le radiateur ? Encore moins. Dans l'armoire ? Sur la table ? Pas du tout. Mais où se cachait donc ce poussin ?

Tout à coup, Juliette le vit sur la vitre de sa fenêtre. Ce n'était pas un poussin, mais un joli petit lézard vert avec quelques écailles noires ici ou là. Comme il était beau !

Elle le caressa doucement avec son doigt. Le bébé lézard se laissa faire.

Puis elle voulut lui donner à manger.

Notre amie descendit l'escalier et entra dans la cuisine. Elle prit une assiette, y versa un peu de lait et y ajouta quelques morceaux de mie de pain bien émiettés. Elle posa le tout sur son tapis. Le petit lézard s'approcha, goûta, mais il ne semblait pas du tout aimer cela.


Juliette le prit doucement dans ses petites mains et s'approcha de sa mère.

-Ça mange quoi, un lézard, maman ?

-Oooh, tu as trouvé un lézard ! Eh bien, ils mangent des mouches, des moustiques et des fourmis, ma chérie. Surtout des insectes.

La fillette fit le tour de la maison à quatre pattes. Elle finit par découvrir une mouche morte. Elle la présenta à son petit lézard. Celui-ci tendit la langue et avala la mouche goulûment.

Comme notre amie n'en trouvait pas d'autre, elle l'emmena au fond du jardin. Elle le posa près d'un trou, à l'entrée d'une fourmilière. Le petit animal courut vers les fourmis et les mangea une à une. Elles semblaient délicieuses.

-Ça ne te pique pas à la gorge ? demanda Juliette.

Le lézard ne répondit pas. Il était bien trop occupé à dévorer les fourmis.


En l'observant, Juliette eut une idée. Elle imagina de l'emmener avec elle à l'école. Elle le montrerait à ses amies et à madame. Elle demanda à maman de lui prêter une boîte. Puis elle fit une série de petits trous dans le couvercle pour qu'il respire. Elle y glissa le petit animal et referma le récipient.

Le lendemain, notre amie arriva fièrement en classe avec son petit compagnon. Tous les enfants l'entourèrent et le regardèrent. Elle reçut plein de compliments.

Un garçon voulut caresser le lézard et ouvrit la boîte. Le petit animal, effrayé de voir tant de monde autour de lui, s'encourut sur le mur, puis se réfugia au plafond.

Madame l'institutrice fut obligée de monter sur une chaise posée sur une table pour tenter de l'attraper. Le lézard se sauva. Il courait partout. Les enfants le suivaient en poussant des cris. Ce fut une belle débandade.

Enfin, madame l'attrapa et le remit dans son récipient.

Au soir, notre amie revint à la maison, très fière.


Le lendemain, dans l'après-midi, maman vint dans la chambre de Juliette.

-Ma chérie, tu ne vas pas conserver ce lézard dans une boîte ?

-Mais maman, c'est mon ami.

-Juliette on ne garde pas un ami dans une boîte, même un lézard. Il est malheureux ainsi. Ce petit animal doit courir dehors et vivre dans la nature. Tu aimerais bien, toi, être enfermée toute la journée dans une cage ?

Notre amie comprenait que maman avait raison. Elle le savait bien… Elle hésita un long moment, puis elle ouvrit le récipient. Elle caressa son petit ami, puis elle le laissa partir.

Le lézard se précipita sur le bord de la fenêtre ouverte. Il s'arrêta un instant, regarda la fillette comme pour lui dire au revoir et merci, puis il s'encourut le long du mur de la maison et se sauva au fond du jardin.


Juliette le suivit un instant des yeux puis se précipita dans l'escalier. Elle ouvrit la porte de la cuisine et traversa le jardin en courant. Le lézard semblait attendre notre amie tout au fond, sur la barrière.

Il sauta sur la route qui longe le champ de blé. Notre amie courut derrière lui. Il emprunta un petit sentier. Il s'arrêtait parfois, pour regarder autour de lui, puis reprenait sa course.

Il arriva au bord du ruisseau et sauta sur les pierres chauffées par le soleil.

Juliette qui s'approchait, passa à son tour sur les pierres… et tomba dans l'eau.

Elle se releva toute mouillée. Sa salopette rose était trempée et ses petites sandales de toile pleines de boue.

Elle vit alors une pierre dans l'eau. Elle brillait de mille feux au soleil.

-Oh, dit notre amie, la même pierre que celle de Plume Rouge dans l'histoire de papa.

Elle l'emporta à sa chambre, en souvenir de son lézard vert qu'elle n'a plus jamais revu.