Quatre amis des Indes
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La prédiction du Fakir (2/14)

     Un an a passé.

Samuel, Myriam, David et Sarah habitent au palais du maharajah Rabanath. Tous quatre ont réussi à se faire accepter, puis aimer, par tous, au palais, dans la ville et dans les campagnes.

Ils apprennent à monter à cheval et même à dos d'éléphants. Un cornac leur enseigne le maniement du khouttar.

Ils parcourent souvent le pays, immense, du sud au nord et d'est en ouest, en compagnie de Kapilavastu, chef de la garde du palais, et de quelques hommes armés, choisis par lui. Partout, la simplicité de nos amis, leur gentillesse, leurs sourires, suscitent l'enthousiasme des foules.

Dans la grande ville où ils vivent, ils quittent souvent le palais et ses luxuriants jardins pour aller jouer et se baigner au bord du grand fleuve ou dans les fontaines publiques avec les enfants des rues dont ils parlent maintenant la langue et dont ils partagent les ébats.

Le matin, ils écoutent les maîtres, choisis par le maharajah, qui leur enseignent les traditions, les lois et les religions du pays. L'après-midi, pendant que Myriam et Sarah apprennent à reconnaître les soies les plus fines et les bijoux les plus précieux, Samuel et David découvrent le maniement des armes auprès des gardes du palais. Les deux fillettes les y rejoignent souvent. Surtout Myriam, une vraie bagarreuse...

Le maharajah et la maharané, son épouse, vivent au comble du bonheur.

Une seule ombre au tableau: Raban Razi.

Jusqu'ici, le maharajah n'ayant pas d'héritier, le fakir devait bientôt, selon les lois et les coutumes, devenir roi et maître du pays. Or une demande d'adoption officielle lancée depuis plusieurs mois est proche d'aboutir. Samuel règnera à la mort de Rabanath.

Le fakir Razi ronge son frein et attend son heure, celle de la vangeance.


Ce soir, on donne une grande fête au palais. Quatre cents personnes sont déjà installées le long des tables couvertes de nourriture et de boissons. Des musiciens et des danseurs, des magiciens et des jongleurs animent tout ce beau monde.

Selon la tradition chez les Rabanath, les invités les plus importants pénètrent les derniers dans la somptueuse salle qui n'a plus connu de tels fastes depuis bien longtemps.

Un serviteur, placé près de la grande porte de bronze, crie les noms prestigieux des derniers arrivants.

- Rahougougouenzi, gardien de la Cité du Cobra.

Nos amis se levèrent en entendant prononcer son nom. L'homme vêtu d'une tunique jaune s'avança au milieu des convives. Il s'inclina devant le maharajah et son épouse, puis il se tourna et s'inclina à nouveau, devant Myriam cette fois, la Kousalamoula, c'est-à-dire la reine, de la Cité oubliée.

- Le prince Jarayou Naradah du Bengale.

L'homme traversa l'hémicycle sous le regard attentif des invités. Il habite un palais mythique au milieu de la jungle, à l'est des frontières imprécises des terres de Rabanath. Il est le maître incontesté de cette région secrète et riche du triangle de l'or, où l'on extrait des mines les rubis les plus précieux du monde.

Le prince offrit des bagues de grande valeur à Myriam et à Sarah et des petits couteaux incrustés de pierres précieuses aux garçons.

- Le sultan Mohamed Bakir.

L'homme brun, venu du sud des terres de Rabanath, salua la foule des invités, puis donna un khouttar en or à Samuel et à David et des colliers de perles fines aux deux princesses.

- Le maharajah de Copal.

Rabanath se leva et s'avança pour accueillir son ami, le richissime maître des terres de l'ouest. Un beau et bon vieillard apprécié et aimé de tous.

- Venez, dit le vieil homme à nos quatre amis. Regardez par cette fenêtre.

