Quatre amis des Indes
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La cité du Cobra (1/14)

      Quatre février 1921.

L'avion survolait la jungle. À bord, quatre orphelins.

Samuel, onze ans, Myriam, dix ans, David, huit ans, et Sarah, sept ans, frères et sœurs. Leurs parents moururent l'hiver passé. Les quatre enfants furent placés dans un triste orphelinat de la banlieue de Londres.

Puis un jour, la directrice les appela dans son bureau. Une cousine, qu'ils ne connaissaient pas, les adoptait. Elle vivait au Japon, sur une île.

Nos amis embarquèrent douze heures plus tard dans cet avion qui, à présent, passait au-dessus de la jungle. Ils se trouvaient l'un près de l'autre, tous les quatre assis à l'arrière.

Par le hublot, ils ne voyaient que les frondaisons des arbres, immense tapis vert, bosselé par les collines, boisées elles aussi, et déchiré parfois par une rivière où luisait, un instant, le reflet du soleil.

Ils survolaient cette forêt qui couvre les frontières de l'Inde et du Bangladesh, au sud du Bhoutan.


Soudain, une fumée apparut derrière l'hélice de l'aile droite. Puis des flammes. L'avion pencha. Il descendait en planant. Il toucha la canopée des arbres.

Les gens hurlaient, pleuraient, criaient, dans l'avion. Certains priaient. Rien n'y fit.

Tous ressentirent une série de chocs violents, des secousses angoissantes, des bruits d'ailes et de branches arrachées, puis plus rien. Le trou noir. Le silence.


Samuel ouvrit les yeux. Il faisait sombre, mais pas noir. Une ou deux heures avant le coucher du soleil.

Personne ne bougeait.

- Sarah?

La fillette remua.

- On est arrivés?

- Non, on s'est écrasés. Tu n'as pas mal?

- Non.

Elle se tourna vers son frère David. Le garçon ouvrit les yeux à son tour. Il n'était pas blessé. Myriam crut sortir d'un cauchemar. Elle saignait un peu au coude droit.

Mais où se trouvaient les autres passagers? L'avion était vide, froissé, en désordre.

- Ils nous croient morts, dit Samuel. Ils sont sans doute partis chercher du secours quelque part.

- Ou ils pensaient que l'avion allait exploser, ajouta Myriam.

- S'ils sont dehors, on peut sortir aussi, reprit l'aîné. Venez, ne restons pas ici.

- Tu ne crois pas qu'il vaut mieux attendre l'aide dans l'appareil?

- Personne ne sait où nous sommes tombés. Sortons et allons explorer les environs. Retrouvons les autres gens.

Ils ouvrirent la porte de l'habitacle.

Une vague de chaleur humide les enveloppa. La jungle les entourait, avec ses plantes et ses arbres gigantesques encombrés de lianes, ses cris d'animaux, de jour comme de nuit, ses odeurs de vase et de pourriture.

- Attention aux tigres, dit Myriam.

- Et aux mygales, ajouta Sarah.

- La vraie aventure commence, fit David en souriant.


L'aventure va durer leur vie entière.

Ils ne reverront jamais l'Angleterre, pays de leur naissance et où leurs parents sont enterrés. Ils ne découvriront jamais le Japon, où la mystérieuse cousine attendra indéfiniment leur arrivée.

Mais tout cela, nos amis ne le savent pas encore.

 

- On nous observe, dit Sarah.

- Qui? Où? interrogea le grand frère.

- La statue, là.

Un visage de pierre, grimaçant, de deux mètres de haut, fixait son regard froid sur les quatre enfants.

Ils s'en approchèrent. La statue, posée là depuis des siècles sans doute, présentait un visage inquiétant. Elle semblait vouloir dissuader quiconque qui passait à cet endroit de poursuivre son chemin.

À partir de là, pourtant, une piste, envahie d'herbes folles, s'enfonçait dans la forêt. Nos amis décidèrent de la suivre jusqu'à une sorte de belvédère, situé plus haut. Ils se dépêchèrent afin de ne pas être surpris en route par la nuit.

