Christine
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La rivière d'Adrien

Il faisait chaud, très chaud.

Depuis tôt ce matin, Christine travaillait avec son père au fond des bois. Il est bûcheron. Elle venait de finir de charger une remorque de bûches qu'un client avait commandées ce matin en urgence.

Christine a dix ans. Elle ne va pas à l'école, le village est trop loin. Elle étudie avec sa maman et ne va en classe que pour passer les examens. Parfois, comme aujourd'hui, elle aide son père dans la forêt. C'est un travail dur. Il faut aligner les bûches le long du chemin ou les charger derrière le tracteur.

A midi, le père et sa fille avaient pique-niqué assis sur un tronc d'arbre, puis le papa avait libéré notre amie.

- Tu m'as bien aidé, dit-il. Merci, ma chérie. Tu peux aller te balader où tu veux ou retourner à la maison. A ce soir.

Christine en s'éloignant décida d'aller se baigner à la rivière, celle qui se trouve à une heure de marche de chez elle.

C'est un cours d'eau déjà large, au courant assez rapide et frais. Il traverse la forêt et passe à certains endroits dans une sorte de canyon aux parois abruptes. Notre amie arriva au bord de l'eau, juste en amont de cet endroit.

Christine ôta son t-shirt, mais garda sa salopette, une salopette bien usée et délavée, n'ayant pas son maillot, et ses vieux tennis aux pieds. Les pierres sont parfois bien acérées et coupantes dans le lit des torrents. Elle entra dans l'eau. C'était un peu froid, mais combien rafraîchissant par cette chaleur.

Elle gagna le milieu de la rivière. L'eau lui vint au ventre. Elle se baissa, s'immergeant jusqu'au cou et, flottant sur le dos, elle se laissa dériver, au gré du courant.
Elle approchait du canyon, la partie où le cours d'eau passe, encaissé entre les falaises rocheuses abruptes, hautes de près de vingt mètres. Elle se remit debout. L'eau, plus profonde, lui venait jusqu'au cou à présent. Elle s'arrêta un instant.

Les oiseaux chantaient. Un banc de petits poissons dépassa notre amie. Leurs écailles brillaient au soleil, le long des roseaux.

Soudain, elle entendit le son d'une flûte.

Christine tendit l'oreille pour écouter. C'était plus tôt joli. Le son venait de plus bas, en aval, au-delà du grand méandre. Curieuse autant qu'étonnée par la présence de quelqu'un en ce lieu d'habitude désert, elle avança doucement, passant le long des roches au pied de la paroi verticale.

Le son devint de plus en plus net au fur et à mesure qu'elle approchait de la fin de la courbe. A cet endroit, la falaise cesse et l'eau coule, comme avant, le long des sapins qui la bordent.

Une petite île commençait, divisant le cours d'eau en deux parties à peu près égales. L'île était couverte de hautes herbes, de roseaux et de fleurs. Quinze mètres plus loin, la rivière reprenait son cours, à la pointe sud de l'îlot.

Christine aperçut une cabane en bois, juste à l'endroit où les deux bras se réunissent. Le son de flûte provenait de là.

La fillette avança encore, longeant les derniers contreforts de la rivière. Un moment, elle envisagea de passer sur l'île, mais elle renonça. Ce n'était que vase et que boue.
Avançant encore, toujours collée à la paroi, elle vit un garçon, assis sur le sol de la bicoque. Il avait un jean et des baskets mouillés. Il était torse nu. Il jouait de la flûte, les yeux fermés.

Christine écouta un moment, puis, intriguée par ce garçon qu'elle n'avait jamais vu et qui semblait avoir son âge, elle s'avança dans le courant vers la cabane.

Le garçon ouvrit les yeux et regarda notre amie.

- Bonjour, dit-il en souriant.

- Bonjour, répondit notre amie. Je m'appelle Christine. Et toi?

- Adrien. J'ai entendu parler de toi au village. Tu es la fille sauvage qui vit dans les bois?

Notre amie sourit à son tour.

- Je ne suis pas une sauvage. J'habite au milieu de la forêt avec mes parents. Je suis juste un peu sauvageonne, peut-être. Pourquoi joues-tu de la flûte ici?

- Mes frères et ma soeur se moquent de moi quand je joue à la maison. J'ai découvert un sentier qui mène ici, où je suis bien tranquille. Et puis j'aime la rivière et son monde, les roseaux, les fleurs, les oiseaux, les poissons. Regarde, là, à droite, c'est une truite.