Dans la cour du palais se trouvaient quatre éléphants gris clair, presque blancs, un cadeau prestigieux, signe de la profonde amitié qui dure depuis des temps immémoriaux entre les deux maharajahs et leurs ancêtres.

Nos amis demeurèrent longtemps à la fois éblouis par ces animaux inestimables et impatients d'apprendre à les mener sur les chemins.

Le serviteur referma la grande porte. La fête pouvait commencer.


Soudain, cette même porte se rouvrit. Le fakir Raban Razi fit son entrée dans un silence impressionnant. Les invités, têtes tournées vers lui, se taisaient. Les serviteurs, les artistes musiciens, les danseurs, demeuraient figés.

Le fakir soutint leurs regards et passa entre eux en fixant chacun. Il portait, comme toujours, son long habit noir et une ceinture en or à laquelle est accroché son khouttar en diamant.

- Comment oses-tu? cria Rabanath. Ton arrivée, en dernier, est une insulte à mon ami Copal et à mes autres invités prestigieux.

- Pardonne mon retard, répondit le fakir. Je ne suis pas le bienvenu, je le sais. Tu as omis de m'inviter. Je viens ici ce soir pour présenter un spectacle de magie, puis je m'en vais.

- Ce n'est pas un retard, c'est un défi, lança quelqu'un.

- On te fera signe dans quelques instants, décida le maharajah. Tu présenteras tes pitreries, puis tu partiras.

Puis, Rabanath se radoucit et s'adressa à ses invités.

- Chers amis, dit-il, le document officiel vient d'arriver hier de Londres. Samuel, Myriam, David et Sarah sont dès aujourd'hui mes enfants légitimes. Les voici définitivement princes et princesses de Rabanath.

Après un instant de silence, un tonnerre d'applaudissements retentit.

- Puisque tu t'imposes, Razi, montre-nous ton spectacle à présent, puis, va-t-en.

Le maharajah se rassit près de son épouse et de ses enfants, nos quatre amis.


Le fakir désigna un garde et lui demanda de s'approcher. Puis il prit une corde qu'il laissa tomber devant lui sur le sol. Il sortit une flûte en or de sa poche et se mit à en jouer. Une lente mélopée répétitive en sortit et doucement la corde se dressa jusqu'au plafond.

- Sais-tu grimper? demanda Razi au soldat.

L'homme saisit la corde et monta avec souplesse. Il disparut tout en haut, comme dans un nuage.

- Descends, à présent, cria le fakir.

Le soldat ne revenait pas. Razi saisit la corde, tira, puis y alla lui-même, le khouttar entre les dents, en disant: "Je viens te chercher".

On entendit là-haut, des bruits d'orage et de tonnerre.

Puis des gouttes de sang tombèrent sur le sol en fine pluie, suivie par le corps sans tête du garde. Les invités, horrifiés, poussèrent un cri. Le fakir redescendit, tenant la tête de l'homme par les cheveux.

- Ne craignez rien dit-il, je vais la recoller.

Il la plaça au-dessus du tronc et souffla trois fois.

Un nouveau cri d'horreur sortit par toutes les bouches. La tête était à l'envers. Les yeux, le nez, la bouche, se trouvaient côté dos.

- Pardonnez ma distraction, dit Raban Razi en riant.

Il trancha le cou du garde, remit la tête à l'endroit et souffla à nouveau trois fois. Tout se retrouva en place.

L'homme rejoignit son poste soulagé et sans dire un mot. La foule des invités applaudit.

 

Razi désigna ensuite le vieux mage Ararat, magicien et fakir bien connu dans la ville et apprécié par tous. L'homme se leva et s'avança dans l'espace réservé au spectacle au milieu de l'hémicycle, encouragé par quelques applaudissements.

- Peux-tu te changer en souris? demanda le fakir.

Ararat devint une petite souris grise.

Razi se métamorphosa en chat et courut aussitôt derrière la souris.

Celle-ci se changea en chien, et les rôles furent inversés. Le chien se précipita derrière le chat en aboyant.