L'allée, pavée de dalles énormes, presque noires, montait, assez raide à présent, épousant la courbure d'une colline.

Ils arrivèrent au col et poussèrent un cri.

Une immense ville en ruines s'étendait à leurs pieds. Les rues rectilignes, bordées de maisons aux toits effondrés semblaient toutes mener vers le centre de la cité où se dressait un temple monumental.

Plus loin, sur la droite, accrochées aux pentes d'une montagne ressemblant à un volcan, ils aperçurent une centaine de colonnes titanesques, sans doute l'entrée d'un palais de taille imposante.

Personne en vue dans cette cité morte, probablement depuis bien longtemps.

Le soleil touchait la ligne d'horizon.

Préférant trouver refuge dans l'habitacle de l'avion pour y passer la nuit, les quatre enfants, revenus de leur surprise, observèrent encore un temps en silence, le palais, le temple et la voie qui y menait et qui avait dû être, autrefois, un large boulevard bordé de riches demeures et encombré de monde.

Nos amis firent demi-tour et rejoignirent l'appareil, profitant des dernières lueurs du jour. Ils y trouvèrent à boire et à manger.

Puis, après avoir refermé la porte, ils s'allongèrent sur les sièges et tentèrent, malgré la peur qui les serrait dans leur terrible solitude, de fermer les yeux et de dormir un peu.

Demain, les secours arriveraient, espéraient-ils... Finalement, ils décidèrent de laisser la porte entrouverte pour signaler leur présence.

Un hurlement dans la nuit les éveilla tous les quatre en sursaut. Ce cri, effroyable, terrifiant, n'avait rien d'humain. Cela ressemblait à un long sifflement suraigu. Il ne dura qu'un instant, mais qui parut interminable à nos amis. Il déchira le silence dans lequel les enfants se trouvaient plongés et bercés dans l'habitacle de l'avion.

Ce hurlement hallucinant, semblait venir de l'immense cité qu'ils avaient découverte hier au soir.

Ce cri dans la nuit leur glaça le sang.

Ils restèrent un moment à écouter encore, mais on n'entendait plus que les cris des bêtes, celles qui volent, celles qui marchent et celles qui nagent, la rumeur permanente, éternelle, de la jungle redoutable.

Le lendemain, aucun secours ne vint. Après en avoir discuté à quatre, ils décidèrent de retourner à la cité en ruine. Les rescapés de l'avion ne pouvaient se trouver que là, et nos amis se sentiraient moins seuls à leurs côtés.

Ils se mirent en route vers la fin de la matinée, suivant l'allée de dalles, derrière la statue au visage grimaçant remarquée la veille.

Moins d'une heure plus tard, ils arrivèrent à l'endroit où ils s'étaient arrêtés hier. 

L'immense cité paraissait toujours aussi déserte, et pourtant, de là provenait le hurlement terrifiant qui les avait tenus éveillés une partie de la nuit.

Après un moment d'hésitation, ils poursuivirent leur marche, empruntant le large boulevard qui menait au temple.

Ils débouchèrent sur une vaste place carrée et dallée, déserte elle aussi.

Elle était bordée, sur trois côtés, de maisons en ruine, sans toit ni vitres ni portes. Certaines étaient envahies de plantes. Le quatrième côté longeait un somptueux escalier de trente marches, menant à l'entrée de la gigantesque construction, qui, elle, semblait intacte.

L'ombre de ce bâtiment envahit peu à peu tout l'espace.

Nos amis se sentaient mal à l'aise. Ils ne voyaient personne, et pourtant, ils avaient le sentiment d'être observés.

Ils décidèrent de profiter des dernières heures de clarté pour retourner à l'avion. Ils retraversèrent la place et remontèrent le long boulevard. Ils retrouvèrent sans difficulté la piste et l'appareil en panne.

Ils mangèrent et burent, grâce aux nombreux plateaux-repas destinés aux passagers.

 

- Si on veut savoir ce qui se passe dans cette vaste cité détruite et oubliée, il faut y retourner cette nuit, dit Myriam.