Christine vit briller les écailles.

- Et là, c'est un brochet. Je connais beaucoup de chose sur les rivières. Et surtout, j'adore m'y baigner. Même avec mes habits.

- Moi aussi, comme tu vois, répondit notre amie.

- Tiens, reprit Adrien, observe à ta gauche. Tu vois cette petite araignée? Elle installe son fil entre deux roseaux. Elle construit une toile bien serrée. Elle va la fixer dans le courant et y récoltera tout ce qui lui faut pour manger. Elle a inventé le filet de pêche bien avant nous les humains.

Le garçon reprit sa flûte et se remit à jouer.

Christine était fascinée et séduite par les connaissances d'Adrien. Il en savait plus qu'elle sur la vie de la rivière. Elle était presque jalouse.

Elle s'assit près du garçon, sur les planches de la cabane, pour l'écouter.

Elle remarqua qu'une planche au sol bougeait, ballotant de gauche à droite, comme si quelque chose avait été placé en dessous d'elle.

Notre amie se mit à quatre pattes et fit glisser la planche, par curiosité. Elle découvrit un petit sac en jute, brun, assez lourd. Les bords étaient fermés par un cordon, terminé par un noeud. Elle ouvrit.

- Regarde, Adrien, dit-elle. Je crois que ce sont des pièces d'or.

- Elles ont peut-être été volées, fit le garçon.

- C'est bien possible. On dirait que le nom du propriétaire est gravé dessus : Krugerand. On porte le sac à la police?

- C'est peut-être le nom du fabriquant, précisa Adrien. Et nous ne sommes pas certains qu'elles ont été volées. Peut-être que leur propriétaire les cache ici pour une raison ou pour une autre.

- Drôle d'idée, répondit Christine.

- Il y en a combien? demanda le garçon.

Notre amie avait versé le contenu du sac sur le plancher et commençait à les remettre une à une en les comptant.

- Cinquante, dit-elle. Cela doit valoir beaucoup d'argent...

- Oui, calcula Adrien. Plusieurs centaines d'euros par pièce.

Ils posèrent le sac dans la cachette après avoir refait le noeud et remirent la planche en place.

- Il est temps que je retourne chez moi, dit Adrien. Renseignons-nous. Tâchons de savoir si cet or a été volé. Si c'est le cas, on le conduira à la police.

- D'accord, fit Christine. Quand reviens-tu ici?

- Samedi prochain, dans l'après-midi.

- Alors, à samedi. Salut Adrien.

- Salut Christine.

La fillette entra dans l'eau et remonta le courant entre les hautes falaises qui bordaient la vallée. Elle se retourna avant de disparaître dans le tournant du méandre. Adrien s'éloignait sur le sentier qui mène au village.

Notre amie arriva à l'endroit où elle avait laissé son t-shirt. Elle le prit en main, sans le remettre sur elle, car elle était mouillée, et retourna chez elle.

Au soir, elle interrogea ses parents. Sans parler des pièces d'or volées, elle cita le mot "Krugerand". Son papa ouvrit un journal qu'il achète parfois au village et lui montra que ces pièces d'or sont cotées. Une pièce valait à ce moment plus de 1200 euros !

Notre amie songea qu'il y avait un belle somme d'argent dans le sac de la cabane.

Le lundi, elle étudia avec sa maman. Mais le mardi matin, ses parents l'envoyèrent au village avec de l'argent et une petite liste de courses.

- S'il reste de la monnaie, ma chérie, dit maman, tu peux t'acheter des bonbons, ou ce que tu veux.

Christine prit son vélo et partit. Elle suivit le long chemin en terre qui traverse la forêt et mène au village. Elle longea plusieurs fois de profondes ornières, où stagnait une eau douteuse, couverte de petits moustiques.

Après avoir acheté tout ce qu'il fallait, elle calcula qu'elle pouvait s'offrir trois sucres d'orge. Pendant qu'elle les choisissait, elle eut le regard attiré par un gros titre du journal local.

"MARC LEPIC, CE VOLEUR BIEN CONNU, ORIGINAIRE DE NOTRE REGION, VIENT D'ETRE RELACHE... " . Voir l'article page 4.

Christine prit le journal et se dirigea vers le fond du magasin. Elle ouvrit à la page quatre et lut.

