Christine
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Des lumières dans le lac !

Quelle chance!

Christine avait son ami Mathieu pour quelques jours à ses côtés. Le garçon était en vacances. Notre amie ne va pas en classe, on le sait. Elle étudie chez elle avec sa maman car l'école du village est trop loin.

Les deux enfants passaient des journées merveilleuses dans les bois. Ils ont tous deux dix ans, et à cet âge, les balades, les baignades sont autant de fêtes et de bonheur, sous la lumière du soleil.

Un après-midi de forte chaleur, Christine emmena son copain assez loin de chez elle au milieu de la forêt. La marche d'une bonne heure fut récompensée par une baignade dans un lac aux eaux cristallines.

 

D'un côté ce lac est envahi de roseaux et de toutes sortes d'herbes hautes, qui plongent leurs racines dans la boue. Mais de l'autre côté, l'eau est transparente et la rive est encombrée de hauts rochers gris qu'il suffit d'escalader pour profiter d'un merveilleux plongeoir improvisé.

Nos deux amis jouaient là depuis une demi-heure, plongeant et nageant, lui en jean, elle en salopette, tous deux torse nu et pieds nus. Ils venaient de s'asseoir un instant au soleil quand ils entendirent sonner un téléphone portable.

Très étonnés, ils se levèrent et regardèrent autour d'eux. Il n'y avait personne. La sonnerie venait d'un creux entre deux rochers, tout près d'eux. Christine aperçut l'appareil, un portable de prix et s'en saisit. Elle ouvrit et écouta.

- C'est toi Loïc?

- Non, je m'appelle Christine. J'ai trouvé votre portable et...

Clac. La communication fut coupée.

 

- Il a raccroché, dit Christine.

- C'est étonnant, répondit Mathieu, ce n'est pas normal. Moi, si j'avais perdu mon portable et que quelqu'un réponde à mon appel quand je le fais sonner, je serais très content. Je le remercierais et je lui demanderais où il se trouve.

- Surtout un appareil de prix, ajouta notre amie.

- Il appartient peut-être à des voleurs, reprit le garçon. Ils n'ont pas envie qu'on les rencontre.

- Alors, il faut aller porter l'appareil à la police. Prends-le.

Christine le tendit à Mathieu.

- Non, glisse-le dans la poche bavette de ta salopette, dit le garçon.

- Prends-le, toi!

- C'est toi qui l'as trouvé.

- Tant pis, reprit Christine. Je ne veux pas avoir affaire avec des voleurs. Je le laisse là. Je le remets là où je l'ai trouvé.

Elle le posa sur un des rochers plats, près de l'eau.

 

Pendant ce temps-là, à quarante kilomètres de là...

- Chef, j'ai commis une erreur.

- Qu'as-tu fait, Jacques?

- J'ai formé le numéro du portable de Loïc.

- Ne me dis pas qu'il t'a répondu! Il en est bien incapable.

- C'est une fillette qui a décroché. Elle a dit s'appeler Christine.

Le chef des bandits, car nous avons affaire à une bande de voleurs, tu t'en doutes, se tut un instant.

- Réfléchis bien, Jacques. Que crois-tu que la gamine qui a trouvé le portable de Loïc va en faire?

- Elle va le garder pour elle, chef.

- Mauvaise réponse. Tout le monde n'est pas des voleurs comme nous.

- Elle va le porter à la police, chef.

- Et que vont faire les policiers avec le portable, Jacques?

- Je ne sais pas, chef.

- Ils vont le confier à la police scientifique qui va l'ouvrir, écouter nos dernières conversations, lister les numéros d'appels, et on se retrouvera tous en prison. C'est cela que tu veux, Jacques?

- Non, chef.

- En ce cas, tu vas rappeler le numéro de Loïc, et faire celui qui est très heureux de récupérer son appareil. Tu demanderas à la gamine où il se trouve. Tu lui diras de le laisser là, qu'on est justement tout près et qu'on arrive le reprendre dans quelques instants. Et tu remercies.

 

Christine et Mathieu entendirent l'appareil sonner au moment où ils s'apprêtaient à quitter le lac pour retourner à la maison. Notre amie s'en saisit et écouta.

- Bonjour, tu t'appelles Christine?

- Oui, monsieur.

- Tu as retrouvé le portable que j'avais perdu?

- Oui.

- Quelle chance! Où es-tu?

- Au bord du lac de la forêt des Grands Ormes où j'habite. Il se trouvait entre deux rochers, tout près de l'eau.