Le chat Razi se transforma en tigre.

Le chien s'encourut, puis, proche d'être rattrapé, devint un aigle qui s'envola.

Le tigre redevint Razi qui s'empara d'un arc et décocha une flèche vers l'aigle.

Ararat réapparut sur la scène.

Une plume blanche tomba du plafond en tourbillonnant doucement. Razi s'en empara et se tourna vers le vieux mage.

- Tu as perdu ceci dans notre combat, dit-il. Voici ton index droit.

Le doigt manquait. Il redevint l'index absent sitôt que la plume fut placée au bon endroit.

Un tonnerre d'applaudissements retentit.

 

- Je vais à présent deviner l'avenir de quelqu'un en lisant ses lignes de la main. Le prince David oserait-il s'approcher de moi?

- Sois prudent, conseilla Samuel à son petit frère qui se levait déjà, fasciné.

Raban Razi lui prit la main gauche et la posa entre les siennes. Puis il lui glissa à l'oreille:

- Tu auras froid cette nuit.

Satisfait de son spectacle, le fakir salua la foule des invités et quitta la salle et le palais sans se retourner.

La fête se prolongea sans autre incident. Puis chacun retourna chez soi le coeur illuminé par les fastes dont le maharajah se montrait capable.


Une nuit tiède couvrait les jardins. Des milliers de cigales faisaient bruire leurs élytres, son que le chant aigu des grenouilles renforçait.

Samuel ouvrit les yeux. Il avait trop chaud dans son lit. Il se leva et sortit de sa chambre, torse nu et pieds nus, juste vêtu d'un short bleu. Il fit quelques pas sur la large terrasse qui fait le tour du palais. La lune, presque pleine, éclairait le jardin luxuriant de fleurs et enivrant de senteurs.

Le garçon perçut une présence derrière lui. Myriam ne dormait pas non plus.

- Je suis trop émue, dit-elle. Princesse Myriam Rabanath. Si on m'avait raconté cela à l'orphelinat près de Londres, je ne l'aurais jamais cru. Quel chemin parcouru...

Comme son frère, la fillette ne portait qu'un short en toile pour la nuit. Sa robe d'apparat, cousue de fil d'or, était rangée dans l'armoire de sa chambre.


Tout à coup, tous deux observèrent trois silhouettes sombres au fond du jardin, près du mur d'enceinte. Deux hommes levaient un long sac brun que le troisième, assis en haut à califourchon, tirait vers lui.

- Que font ces gens? s'étonna Samuel.

- On dirait des voleurs, réfléchit Myriam. Vite, donnons l'alarme.

Chaque chambre possède près du lit un épais cordon tressé qu'il suffit de tirer pour appeler les gardes du palais. La fillette se dépêcha d'aller sonner.

Des hommes armés accoururent. Samuel décrivit ce qu'il venait d'apercevoir. Les gardes, commandés par Kapilavastu, se précipitèrent dans le jardin.


Une idée angoissante assombrit soudain Myriam.

- Sarah ! Où est-elle?

Les deux enfants se précipitèrent dans la chambre de leur petite sœur. Elle dormait paisiblement.

Mais David n'était pas dans la sienne.

- Samuel, dit notre amie, rappelle-toi hier soir. Razi lui a prédit en tenant sa main dans les siennes qu'il aurait froid cette nuit. Il a kidnappé notre frère.

Les deux enfants appelèrent à nouveau les gardes. Ils revinrent en courant, accompagnés par leur chef. Le garçon leur exposa ses craintes.

Quelques instants plus tard, tout le palais éveillé bourdonnait de gens qui couraient en tous sens.

 

Le grand frère et sa soeur quittèrent la terrasse et, se glissant entre les massifs de fleurs, s'approchèrent de l'endroit, près du mur d'enceinte, où les trois hommes sombres venaient de passer quelques instants auparavant.