- Aucun signe de vie et pas la moindre trace des autres passagers de l'avion, ajouta Samuel. Mais ils sont peut-être enfermés quelque part...

- D'accord, répondit la fillette. David et Sarah resteront ensemble pendant notre escapade nocturne.

- Ah non, lança le garçon. Je viens avec vous.

- Moi aussi, enchaîna Sarah, on ne se sépare pas.


Ils profitèrent de l'obscurité pour quitter l'habitacle.

Ils fermèrent la porte derrière eux puis suivirent l'allée de dalles en silence.

Des oiseaux semblaient caqueter des menaces dans les arbres. "N'y allez pas, n'y allez pas". Des ombres d'animaux rôdaient pas loin d'eux et ne les rassuraient guère, elles non plus.

Ils couraient presque quand ils parvinrent à l'entrée de l'immense cité. La lune y répandait sa lumière bleutée, rendant les maisons en ruine encore plus sinistres qu'en plein jour.

Les dalles de la large avenue déserte reflétaient la nuit claire. Personne. Pas une ombre. Le silence. Pourtant...

Ils arrivèrent près de la place carrée et décidèrent de se cacher dans une des demeures qui la bordaient. Ils se faufilèrent entre les murs à moitié écroulés et les plantes qui envahissaient les lieux.

Ils s'arrêtèrent sous une fenêtre sans vitre qui s'ouvrait en face du temple, dont la masse paraissait encore plus menaçante dans la nuit.


Les heures passaient, et nos amis, épuisés par les émotions, s'endormaient, couverts par une douce brume tiède.

- Là, dit tout à coup Myriam en pointant son doigt vers le coin gauche de la place. Près de l'escalier, ajouta la jeune fille. Quelqu'un vient.

Des hommes vêtus de longues toges grises s'avançaient en file indienne et en silence. Nos amis en comptèrent cent. Ils se placèrent en ligne sur le côté gauche de la place, à un mètre l'un de l'autre, et demeurèrent immobiles.

Trois autres groupes s'approchèrent à leur tour et s'arrêtèrent, comme les précédents, dos aux maisons en ruine. Ils formaient à présent un carré parfait.

Soudain, ceux situés aux quatre coins sortirent une flûte de leur habit et se mirent à en jouer. Tous quatre égrainaient la même mélodie lancinante.

Alors un long serpent cobra se dressa à la porte du temple. Il descendit lentement les marches. Il semblait attiré par l'étrange mélodie que les quatre joueurs de flûte reprenaient sans cesse.

L'animal s'arrêta au milieu du carré, indécis, se tournant tour à tour vers les quatre musiciens.

 

Puis, un homme apparut en haut de l'escalier.

Il portait un long habit noir à larges manches. Son visage brun, presque un triangle posé sur sa pointe, se prolongeait sous le menton par une fine barbiche noire. À sa ceinture en or était fixé un khouttar en diamant, cet instrument qu'utilisent les cornacs pour conduire les éléphants.

Nos amis avaient devant leurs yeux un authentique fakir, une personne capable de réaliser des tours de force et de magie exceptionnels.

Le regard du fakir était impressionnant, à la fois terrifiant et fascinant. Un regard d'aigle. Ses yeux noirs, bien enfoncés dans leurs orbites, semblaient pouvoir percer les murs, jusqu'au cœur des demeures, et les os du crâne, jusqu'au centre de la pensée.

Il s'avança, majestueux, vers le centre du carré formé par les quatre cents hommes et s'arrêta près du serpent. Il porta une flûte en or à ses lèvres, et se mit à en jouer, reprenant le même air envoûtant que les musiciens situés aux quatre coins du carré.

Nos amis observaient, invisibles dans leur cachette, l'étrange spectacle. Seul ce fakir, à présent, continuait la musique monotone et lancinante.

Le cobra se dressa de plus en plus, jusqu'à se tenir à la hauteur du visage du mage. L'animal ouvrit la bouche. Il semblait décidé à mordre l'homme qui l'envoûtait. On pouvait voir ses puissants crochets à venin, prêts à injecter la mort.