- Merveilleux. Je ne suis justement pas loin, en compagnie d'un ami. Pose-le à terre, sur un des rochers, j'arrive le prendre. Merci.

La communication fut coupée.

- Il vient le chercher, il est tout près, expliqua Christine en posant l'appareil sur une pierre plate.

Les deux enfants quittèrent ensuite le lac et retournèrent à la maison de la fillette.

 

La nuit était tombée et les deux amis bavardaient dans la chambre en attendant l'arrivée de Chachou, le hibou de Christine.

Ce hibou lui a appris à parler aux animaux quand elle était toute petite. Notre amie avait ce don en elle et l'oiseau l'a aidée à s'en servir. Elle parle, comme tu sais, aux quatre pattes, aux deux pattes et aux serpents.

Le hibou arriva et se posa sur le bord de la fenêtre de la chambre.

- Il y a des lumières dans le lac où vous vous êtes baignés cet après-midi, dit-il en hululant, mais notre amie comprend.

- Comment sais-tu qu'on s'est baignés? demanda Christine en langue hibou. Je croyais que tu dors le jour et que tu ne quittes ton nid que la nuit.

- Un corbeau se trouvait au sommet d'un sapin. Il vous a vus jouer dans l'eau et me l'a raconté. Il m'a aussi dit qu'il y a des lumières dans le lac. Je ne voulais pas le croire. Je suis allé voir et c'est vrai.

- Comme c'est étrange, réfléchit Christine.

- Ce sont les ragondins qui font cela, ajouta l'oiseau.

- Des ragondins, s'étonna Christine. D'abord il n'y a pas de ragondins dans la forêt. Ensuite, je ne vois pas comment ces gros rats seraient capables de faire de la lumière.

- Tous les animaux s'en plaignent, ajouta le hibou. Depuis leur arrivée, on n'est plus en paix dans les bois. Ils nous empêchent d'aller boire au lac.

Le hibou partit.

La fillette traduisit le message de Chachou pour son copain.

- Il se passe décidément des choses étranges dans ce lac, affirma Mathieu. Tantôt un portable, à présent des lumières.

- Allons voir, proposa Christine.

- Je croyais que tes parents ne veulent pas que tu sortes la nuit dans les bois.

- On passera par la fenêtre et par le toit du hangar. Je suis trop curieuse, répondit la fillette. Habillons-nous vite.

 

Ils arrivèrent au bord du lac une heure plus tard. La nuit était belle, éclairée par les lueurs de la lune. On apercevait son reflet argenté qui dansait dans l'eau. Les deux enfants ne repérèrent aucune autre lumière.

- Peut-être que ton hibou ou son ami corbeau ont confondu le reflet de la lune et une lumière dans le lac, dit Mathieu.

- Cela m'étonnerait, répondit Christine en escaladant les rochers pour tenter d'apercevoir d'autres lumières plus loin. Tiens, ajouta la fillette, regarde Mathieu, le portable est encore là.

- Pourtant je crois me souvenir qu'ils t'ont dit qu'ils n'étaient pas loin et qu'ils arrivaient le reprendre.

- En effet.

- Ramasse-le et cette fois emmenons-le pour le remettre à la police.

Christine le glissa dans la poche bavette de sa salopette.

- Par contre, je me demande où sont ces fameuses lumières.

- Peut-être du côté des roseaux, risqua le garçon. Allons voir.

Ils quittèrent la zone des rochers et longèrent le lac.

 

Plus ils avançaient à présent, plus le sol devenait boueux. Christine se faufila entre les herbes, plus hautes qu'elle, en pataugeant dans la boue, salissant les vieilles baskets qu'elle avait aux pieds et le bas de sa salopette.

- Tu viens?

Le garçon hésita un instant puis suivit son amie dans la boue.

- Là, regarde, dit Christine en écartant les roseaux. Il y a deux lumières au fond de l'eau.

On apercevait nettement deux lueurs, proches l'une de l'autre, à deux ou trois mètres de profondeur.

Un peu plus loin il y eut soudain des remous et un animal s'approcha de notre amie. Il nageait à la surface de l'eau. On voyait son sillage sous la lueur de la lune.

- Mets-toi derrière moi, dit Christine. Je crois qu'un ragondin arrive. Ce sont des méchants animaux. Ils mordent. Mais je vais tenter de lui parler.