Un papier, sans doute perdu par l'un d'eux, traînait dans l'herbe. Un papier chiffonné, sur lequel était dessiné un rectangle entouré de petits points.

- Un temple à colonnes, suggéra Samuel.

- Je ne vois pas lequel, réfléchit Myriam. Aucun bâtiment, sauf ceux de la Grèce antique, n'est bâti de la sorte dans ce pays.

- Le palais du fakir Razi, s'écria le garçon. C'est un long rectangle, et les quatre façades sont entourées de colonnes. Des hommes envoyés par Raban Razi viennent de kidnapper David.

Les deux grands se regardèrent un instant dans les yeux.

- Allons-y vite, en silence et à nous deux, avant que toute la ville, en ébullition, force ce monstre à emmener notre frère Dieu sait où.


Les deux enfants, toujours torse nu et pieds nus, escaladèrent le mur d'enceinte du palais et se retrouvèrent sur une vaste place carrée agrémentée d'une fontaine.

Personne en vue. Deux heures du matin à l'horloge de la tour.

Ils coururent, longeant les façades des riches demeures proches du palais, puis suivirent l'avenue bordée d'arbres qui mène à la résidence de Razi. Les rares personnes qu'ils croisaient ne prêtèrent guère attention à eux, les prenants pour des gamins pauvres, venus des campagnes, et qui vivent à moitié nus dans les rues et le long des quais de la rivière qui traverse la ville.

Les grandes grilles du palais Razi étaient fermées.

A une centaine de mètres, on apercevait la masse sombre, symétrique, imposante, de la demeure du fakir. Aucune lumière ne semblait allumée.

- On se trompe peut-être, dit Myriam.

- Ou il enferme David ailleurs, songea Samuel. Approchons quand même et voyons.


Les deux enfants longèrent le mur d'enceinte et s'arrêtèrent sous un grand arbre. Samuel fit la courte échelle à sa soeur. Elle se hissa au-dessus du mur. Puis elle aida son frère à la rejoindre.

Ils sautèrent derrière une courte haie puis se faufilèrent le long de massifs de plantes. Ils parvinrent près de la porte d'entrée principale.

- Baisse-toi, souffla Samuel à sa soeur.

Un homme pénétrait dans la propriété. Il marchait vers le palais. Il passa à moins de trois mètres des deux enfants, mais sans les voir, sans se douter de leur présence.

La porte du bâtiment s'ouvrit. Un serviteur tenait une lampe allumée à la main. Le visiteur entra. L'autre scruta un instant le jardin avant de refermer.


Nos amis repérèrent une fenêtre entrouverte à droite de l'entrée. Ils y coururent et s'introduisirent dans un petit salon plongé dans l'obscurité.

Silencieux comme des lézards, car toujours pieds nus, ils se faufilèrent vers une porte qu'ils ouvrirent.

Cela donnait dans un vaste hall où aboutissait un somptueux double escalier menant à l'étage.

Derrière eux, quelqu'un ouvrit de nouveau la porte d'entrée. Le frère et la soeur se précipitèrent derrière un meuble.

Raban Razi arrivait.

Des gardes l'entourèrent, portant des flambeaux allumés.

- Irez-vous voir votre prisonnier, maître? demanda l'un d'entre eux. Nous le tenons enfermé depuis une heure.

- Oui, répondit le fakir. Dans quelques minutes. Je dois d'abord prendre des dispositions. L'alarme est donnée. Les gardes du maharajah courent partout dans la ville. Ils ne tarderont pas à venir se présenter ici.


Le hall replongea dans l'obscurité.

Samuel et Myriam repérèrent une petite porte située sous l'escalier principal. Ils l'ouvrirent. Cela donnait sur une série de marches taillées dans la pierre et menant vers des caves.

Nos amis descendirent doucement, refermant derrière eux. Ils suivirent un couloir humide et froid qui se divisa plusieurs fois.