Le serpent bondit en avant, en une détente fulgurante. Les lèvres de la bête et de l'homme se touchèrent un instant puis se séparèrent. Nos amis entendirent un long sifflement suraigu, le même que celui qui leur avait glacé le sang la nuit précédente, dans l'avion.

Personne ne bougeait. Le fakir recula d'un pas.

Le cobra fila vers le temple et y entra. Les quatre cents hommes se dispersèrent dans les ruelles de la ville morte.

Le mage en noir demeura seul sous la lune, au milieu de la place déserte à présent.


Il se tourna vers nos amis.

- Venez, dit-il, approchez.

Les quatre enfants, surpris d'être repérés, quittèrent leur abri et se dirigèrent vers le centre de la place. Ils se donnaient la main. Samuel, Myriam, et les petits David et Sarah. La peur faisait battre les cœurs à tout rompre.

- Je suis le fakir Raban Razi, le Kousalamou, c'est-à-dire le roi de cette ville en ruine qu'on appelle la Cité du Cobra. Que faites-vous là?

- Nous sommes des rescapés de l'avion, répondit Samuel.

Le mage sembla hésiter un instant.

- Partez, et ne revenez plus ici. Si demain, à la nuit tombée, je vous retrouve dans la Cité du Cobra, vous mourrez, comme les autres, à la prochaine pleine lune.

Le fakir Raban Razi fit trois pas vers le temple, puis s'arrêta.

- Je ne laisse qu'une seule fois la vie sauve à ceux que je rencontre, dit-il. Cet endroit est un lieu secret et doit le rester.

Puis il s'éloigna.

Nos amis se retrouvèrent seuls, sous la lune presque pleine, au milieu de la place carrée, au pied du grand temple où l'homme venait de disparaître.

À présent, le silence régnait, impressionnant, amplifiant encore leur solitude.


Ils retournèrent passer le reste de la nuit dans l'avion.

Un rayon de soleil, se glissant à travers les hublots, les éveilla au matin.

Les secours n'arrivaient pas. Viendraient-ils dans ce coin reculé, perdu dans la jungle? Les quatre enfants commençaient à en douter.

- On nous croit morts, dit Samuel en soupirant.

Ils passèrent la journée aux abords de l'appareil. Ils explorèrent l'autre côté de la piste qui menait à la Cité du Cobra, mais les plantes de la forêt l'envahissaient, rendant peu à peu la progression impossible. En avançant, ils remarquèrent que les dalles étaient de plus en plus souvent disjointes, parfois soulevées même par les racines des arbres. Cela ne semblait conduire nulle part.


Samuel, l'aîné, prit la parole après le repas du soir.

- Ou on reste ici, mais je commence à croire que personne ne viendra nous chercher, ou on s'enfonce demain dans la forêt.

- Ou bien on retourne à la Cité du Cobra, risqua Myriam.

- Le fakir Razi nous l'a interdit, rappela David.

- Oui, mais si on trouve les autres rescapés de l'avion, on ne sera plus tout seuls, insista sa sœur. Si on réussit à les délivrer, on se sauvera quelque part avec eux.

Ils se turent un instant. Sarah ne disait rien. Elle regardait les aînés avec des yeux inquiets.

- Votons, décida soudain Samuel. Voici quatre baguettes en bois identiques, une pour chacun. J'ouvre cette boîte vide. On va tous les quatre y poser la sienne, chacun à son tour, en secret, soit entière, cela veut dire : je vais à la Cité du Cobra, soit cassée en deux, ce qui signifie : je ne veux pas y aller. S'il y a un seul bâton brisé dans cette urne improvisée, nous n'irons pas.

Sarah faillit casser sa baguette, mais elle se reprit au dernier instant. Si je la brise, se dit-elle, ils diront que je suis une froussarde. Elle la glissa entière dans la boîte.

Samuel hésitait. Allait-il entraîner les petits dans cette aventure terrifiante et risquée? Mais rester et attendre dans l'avion ne lui paraissait pas une solution non plus. Il glissa son bâton entier.

Myriam vota à son tour, puis David fit de même.