"Marc Lepic a été relâché hier soir par le juge faute de preuve. Il est soupçonné d'avoir attaqué l'agence bancaire du village de Méanjoie. Il aurait emporté cinquante pièces d'or, des Krugerand. Hélas, on ne les a pas retrouvés, et lors de l'audience, au tribunal, le juge a été obligé de relâcher ce sinistre individu, faute de preuves. Attention, il est armé et très dangereux."

Il faut que j'avertisse Adrien, se dit aussitôt Christine.

A cette heure-ci, le garçon se trouvait sans doute en classe. Notre amie décida d'attendre midi. Il sortira dans la cour de récréation, et je pourrai lui parler, se dit-elle.

Elle passa une heure sur les balançoires de la plaine de jeu. Elle avait tout l'espace pour elle. Il n'y avait que deux petits, trop jeunes pour être à l'école, et leurs mamans.

Puis elle entendit la sonnerie de midi. Notre amie se précipita. Elle aperçut son copain dans la cour de récréation.

- Adrien, Adrien, lança-t-elle.

- Christine !

- Adrien, tu dois acheter le journal d'aujourd'hui. Un voleur, Marc Lepic, a été libéré hier. Le juge n'a pas pu le maintenir en prison car on n'a pas retrouvé les pièces d'or qu'il a volées. Ce sont certainement celles que nous avons trouvées.

- Portes-les tout de suite à la police, dit Adrien.

- Je préfère attendre samedi. Nous irons ensemble.

- D'accord, mais alors, va à la cabane de l'île et cache le sac ailleurs. Si le voleur les retrouve, il risque de disparaître en les emportant avec lui. Fais-le cet après-midi, puisque tu ne vas pas à l'école. Et sois prudente. Il n'est peut-être pas loin. Il ne faut pas qu'il te voie.

- J'irai. A samedi.

- Oui, à samedi. Bonne chance !

Christine revint chez elle. Maman n'était pas là. Elle rangea les provisions qu'elle avait achetées ce matin, puis elle partit pour la rivière.

Notre amie arriva au bord de l'eau. Elle ôta son t-shirt comme l'autre fois et le posa sur une pierre plate. Puis elle entra dans le courant avec sa salopette et ses tennis.

Elle s'arrêta un instant pour vérifier que le bandit n'était pas en vue. Elle regarda en amont, en aval, puis inspecta les hautes falaises à gauche et à droite, là où la rivière tourne puis s'engouffre dans le passage étroit.

Ensuite elle se coucha dans l'eau et se laissa emporter par le courant. Deux ou trois fois elle se redressa pour encore scruter les lieux avec soin. Elle ne voulait pas être vue par le voleur et encore moins le rencontrer.

Elle arriva près de la petite île. Un instant elle envisagea de passer en se dissimulant entre les roseaux et les hautes herbes de l'îlot, mais cet endroit n'était que boue et que vase. Elle renonça.

Continuant à se glisser le long de la paroi rocheuse, elle parvint au niveau de la cabane. Une fois encore, Christine inspecta l'amont, l'aval, les falaises abruptes, les roseaux, le sentier qui vient du village et enfin, l'intérieur de la cabane elle-même. Personne.

Notre amie traversa le courant et sortit de l'eau. Elle fit le tour de la maisonnette. Aucune trace de Marc Lepic.

Christine se mit à quatre pattes et fit glisser la planche. Le sac était encore là.

Elle s'en saisit puis remit la planche en place. Elle se redressa et regarda autour d'elle. Son coeur battait la chamade tant elle avait peur d'être surprise par le bandit qui pouvait s'être caché en la voyant venir ou arriver d'un instant à l'autre.
Christine entra dans l'eau et remonta le courant.

En passant dans le méandre, elle aperçut une crevasse dans la paroi rocheuse. Elle y glissa le sac de pièces d'or. Puis elle le rendit invisible en posant des cailloux et des feuilles mortes par-dessus.

Notre amie, transpirant de peur, remonta encore en amont et arriva à l'endroit où elle avait laissé son t-shirt. Elle le prit, se tourna une dernière fois, puis se sauva à sa maison.
La chance était avec notre amie, Marc Lepic n'était pas là.

Le samedi suivant, Christine partit vers la rivière. Il faisait très chaud, orageux. Elle s'arrêta au bord de l'eau. Les oiseaux chantaient. Elle n'entendit aucun son de flûte.