Peu à peu ils se rendirent compte qu'ils parcouraient un labyrinthe souterrain et qu'ils risquaient fort de s'y perdre. Çà et là, une torche allumée répandait un peu de lumière. Ils s'arrêtèrent sous l'une d'elles.

- J'ai froid, souffla Myriam qui grelottait.

- David se trouve ici, quelque part, enchaîna son frère. Souviens-toi. Le fakir l'avait prédit: "Tu auras froid cette nuit".

- Chut, coupa la fillette. Tais-toi. Quelqu'un vient.

Une troupe de cinq hommes approchait, munis de flambeaux. Ils accompagnaient Raban Razi.

Ils ne remarquèrent pas nos deux amis, qui, tremblant de peur autant que de froid, se dissimulaient dans la pénombre d'un couloir voisin.

- Par ici, maître, dit un des serviteurs. Nous l'avons enfermé dans le cachot du milieu.

Il ouvrit une porte fermée à clé.

- Voici David. Mais ne vouliez-vous pas aussi les trois autres princes et princesses?

- Leur tour suivra, répondit le fakir. Je les capturerai tôt ou tard. Ensuite, à la mort de Rabanath, je deviendrai le maître du pays.

Il referma lui-même la porte et emporta la clé, laissant le pauvre garçon seul dans le noir de son cachot. Ils partirent tous.

- Je reste ici près de David, dit Samuel après avoir signalé sa présence à son frère et s'être acharné, mais en vain, pour tenter de lui ouvrir. Je vais parler avec lui pour le rassurer. Pendant ce temps, toi Myriam, suis la troupe et va chercher de l'aide.


La fillette s'éloigna en suivant la lueur des flambeaux. A chaque carrefour elle grava dans le mur un "X" avec un caillou pointu, afin de retrouver son chemin tantôt, en revenant avec des gardes du palais.

Elle sortit de la demeure du fakir et traversa les jardins sans se faire repérer. Elle se faufila dans la rue par la grille restée entrouverte.

Très vite, elle croisa des hommes armés au service du maharajah. Elle se présenta et leur commanda d'aller chercher du renfort et Kapilavastu, puis d'encercler le palais de Razi.

Puis, elle revint sur ses pas. Elle se sentait épuisée, mais elle voulait tenter quelque chose. Elle entra, coeur battant, dans les jardins du fakir, décidée à essayer de trouver la clé de la prison de David, de s'en emparer et de délivrer son frère.


Elle pénétra dans le bâtiment par la même fenêtre restée ouverte à droite de la porte principale. Elle traversa le salon plongé dans l'obscurité, puis ouvrit doucement et entra dans le hall.

Le fakir se trouve sûrement à l'étage, se dit-elle, et la clé ne peut être que là.

Profitant du silence qui régnait, elle monta les marches en se tenant à la rampe et parvint, toujours pieds nus, devant un long couloir qui s'étendait à droite et à gauche. Un serviteur se tenait debout devant une porte fermée, la dernière, au bout du couloir, à gauche.

Il ne faut surtout pas qu'il aperçoive ma présence, songea Myriam.

Elle risqua trois pas de loup jusqu'à une porte, heureusement ouverte, située devant elle. Le garde ne bougea pas. Il regardait fixement devant lui.

La fillette traversa un petit salon et se glissa par une large fenêtre qui donnait sur une terrasse surplombant l'arrière du jardin.

Elle remarqua en se penchant que toutes les chambres possédaient un balcon semblable à celui où elle se tenait. Ils étaient séparés les uns des autres par un espace d'un mètre à peine. Chaque fois, une gouttière, accrochée au mur, passait entre eux.

Notre amie enjamba la balustrade en fer forgé et se reçut à pieds joints sur la terrasse suivante. Un coup d'oeil par la double vitre fermée lui confirma que personne ne se trouvait dans cette pièce.

Sautant ainsi d'un balcon à l'autre, elle réussit à atteindre celui de la chambre de Raban Razi.