Quand ils ouvrirent la boîte, elle contenait quatre baguettes intactes.

 

- On se divise en deux équipes, décida Samuel. Je prends Sarah. Myriam et David, vous restez ensemble, ainsi les forces sont réparties au mieux. J'irai visiter le grand palais que nous avons aperçu à droite, au pied de la montagne. Vous deux allez fouiller le temple, mais restez sans cesse bien cachés. Rendez-vous à deux heures du matin dans la maison cassée, le long de la place carrée, celle où nous nous trouvions la nuit passée.

Ils se mirent en route juste après le coucher du soleil et se séparèrent à l'entrée de la Cité du Cobra.


Samuel et Sarah se dirigèrent en silence vers le grand palais en évitant les trop larges avenues où on pouvait les repérer. Ils ne rencontrèrent personne.

Ils passèrent entre les colonnes titanesques aperçues la veille à l'entrée de l'immense bâtiment. Derrière, se succédait une enfilade de salles vides, aux proportions démesurées. Aucune présence humaine.

Un escalier en pierre menait vers le toit. Les deux enfants l'empruntèrent, main dans la main, car la petite Sarah tremblait de peur, malgré sa confiance en son grand frère.

Il était minuit quand ils s'arrêtèrent sur une vaste terrasse surplombant la ville morte, plongée dans l'obscurité bleutée sous la lumière de la lune.

Le temple et sa place carrée semblaient un monstre endormi au cœur de la cité. Scrutant toujours, ils virent arriver les quatre cents hommes, qui, comme la veille, se placèrent en carré. Les deux enfants se trouvaient trop loin pour entendre le son des flûtes.

Puis le cobra sortit de sa cachette. Le fakir Raban Razi s'en approcha. Le frère et la sœur frémirent en entendant le long hurlement déchirer la nuit.

Ensuite les hommes aux tuniques grises se dispersèrent.

Nos deux amis se dirigèrent vers le rendez-vous de deux heures du matin.


Myriam et David, de leur côté, s'approchèrent du temple. Eux aussi évitèrent les trop larges avenues et les boulevards. Eux aussi écoutèrent, inquiets et craignant d'être repérés, le silence de la nuit.

Puis ils se cachèrent à quelque distance de la place où les quatre cents hommes en gris arrivaient. Ils entendirent le concert des flûtes.

Se déplaçant un peu, sans faire de bruit, ils purent observer l'arrivée de Raban Razi et la scène impressionnante du baiser au serpent. Puis le cri, le sifflement terrifiant, les glaça de peur.

La sœur et le frère suivirent ensuite deux hommes qui entraient dans le temple. Ils gravirent au pas de course une trentaine de marches et entrèrent dans une vaste salle à deux étages. Un escalier en pierre menait au second, où se trouvait une galerie garnie de fines colonnes, qui en faisait presque le tour.

- On monte là, souffla Myriam. On y sera plus à l'abri des regards.

Ils s'y précipitèrent.

La galerie longeait trois des quatre murs de la vaste salle. Le quatrième était caché par des rideaux rouge foncé qui pendaient du plafond jusqu'au sol, comme dans une salle de théâtre où les rideaux dissimulent la scène.

- Je vais essayer de voir ce qui se trouve là derrière, proposa David. Reste ici, Myriam. J'arrive.

Le courageux garçon descendit un escalier, puis se dirigea vers une porte fermée par un gros verrou, comme celle d'une prison.

Il leva un instant les yeux vers sa sœur qui fit "oui" d'un geste de la tête.

Puis il glissa lentement la barre de fer qui servait de verrou et ouvrit. Les rescapés de l'avion se trouvaient entassés là.

L'un d'eux cria :

- Va-t'en, sauve-toi vite petit, c'est un piège.

Trop tard. Raban Razi et ses hommes arrivèrent. Ils enfermèrent David avec les autres.

Myriam eut juste le temps de se baisser derrière la rampe du balcon. Elle entendit le fakir déclarer :

- Il en reste trois. Ils ne doivent pas être loin. Nous les aurons.

La troupe s'éloigna et disparut par un couloir que la jeune fille n'avait pas encore exploré.