Elle pénétra dans le courant et se laissa emporter par lui. Pas besoin d'ôter son t-shirt car cette fois-ci elle n'en avait même pas emporté.

Arrivée à l'entrée du passage encaissé entre les hauts rochers, au début du méandre, elle s'arrêta pour écouter. Aucun son de flûte.

Adrien n'est sans doute pas encore arrivé, songea notre amie.

Elle avança en se collant contre la paroi rocheuse et parvint au niveau de l'île.

Elle entendit alors deux voix. Elle reconnut celle d'Adrien.

- Mais puisque je vous dis que je ne sais pas où sont vos pièces d'or...

Puis la voix d'un homme.

- Tu es venu ici et tu les as cachées quelque part.

- Non, ce n'est pas vrai. Je vous jure que non.

Adrien s'est laissé surprendre par Marc Lepic, comprit Christine. Il est prisonnier. Elle frissonna.

S'enfonçant dans l'eau jusqu'au cou, elle se laissa glisser, emportée par le courant, dissimulée par les rochers dispersés çà et là dans le lit de la rivière. Elle parvint au niveau de la cabane.

Le garçon était attaché avec des cordes à un tronc d'arbre immergé au fond de l'eau.

Seule, la tête d'Adrien dépassait à la surface. Le voleur était debout, à côté de lui, et le menaçait de son arme, un révolver qu'il tenait en main, le doigt dans la gâchette.

- Regarde le ciel, puisque tu refuses de parler.

Christine leva les yeux, se demandant pourquoi le bandit avait donné cet ordre à son copain. Des gros nuages noirs d'orage approchaient, poussés par le vent qui s'était levé.

- L'orage va éclater, dit l'homme. Le niveau de la rivière va monter. Dans moins d'une heure, ta tête sera sous la surface, et comme je t'ai ligoté, tu mourras étouffé. Et ne crois pas que l'on m'accusera. Je couperai les cordes qui te retiennent, ton corps dérivera avec le courant et on dira que tu as glissé et que tu t'es noyé.

- S'il vous plaît, monsieur, je vous jure que je ne sais pas où est votre or. Laissez-moi partir.

Et c'est la stricte vérité. Adrien ne sait pas où Christine a caché le sac d'or lorsqu'elle est venue mardi passé. Ils ne se sont plus parlé depuis lors.

Christine sentit les premières gouttes tomber sur sa tête. Un éclair déchira le ciel. Puis ce fut l'averse. Il se mit à pleuvoir à torrent.

La fillette comprit qu'elle n'aurait pas le temps de filer chez elle, raconter les évènements à ses parents, prévenir la police et revenir délivrer Adrien. Le niveau de l'eau allait commencer à monter d'un instant à l'autre.

Elle seule, pouvait tenter quelque chose pour sauver son ami. Elle seule, malgré sa peur et armée de son courage et du canif qu'elle garde toujours dans sa poche.

Observant les lieux, elle calcula qu'elle pourrait s'approcher d'Adrien en passant par les roseaux de l'île. Quitte à avancer à quatre pattes. Tant pis pour la boue. D'autant plus que le bandit s'était mis à l'abri sous le toit de la cabane.

De là, elle se glisserait dans l'eau et atteindrait le garçon. Elle couperait ses liens avec son canif et remonterait le courant avec lui pour échapper au voleur.

Christine revint en arrière en longeant la paroi abrupte. Elle parvint à l'endroit où la petite île commence. Elle traversa le bras de rivière et se glissa parmi les fleurs et les roseaux. La boue lui venait aux genoux.

Plus loin, elle se mit à quatre pattes, plongeant les mains jusqu'au-dessus des coudes dans la vase collante qui forme le sol de l'îlot. Elle se força à ramper là-dedans les trois derniers mètres pour être certaine de ne pas se faire repérer.

Elle arriva à moins d'un mètre de son ami.

- Adrien, dit-elle presque tout bas.

Le garçon tourna la tête.

- Je vais couper tes cordes, puis tu me donneras la main. Nous remonterons le courant pour ne pas être vus.

Christine saisit son canif et coupa les cordes qui retenaient son ami.

- Viens, dit-elle. Suis-moi. Tu n'as pas peur de la boue?

- Je m'en fiche, répondit le garçon.

