Magali
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Les couleurs

Magali s'ennuyait un peu ce jour-là. Elle a quatre ans et demi. Elle est mignonne avec ses couettes noires et sa salopette rouge.

Elle s'ennuyait un peu au jardin. Son grand frère, Arnaud, était parti jouer avec ses copains ou bien peut-être qu'il était chez Manon, son amoureuse. Julien, le bébé, dormait. Maman semblait très occupée. Papa n'avait pas le temps d'aller se promener, il était au travail.

Oui, Magali s'ennuyait un petit peu. Alors, elle prit son bloc de dessin, ses crayons de couleur et quitta le jardin.


Elle entra dans le champ de blé et se dirigea tout de suite au milieu des épis à l'endroit où l'on aperçoit un grand rocher blanc, sous lequel se trouve le terrier d'un gentil lapin. Elle l'appela trois fois.

-Gentil lapin, gentil lapin, gentil lapin.

Aucune réponse ne vint. Le lapin n'était pas là.

Tant pis, se dit Magali.

Et sur sa première feuille, elle dessina un beau lapin. Puis elle le coloria en orange. Elle le trouvait très joli ainsi. Elle laissa le dessin près du terrier.


En s'éloignant de la maison, elle quitta le champ de blé et s'approcha du grand arbre où habite la jolie pie. De nouveau, Magali appela trois fois.

-Jolie pie, jolie pie, jolie pie.

Aucune réponse ne lui parvint. Décidément, ses amis semblaient bien occupés aujourd'hui.

-Oh zut, murmura Magali.

Elle dessina une jolie pie de mémoire et la coloria en jaune. Elle posa le dessin au pied de l'arbre.


Magali partit ensuite vers la mare. Elle longea quelques instants la rivière, et s'arrêta dans l'herbe haute, les roseaux et les joncs qui cernent les étangs. On entendait le chant des oiseaux, mais pas celui des crapauds pour une fois. Alors, elle appela trois fois la petite grenouille.

-Petite grenouille, petite grenouille, petite grenouille.

Aucune réponse de nouveau.

-Mais enfin, c'est agaçant. Où sont tous mes amis?

Elle dessina une jolie grenouille et la coloria en rose. Elle posa son dessin entre deux joncs.


Revenant à la maison à son aise, Magali s'arrêta un moment près de l'arbre aux écureuils. Son mignon copain est presque toujours là. Elle observa l'arbre soigneusement mais ne vit rien bouger. Alors, elle appela trois fois l'écureuil aux yeux très doux.

-Écureuil aux yeux très doux, écureuil aux yeux très doux, écureuil aux yeux très doux...

Silence.

-Il n'est pas là non plus. C'est dommage, songea Magali, mais je vais quand même le crayonner.

Elle dessina l'écureuil et le coloria en bleu, bleu comme le ciel. Elle posa son dessin contre une branche.

Puis Magali, un peu déçue, revint à la maison. Elle s'assit dans l'herbe du jardin, pour jouer avec sa poupée.


Quelques instants plus tard, elle entendit une voix derrière elle.

-Magali, c'est toi qui as fait cela?

C'était le gentil lapin. Il tenait le dessin de Magali à la patte.

-Tu es content? dit notre amie en souriant.

-Je ne suis pas content. C'est pas joli du tout, c'est même humiliant.

- Comment, s'étonna Magali, c'est pas joli? J'ai fait de mon mieux.

-Mais enfin, Magali, regarde. Tu m'as colorié en orange. Je ressemble à une carotte maintenant. Tous mes amis se moquent de moi. Ils disent : « Salut la carotte ». « Bonjour la carotte ». Magali, on ne dessine jamais un lapin en orange.

-Quelle couleur aurais-tu voulue? demanda notre amie.

-Tu devais me dessiner en noir ou en blanc ou en brun, mais pas en orange. Je ressemble à une énorme carotte. Je suis moche.

-Pardon, murmura Magali, un peu triste, je ne voulais pas te faire de la peine. Tu es mon ami. Je vais te crayonner en noir.

Elle refit le dessin du lapin et le crayonna en noir.

-Tu es content?

-Merci, dit le lapin.

Il s'encourut chez lui en emportant le dessin.


Quelques minutes plus tard, la jolie pie arriva. Elle était furieuse.

-M agali, c'est toi qui as griffonné cette horreur?

-Ce n'est pas une horreur, se défendit Magali. C'est toi. Je t'ai mis du jaune, tu es très jolie.

-En jaune ! Est-ce que tu te rends compte, Magali? Tu m'as coloriée en jaune. Je ressemble à un canari. On me prend pour un poussin. Moi, une pie, tu te rends compte? Je suis honteuse, oui honteuse. On me traite de canari, moi, une pie. Je suis le plus bel oiseau de la région et me voilà devenue un canari. C'est affreux Magali. Il faut absolument changer cela tout de suite.

-Excuse-moi, répondit la petite fille. Je n'y avais pas songé. Je vais recommencer. Donne-moi la feuille.

Magali refit son dessin et cette fois-ci, elle coloria l'oiseau en noir, en bleu et en blanc, comme les vraies pies. Elle s'envola satisfaite vers son nid.


Peu de temps après, Magali entendit : « Coa, coa, coa » derrière elle. Elle se retourna. C'était la petite grenouille.

-Tu n'es pas contente non plus? Tu es pourtant si jolie en rose.

-M agali, tu n'as pas réfléchi. D'accord, le rose c'est joli. Mais nous, les grenouilles, nous jouons dans la mare, dans les flaques d'eau. Il y a de la boue, c'est pas propre. L'eau d'un étang est verte, elle est sale. Tu sais Magali, je ne peux même plus mouiller mes pattes. Je n'ose plus sauter d'un nénuphar à l'autre. On ne me permet plus de plonger dans l'eau. J'ai toujours peur de me salir. Toi, petite fille, lorsque tu mets ta jolie robe rose pour aller chez la bonne-mamy ou à une fête, c'est pas toujours amusant. Tu ne peux pas te salir non plus. Tandis que quand tu as ta salopette, tu fais ce que tu veux.