Sa porte-fenêtre était entrouverte.


Notre amie passa la tête et vit le fakir couché sur un lit. Habillé. Les yeux fermés. Il semblait dormir.

Myriam frissonna. Certes, elle ressentait la fraîcheur de la nuit sur elle, mais c'est surtout la peur qui la faisait trembler.

Elle jeta un regard circulaire dans la pièce et aperçut une grosse clé en fer, posée sur un bureau.

Là voilà, songea la fillette. La clé du cachot où se trouve David.

Il n'y avait que cinq pas à faire. Audacieuse, elle les fit et s'empara de la clé.

Au même instant, quelqu'un frappa à la porte. Myriam retint un cri.

Trop tard pour se sauver. Elle se baissa et se réfugia à quatre pattes sous le bureau.

Elle se glissa contre le panneau de bois qui l'isole du reste de la chambre. Son coeur battait la chamade. Elle tenait la clé en main, espérant que le fakir ne s'apercevrait pas de sa disparition.

- Que se passe-t-il? dit Razi en se levant.

- Maître, des gendarmes du maharajah sont à la grille et exigent de visiter le palais et les jardins.

- Laissez-les entrer, mais exigez qu'ils vous montrent un ordre de perquisition écrit de la main de Rabanath. Cela nous fera gagner du temps. Je devrai déplacer le gamin, si cela continue.

Le serviteur sortit.

- Qu'on ne me dérange plus, dit le fakir à son garde en faction devant la porte, sauf si les hommes de Kapilavastu entrent dans ma propriété.

Il retourna s'étendre sur son lit.


Myriam attendit un long moment sans bouger, assise recroquevillée, les bras noués autour de ses genoux serrés contre sa poitrine.

N'entendant plus rien, elle risqua de sortir de sa cachette. Elle rampa et se redressa, puis elle franchit les trois mètres qui la séparaient de la terrasse. Elle enjamba la balustrade.

Tenant toujours la clé en main, elle gagna l'escalier étroit des caves et descendit les marches quatre à quatre.

Notre amie retrouva le labyrinthe souterrain et le froid qui y régnait.

Samuel la vit arriver. Il se tenait à côté d'un flambeau resté allumé près du cachot de David. Les deux frères se parlaient de part et d'autre de la porte fermée.

La fillette glissa la clé dans la serrure et ouvrit, sous le regard admiratif de Samuel.

- Je ne sais pas si j'aurais osé, murmura le garçon en félicitant sa soeur pour sa bravoure.

David sortit du cachot et serra les deux grands dans ses bras.

- Allons-y sans tarder, dit Myriam.

Ils suivirent les couloirs en sens inverse et atteignirent l'escalier menant au rez-de- chaussée. Ils débouchèrent tous trois dans le hall d'entrée.

Raban Razi s'y trouvait en compagnie de cinq de ses serviteurs.

- Un fakir ne dort jamais, petite fille, dit-il. Je t'ai laissée entrer et sortir de la chambre. J'avais posé la clé exprès, bien en vue, à ton intention, sur mon bureau. Bravo pour ton audace, mais vous tombez tous les trois dans un piège. Je vous tiens et...

L'homme n'acheva pas sa phrase.

 

- Ouvrez, cria quelqu'un derrière l'entrée principale. Je suis Kapilavastu. Au nom du maharajah Rabanath, laissez-nous passer, ou nous enfonçons la porte. Le bâtiment est cerné.

Razi s'enfuit par le souterrain. Ses serviteurs se rendirent sans combattre. Myriam partit avec David au palais de Rabanath.


Samuel accompagna Kapilavastu dans les caves et les couloirs.

Ils passèrent devant le cachot vide et finirent par sortir au fond des jardins.

Raban Razi avait réussi à s'échapper par là...

 

Tu le retrouveras dans la troisième partie de cette fantastique épopée: "Les yeux du fakir".