Ils rampèrent tous deux entre les hautes herbes et les fleurs et parvinrent à l'autre bout de l'île. Là, ils furent bien obligés de se mettre à découvert, en suivant le cours de la rivière, pour passer le méandre.

La pluie tombait à torrent et le tonnerre grondait. Le vent tordait les branches des arbres. Ils sursautèrent quand la foudre tomba tout près.

Surpris lui aussi, Marc Lepic sortit un instant sous la pluie et vit qu'Adrien n'était plus là. Il aperçut les deux amis qui s'éloignaient, remontant le courant de l'eau dans le passage étroit.

- Arrêtez-vous ou je tire, cria-t-il.

Les deux enfants, affolés, terrorisés, continuèrent à s'éloigner, sans se retourner. Le méandre de la rivière les cacha pour un moment. Mais le bandit venait d'entrer dans l'eau à son tour pour les poursuivre.


- Il va nous rattraper, dit Christine.

- Cachons-nous, là-bas, dans les roseaux.

Les deux amis se dépêchaient de remonter le courant. En passant, Christine montra à Adrien l'endroit où elle avait caché le sac de pièces d'or.

- J'ai une idée, dit le garçon. Prends ton canif et coupe deux longues tiges de ces plantes qui poussent près de la rive. Ce sont des berces. Leur tige est creuse. On va se plonger entièrement dans l'eau, sur le dos, et s'en servir pour respirer, comme si c'étaient des pailles.

Christine en coupa deux et en garda un pour elle. Ils pénétrèrent plus avant dans les roseaux et les fleurs le long de la rive, puis, plaçant chacun leur tige creuse en bouche, ils se couchèrent sur le dos au fond de l'eau. Seule, le haut de la tige dépassait à la surface, pour leur permettre de respirer.

Pas facile de se maintenir au fond de l'eau. Le corps a tendance à remonter. Tous deux durent s'accrocher aux racines des plantes.

Toi qui me lis, je te déconseille aujourd'hui de tenter l'expérience sauf si tu connais aussi bien les plantes qu'Adrien. Il y a dans nos régions, depuis quelques années, des grandes berces qu'on appelle des berces du Caucase. C'est du poison. Si tu les touches, tu risques des brûlures graves aux doigts et à la bouche.

Nos amis restèrent plusieurs minutes au fond de l'eau. Marc Lepic passa sans doute près deux, mais il ne les vit pas.

Chaque goutte de pluie crée en tombant des ronds à la surface de l'eau. Comme il pleuvait à torrent, les ronds étaient nombreux et s'entrecroisaient, ce qui empêchait de voir le lit de la rivière et les deux enfants qui s'y maintenaient couchés.

Le bandit continua sa marche impitoyable, révolver au poing, en suivant le milieu du torrent. Il regardait soigneusement à gauche et à droite, observant chaque arbre, chaque taillis, mais pas le fond de l'eau.

D'interminables minutes passèrent.

Christine et Adrien n'en pouvaient plus. Ils tremblaient de peur et de froid. Ils se tournèrent, se mettant à quatre pattes, et levant la tête, aperçurent l'homme en amont. Alors, se glissant dans le courant, et se faisant porter par lui, ils redescendirent vers le méandre.

Ils prirent le sac de pièces d'or en passant, puis, après le tournant, ils purent enfin se redresser. Ils empruntèrent le sentier qui mène au village et se précipitèrent chez le policier du hameau.

Ils lui racontèrent leur aventure et lui confièrent les pièces d'or.

Immédiatement, deux équipes de gendarmes furent envoyées à la rivière, l'une en amont, l'autre en aval. Le bandit fut vite repéré et menotté avant d'être conduit au commissariat principal.

Christine et Adrien s'y trouvaient, amenés par le policier du village.

Marc Lepic eut beau nier avoir vu nos amis, ils le reconnurent sans hésiter.

Les pièces d'or furent confiées à la police scientifique avant d'être rendues au banquier auquel elles avaient été volées. Les experts firent apparaître les empreintes de doigts sur les pièces. On reconnut celles de Christine qui les avait comptées, mais surtout celles du bandit.

Il fut mis en prison, condamné pour son vol, bien sûr, mais aussi et surtout pour avoir menacé de tuer deux enfants.

Christine et Adrien se sont souvent revus à cet endroit de la rivière. Ils s'y baignent avec plaisir. Puis Adrien joue de la flûte. Les deux enfants sont devenus de bons amis.