Elle décida de se rendre d'abord au rendez-vous de deux heures du matin.


Pendant ce temps, Samuel et Sarah quittèrent la haute terrasse du palais. Ils franchirent l'espace encombré par les lourdes colonnes et empruntèrent une ruelle qui menait vers le temple.

Ils tombèrent nez à nez avec quatre hommes en toges grises qui marchaient en silence. Trop tard pour se cacher. Fuir était la seule solution. Ils se mirent à courir.

Sarah buta contre une pierre et chuta à plat ventre. Les quatre hommes arrivaient. Son frère choisit de continuer à courir, pas par lâcheté, mais parce que s'il s'arrêtait pour aider sa sœur à se relever, ils seraient pris tous les deux.

Il arriva le long de la cour carrée. Il remarqua, en se tournant, que l'on emmenait Sarah dans le temple. Il suivit les hommes, de loin en loin, en se dissimulant de son mieux. Il vit que l'on enfermait sa sœur derrière une lourde porte, au pied d'un escalier, celui qui menait à la galerie où Myriam se trouvait quelques minutes plus tôt. Il aperçut David parmi les prisonniers.

Samuel se rendit au rendez-vous de deux heures. À deux, sa sœur et lui décidèrent de mettre toutes les chances de leur côté pour aller libérer les petits.

Pendant ce temps, Sarah retrouva son frère et les autres rescapés de l'avion.


Les deux aînés arrivèrent presque ensemble dans la maison cassée, le long de la grande place carrée, silencieuse et vide à cette heure de la nuit. Ils échangèrent les nouvelles.

Certains se seraient contentés de pleurer sur leur sort. Ils ne songèrent, eux, qu'à trouver un moyen pour délivrer les prisonniers.

- Un garde surveille la porte verrouillée, fit remarquer Samuel.

- Tantôt, il n'y en avait pas, reprit la jeune fille. Mais je crois avoir une idée pour réussir à l'en éloigner. Viens.

Myriam ramassa une pierre en traversant la cour. Ils gravirent les trente marches du temple au pas de course et passèrent sans bruit dans la grande salle.

Ils montèrent au niveau de la galerie sans se faire remarquer par le garde.

- Je vais lancer cette pierre sur les rideaux rouges qui se trouvent là, dit Myriam. Elle va glisser et tomber lourdement sur le sol. Avec un peu de chance, l'homme se déplacera pour aller voir ce qui se passe. À toi, Samuel, d'en profiter pour foncer, ouvrir la porte et le maîtriser à l'aide des rescapés.

Le garçon se mit pieds nus.

- Lance ta pierre, Myriam, dit-il.

Le caillou cogna la lourde tenture puis s'écrasa sur le sol. Comme prévu, le garde quitta son poste quelques instants. La voie était libre.

Samuel dévala l'escalier et glissa le verrou de la lourde porte. Il entra.

Les rescapés poussèrent un cri pour tenter d'avertir le garçon qu'il tombait lui aussi dans un piège. Raban Razi se trouvait parmi eux, avec cinq hommes armés de lances et de couteaux.

- Et de trois, dit-il. Plus que la gamine.

Il quitta le cachot en compagnie de ses gardes, après avoir repoussé le verrou avec soin.

Myriam eut juste le temps de se baisser pour ne pas être vue.

Elle était seule à présent dans la Cité du Cobra. Seule face au terrible fakir et aux quatre cents hommes qui le servaient. Seule dans ce coin perdu de la jungle qu'elle ne connaissait pas. Et elle savait que personne n'allait venir l'aider à sauver ses frères et sa sœur.

 

Notre amie attendit un moment sans bouger. Le silence de la nuit l'enveloppa, un étrange silence, peuplé de menaces. Elle sentait son cœur battre la chamade.

Puis elle se releva et regarda autour d'elle. 

Elle longea la galerie puis suivit le couloir qui menait à l'extérieur du temple. Un étroit escalier lui permettait d'atteindre la place carrée sans être repérée. Elle descendit trois marches, songeant à fuir et se cacher dans l'avion, puis elle s'arrêta.