-Ça c'est vrai, répondit Magali. Je n'aime pas tellement être dans ma robe rose.
Bien, c'est d'accord. Je recommence, et je te colorie en vert.

Magali refit son dessin et coloria la petite grenouille comme elle le souhaitait.


Quelques instants après, arriva l'écureuil. Il tenait aussi son dessin, le bleu, entre ses petites pattes.

-Et toi, s'impatienta Magali, tu n'es pas content non plus.

-Il ne s'agit pas d'être content ou non, précisa l'écureuil. Je me trouve très joli, mais tu ne peux pas dessiner un écureuil en bleu.

-Pourquoi? demanda Magali.

-Tu ne pouvais pas le deviner. Veux-tu que je te raconte? C'est toute une histoire.

-Bien, dit Magali, je t'écoute.


-Voilà, il y a bien longtemps, les écureuils n'étaient pas tous bruns comme maintenant. Quelques uns étaient bleus, comme le ciel bleu en été. Hélas, un jour, l'un d'entre nous, plus fier que les autres, courageux sans doute, et un peu prétentieux peut-être, se mit en tête d'aller toucher le ciel. Il grimpa en haut de son arbre, sur la branche la plus haute, mais bien entendu, il ne put toucher le ciel.

« Alors, un peu déçu, il redescendit et observa les maisons du village. Il pensa que s'il pouvait se hisser sur le toit d'une maison, il réussirait à toucher le ciel. Alors, il monta le long de la gouttière et puis sur les tuiles du toit. Il se jucha même au sommet de la cheminée. C'était la maison la plus haute du village. Il ne réussit pourtant pas à toucher le ciel. Par contre, il aperçut au loin un building de la ville.

-De là, j'arriverai à toucher le ciel, c'est certain, calcula l'écureuil bleu.

« Il partit pour la ville, il marcha dans les rues, un peu impressionné par la circulation des voitures. Il monta sur le building. Trois fois, il faillit glisser et se tuer en tombant, mais il parvint quand même tout en haut. Il tendit sa patte vers le ciel, mais en vain. En observant l'horizon, il aperçut les montagnes. Alors, il partit pour le pays des cimes.

« Il marcha pendant trois jours, presque sans s'arrêter. Il mangeait des noisettes et des fruits des bois qu'il cueillait en passant. Puis, il s'éleva dans la montagne bleue, de plus en plus haut. Il atteignit les neiges. Il continua son ascension encore trois jours. Il n'y avait plus rien à manger. C'était le règne des grands froids glacés, des rochers et des neiges. Tout brillait au soleil mais cela ne le nourrissait pas.

« Au bout de trois jours, il parvint, à moitié mort de faim et de froid, épuisé, essoufflé, au sommet de la montagne. Il leva une petite patte un peu faible, car il n'avait plus de force, vers le haut, mais il ne toucha pas le ciel.

« Alors, déçu, il se laissa tomber dans la neige pour mourir. Mais soudain, il entendit une voix dans la bise. C'était le souffle de la montagne.

-Écureuil, écureuil bleu, que fais-tu ici? Tu n'es pas fait pour toucher le ciel, petit écureuil. Tu n'es pas équipé comme les aigles. Et puis, même les grands aigles qui volent dans le ciel, ne le touchent pas non plus. Ne cherche pas à prendre leur place. Tu as été créé pour vivre dans les arbres, pour sauter d'une branche à l'autre, pour cueillir les fruits des bois qui sont si bons. Retourne d'où tu viens. Je vais te sauver la vie, mais à une condition. Il n'y aura plus jamais d'écureuils bleus. Désormais, vous aurez la couleur du feuillage. Vous serez bruns comme les branches dans lesquelles tu vis.

« Le petit écureuil se sentit soudain soulevé par le vent. Il glissa comme sur un toboggan, emporté par le souffle de la montagne et il se retrouva dans sa forêt. Il reprit des forces en marchant, et quand il revint à son arbre, il était devenu tout brun.

« Tu comprends, Magali, ajouta l'écureuil, tu comprends à présent pourquoi tu ne peux pas nous dessiner en bleu ciel.

-Oui, répondit Magali. Toi au moins, tu expliques bien. Je vais te colorier en brun.

Et elle refit son dessin.

-Tiens.

-Merci, dit l'écureuil. Il s'éloigna en chantant.


À ce moment-là, Magali entendit des petites voix, venues de la rivière.

-On voudrait bien que tu nous colories, Magali. Tu dessines si bien. Viens, viens.

Magali s'approcha du ruisseau. Quelques poissons s'étaient rassemblés là. Notre amie les observa et les esquissa en noir et blanc.

-Petite fille, pourquoi ne nous colories-tu pas? Nous, nous aimons les couleurs. S'il te plaît, colorie-nous. Moi, je veux bien du jaune.

-Et moi, de l'orange, ajouta un deuxième.

-Et moi, toutes les couleurs que tu veux, Magali, renchérit un troisième.

Alors, notre amie dessina des poissons, des poissons et encore des poissons. Elle les coloria de toutes les couleurs. Comme ils étaient beaux. Un joli, tout jaune. Un autre, en bleu et rouge. Le troisième, blanc et jaune. Un quatrième, jaune et noir. Elle s'amusa longtemps au bord de l'eau.


Depuis ce jour-là, tu l'as peut-être remarqué, les poissons portent de très jolies couleurs. C'est peut-être grâce à Magali...