 

La fillette avait déjà de l'eau jusqu'au ventre. Elle retira le portable de la poche bavette de sa salopette et le posa bien au sec sur une pierre plate au milieu des herbes hautes. Puis elle se baissa, ne laissant que passer sa tête à la surface du lac. Elle tendit sa main gauche après l'avoir léchée.

Le ragondin s'approcha encore et vint renifler la main de Christine.

- Que fais-tu là? demanda la fillette dans la langue de l'animal.

- Tu sais parler aux animaux?

- Oui, et je voudrais savoir ce que tu fabriques ici. Combien êtes-vous?

- On est cinq. Nous venons d'une forêt lointaine dans laquelle on nous chasse à coup de fusil.

- Vous pouvez vous installer dans ce lac, mais n'empêchez pas les autres animaux de venir boire avec leurs petits. Avez-vous vu des lumières quelque part?

- Oui, là à droite, répondit l'animal. Sous la surface de l'eau. Au fond du lac.

- Qui fait ces lumières?

- Ce n'est pas nous. Cela a commencé un peu avant votre arrivée cet après-midi. Des hommes sont venus et ont installé les lumières mais vous ne les avez pas remarquées car vous nagiez en plein jour de l'autre côté du lac.

Le ragondin partit. Christine rapporta à son ami ce que l'animal lui avait raconté.

- Allons voir, dit-elle.

 

Ils longèrent le lac, reprenant le téléphone portable, et s'approchèrent assez vite des deux lueurs immobiles au fond de l'eau.

Les deux amis hésitèrent un instant, intrigués par l'étrange phénomène.

- Je vais voir, dit Christine. Je suis quand même mouillée jusqu'au cou.

La fillette posa le portable au milieu des plantes sur une autre pierre qui affleurait à la surface, puis, rassemblant son courage pour dominer sa peur, elle plongea sous l'eau.

- Quelle fille! songea Mathieu.

Christine nageait sous l'eau, avec t-shirt, salopette et baskets. Ça ne la gênait même pas. Elle a l'habitude.

Elle se rapprocha encore des lumières et distingua les contours d'une voiture. Elle était entièrement immergée et remplie d'eau. Elle aperçut une forme assise au volant du véhicule, une forme humaine.

Affolée, elle remonta à la surface et nagea vers son ami.

- Mathieu, va voir. C'est terrible. Il y a une voiture sous l'eau. Ses phares sont restés allumés. Mais il y a quelqu'un dedans. Je crois qu'il est mort, mais je n'ai pas osé aller voir de tout près.

Le garçon plongea à son tour et progressa sous l'eau. Il découvrit la voiture et s'approcha. Un homme était assis à la place du chauffeur, ligoté sur son siège. Il ne bougeait plus mais gardait les yeux grands ouverts, les yeux d'un mort.

Epouvanté à son tour, il remonta à la surface et retourna vers les roseaux où l'attendait sa copine.

- Quelle horreur, dit-il. Des gens ont enfermé cet homme dans la voiture et l'ont noyé. Ce doit être un règlement de compte entre voleurs.

- Et dire qu'on a nagé dans cette eau!

Puis, après un moment de réflexion, la fillette ajouta :

- Ce doit être ce Loïc dont ils ont parlé... Il est grand temps d'aller raconter tout cela à mes parents et à la police.

Elle reprit le portable et le glissa dans la poche bavette de sa salopette.

 

Pendant ce temps, Jacques et son chef étaient arrivés au bord du lac.

Nos deux amis ne s'en étaient pas aperçus, car les deux hommes avaient éteint les phares de leur voiture trois cents mètres avant de se garer derrière un massif de plantes. Puis, ils avaient marché en silence le long de l'eau, se dirigeant vers les rochers.

- Chef, je ne trouve pas le portable.

- Ils t'ont pourtant bien dit qu'ils le laissaient là sur les rochers?

- Oui, chef.

- Attends, j'ai une idée. On va le récupérer facilement. Je vais prendre mon GSM et faire sonner celui de Loïc. On saura tout de suite où il est.

Le chef saisit son portable et forma le numéro de Loïc. L'appareil sonna, un instant plus tard, dans la poche de Christine.

- Ça sonne de l'autre côté du lac, chef.

- Oui, et il me semble voir des mouvements dans les roseaux. Allons-y. Toi à gauche et moi à droite.

Les deux hommes saisirent leurs lampes de poche d'une main et leurs révolvers de l'autre et avancèrent vers l'endroit où se trouvaient nos amis.

 

Christine était effarée, paniquée.