La lune, bien ronde cette nuit, répandait sa lumière bleue argentée sur les dalles luisantes.

La Cité du Cobra semblait assoupie et vide, comme au premier soir. Mais elle savait à présent que cette impression était fausse. Chaque recoin recelait un danger. Chaque ombre semblait cacher quelqu'un prêt à bondir sur elle.

Myriam fit demi-tour et remonta les trois marches. Pas question d'abandonner ses frères et sa sœur.

Elle entra dans le corridor qu'elle venait d'emprunter et le suivit sans bruit. Elle passa devant plusieurs portes fermées qui se trouvaient à sa droite et à sa gauche.

Notre amie en ouvrit quelques-unes. Des salles à peu près vides. Dans l'une d'elles, elle remarqua des longs tubes posés sur une table. Des sarbacanes. Elle en saisit une.

Un seau, laissé sur le sol, contenait des courtes flèches noires. Elle en glissa une dans l'arme, se tourna et souffla. La pointe alla se planter dans la porte en bois qu'elle venait de refermer derrière elle par prudence.

Myriam revint dans le couloir, emportant avec elle la sarbacane et trois flèches.

Elle remarqua une ligne de lumière sous une autre porte.

 

Notre amie s'arrêta et posa un œil contre le trou de la serrure. Le fakir Raban Razi se trouvait là, assis à un bureau. Il écrivait.

La jeune fille tenta sa chance. Elle plaça une flèche dans la sarbacane et ouvrit la porte en coup de vent. Elle glissa l'embout du tube en bouche et menaça le fakir.

L'homme se dressa d'un bond. Il semblait surpris. Puis son visage passa en quelques instants de la peur au sourire.

Une voix, derrière Myriam, murmura :

- Lâche ton arme.

Surprise et terrorisée, elle obéit puis se retourna. Elle ne vit personne derrière elle.

- Il faut plus qu'une sarbacane pour maîtriser le fakir Raban Razi, petite fille. Mais j'admire ton audace. Tu es bien téméraire pour une enfant de ton âge. À présent, suis-moi, et n'essaie pas de t'enfuir.

En plus de son pouvoir sur les serpents, cet homme semblait doué pour la ventriloquie. Qui était donc cet étrange personnage, puissant, terrifiant et maître de la Cité du Cobra?

Il fit descendre notre amie dans la salle qu'elle venait de quitter, celle où pendaient les longs rideaux. Deux gardes s'approchèrent. Razi leur donna des ordres.

L'endroit se remplit d'individus en tuniques grises en quelques minutes. Il en arrivait de partout. Myriam ne put les compter. Peut-être que les quatre cents se trouvaient là à présent. Raban Razi gardait notre amie à ses côtés.

Puis cinq d'entre eux ouvrirent la porte de la prison. Les rescapés de l'avion sortirent et Myriam reconnut Samuel, David et Sarah parmi eux. Cela la rassura un peu. Les voir si près d'elle, même surveillés par les gardes, lui donnait du courage. Elle leur fit un sourire qui cachait mal sa peur.

Quelle nouvelle épreuve ou quel sort le fakir leur réservait-il?

 

Un étrange individu vêtu autrement que les autres, apparut en haut de l'escalier et descendit lentement. Il portait un habit jaune et marchait pieds nus. Il s'approcha du fakir et discuta un moment avec lui dans une langue que notre amie ne comprenait pas.

Parfois le nouveau venu observait Myriam, l'air étonné. Il semblait en désaccord avec Razi. Il prit la parole.

- Mon nom est Rahougougouenzi. Je suis le chef de la tribu qui garde cette cité. Tu vas passer l'épreuve du cobra, dit-il. Le fakir, notre maître, te l'impose. Si tu en sors vivante, vous serez libres, toi et tous les rescapés de l'avion.

Myriam sentit son cœur battre de plus en plus fort. Ses mains tremblaient.

- Le grand serpent se trouve juste derrière ce rideau, reprit l'homme en jaune. Je vais jouer de la flûte en me plaçant derrière Razi et toi. L'animal mordra un de vous deux. À lui de choisir.

La fillette sentit des gouttes de sueur couler le long de ses joues. L'eau salée de la peur.

Le son de la flûte monta doucement derrière elle. Elle reconnut l'air obsédant, monotone, entendu deux fois déjà sur la place.

Le fakir Razi se tenait à côté d'elle, immobile, impassible.

Le rideau bougea un peu. Le serpent cobra apparut, déjà dressé, la gueule entrouverte. Ses crochets à venin luisaient à la lueur des torches allumées que tenaient les hommes en gris placés en demi-cercle.

Soudain, le serpent se pencha en arrière, arc-boutant la tête et le cou. Il prenait son élan pour attaquer. Le fakir saisit notre amie par les épaules et la plaça lâchement devant lui.

C'était sans compter sur la souplesse de Myriam. La fillette se baissa brusquement et roula entre les jambes de Razi. Elle le déséquilibra, il tomba sur elle.

Un horrible sifflement retentit.

Homme, fillette et serpent étaient mêlés. Rahougougouenzi cessa de jouer de la flûte. Il regardait.

Les trois corps roulèrent derrière le rideau. Le silence retomba comme une masse.

Puis la lourde tenture s'écarta et Myriam reparut, seule, pâle, titubante.

- Il ne m'a pas mordu, dit-elle comme dans un souffle.


Alors, les hommes présents se mirent à murmurer un mot, toujours le même, en chœur.

- Kousalamoula, Kousalamoula, Kousalamoula...

Rahougougouenzi écarta le rideau. Le serpent était parti. Le fakir avait disparu.

- Te voici notre reine à présent, jeune fille, dit Rahougougouenzi. Le cobra a choisi de t'épargner. Tu deviens donc notre Kousalamoula. Commande, nous t'obéirons.

- Libérez les prisonniers, ordonna Myriam. Demain, vous nous conduirez à la ville la plus proche.

Samuel, David, Sarah, puis les autres rescapés de l'avion entourèrent notre amie, devenue pour tous et toutes, leur héroïne.

Quand ils sortirent du temple, le soleil se levait à l'horizon.

- Dix de mes hommes vont vous mener, toi et tes amis à la ville de Rabanath, dit Rahougougouenzi. Tu y arriveras dans trois jours. Reviens quand tu veux dans la Cité du Cobra. Tu es notre reine.


Trois jours plus tard, nos amis entrèrent dans une ville immense, somptueuse. On les conduisit aussitôt au palais du maharajah. Les hommes de Rahougougouenzi laissèrent les rescapés à l'entrée d'un imposant bâtiment, avant de repartir vers la Cité du Cobra.

Tous passèrent une porte monumentale et, menés par des gardes, entrèrent dans un jardin enchanteur. Des cascades de fleurs aux couleurs éblouissantes rendaient l'endroit absolument féérique. Puis ils parcoururent une enfilade de salles richement décorées.

Un homme qui semblait proche de la soixantaine se leva et les accueillit à bras ouverts. Il emmena le petit groupe, qui allait de surprise en surprise, vers une riche salle à manger, où on leur servit un succulent repas.

- Je suis le maharajah Rabanath, maître de cette ville et roi de la province qui l'entoure. Vous êtes mes invités.

Il s'entretint avec chacun, promettant son aide pour organiser le retour de ceux qui le voulaient vers l'Angleterre.

Puis il proposa à Samuel, Myriam, David et Sarah, de demeurer au palais. Le couple n'avait pas d'enfant.

Nos amis auraient pu tenter de gagner le Japon depuis l’Angleterre afin de rencontrer leur cousine, mais l’Inde exerçait déjà son pouvoir fascinant sur eux.

- Je lance une procédure d'adoption, puisque vous acceptez. Bientôt vous deviendrez princes et princesses de Rabanath, mes enfants, dit-il en posant ses bras sur leurs épaules avec affection.

Mais une ombre menaçait leur bonheur. Celle du fakir Raban Razi.

 

Retrouve-les dans la deuxième partie de ce palpitant récit : "La prédiction du fakir".