- Ça sonne dans ma poche, dit-elle à son copain.

- Coupe-le, vite, dit Mathieu.

- Je ne sais pas comment.

Le garçon s'empara de l'appareil et l'éteignit. La sonnerie cessa. Il reposa le portable sur la pierre plate, au milieu des roseaux.

- Regarde, quelqu'un vient, murmura Christine. Cachons-nous.

Les deux enfants se baissèrent puis se couchèrent dans l'eau et la boue qui stagnait entre les plantes. Glacés de peur, ils essayaient de ne pas bouger.

Hélas, il fallait bien respirer. Ils gardaient la tête hors de l'eau. Le chef repéra Christine, puis Mathieu un instant plus tard.

- Sortez de là et venez par ici, commanda-t-il en menaçant les deux amis de son arme.

Les deux enfants approchèrent. Ils ne voyaient aucun moyen de s'échapper.

 

- Où est mon GSM?

Christine allait le dire, mais Mathieu interrompit son amie.

- Je l'ai jeté dans l'eau quand il a sonné, mentit le garçon.

- Tant mieux, personne ne le retrouvera dans la boue et la vase de l'étang.

- Que fait-on d'eux, chef? On les emmène avec nous?

- Non. On ne va pas s'encombrer de ces deux enfants-là. Il fait noir. Ils n'ont pas vu nos visages. Ils ne connaissent pas nos noms. Ils n'ont pas vu notre voiture.

L'homme se tourna vers nos amis.

- Vous allez plonger, dit-il. Ramassez une grosse pierre et plongez. Nagez jusqu'à la voiture engloutie et cassez les phares. Je parie que ce sont ces lumières restées allumées qui vous ont attirés ici tous les deux. Cela pourrait aussi attirer les policiers. Allez, plongez. Exécution.

Nos amis retournèrent vers le lac et s'enfoncèrent sous l'eau. Ils s'approchèrent de la voiture immergée et brisèrent les vitres des phares avec la pierre qu'ils avaient emportée.

Tout s'éteignit.

Christine et Mathieu remontèrent à la surface. Mais ils n'étaient pas encore débarrassés des voleurs. Les deux amis se tenaient de nouveau devant les deux hommes. Ils grelottaient de froid, trempés par les baignades répétées et tremblants de peur.

 

- Vous allez retourner dans l'eau et nager vers les rochers de l'autre côté du lac.

Les deux enfants n'avaient plus aucune envie de retourner dans l'eau, mais il fallait obéir. Ils s'enfoncèrent et entreprirent la traversée du lac à la nage.

Après avoir parcouru une cinquantaine de mètres, Christine regarda en arrière, un instant, pour voir ce que les deux hommes faisaient.

- Ils s'en vont, dit-elle à Mathieu. On peut sortir de l'eau.

Ils atteignirent la berge proche d'eux.

Les bandits s'éloignaient en voiture. Ils n'allumèrent leurs phares que plus loin.

Christine alla chercher le portable de Loïc et le glissa dans sa poche. Les deux enfants retournèrent à la maison de notre amie trempés et glacés dans le froid de la nuit.

 

Il n'était pas loin de minuit quand ils y arrivèrent. Ils réveillèrent les parents et racontèrent leur terrible aventure.

Le papa de Christine téléphona aussitôt à la police et une patrouille arriva une heure plus tard. Le commissaire et son adjoint écoutèrent le récit de Christine et de Mathieu qui se réchauffaient avec un chocolat chaud.

Des barrages routiers furent dressés et les voleurs furent arrêtés.

 

Le lendemain, une équipe de policiers revint, avec un camion grue, et demandèrent à nos deux amis de les accompagner pour indiquer l'emplacement de la voiture engloutie.

Un des hommes s'équipa en tenue de plongeur, mit un masque, et se rendit sous l'eau suivant les indications des enfants. Il arriva très vite à la voiture engloutie et confirma la présence du mort.

Le véhicule fut lentement extrait de la vase et le corps de Loïc fut mis dans un sac pour être conduit au laboratoire de la police scientifique.

Son identité fut bientôt confirmée. Il s'agissait en effet d'un dénommé Loïc, victime malheureuse des bandits qui finirent leurs jours en prison pour avoir tué cet homme et menacé nos deux amis.

 

Il restait quelques jours de vacances. Christine et Mathieu en profitèrent pour faire de belles balades dans les bois et nager dans la rivière proche.

Ils hésitèrent longtemps avant de replonger dans ce lac qui avait contenu un mort...