Christine
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Les grenouilles

Christine avait passé toute la matinée à travailler avec son papa dans la forêt. En milieu d'après-midi, elle revenait vers sa maison, à vélo. En roulant fort vite dans une descente, elle aperçut un rang de grenouilles. Elles traversaient le chemin en terre et avançaient en sautant dans la poussière.
Christine, tu le sais, elle a le don de parler aux animaux: les quatre pattes, les deux pattes et les serpents qui rampent sur le sol.
Christine freina et dérapa vers la droite. Elle pénétra dans un fourré de fougères et de ronces. Un peu égratignée et pas très contente d'avoir de nouveau sali et déchiré sa salopette en jeans, elle se redressa et s'adressa aux grenouilles.
- Que faites-vous là? Pourquoi avez-vous quitté votre étang? Vous risquez d'être écrasées sur le chemin.
- Nous nous rendons au lac vert, répondit la première grenouille, celle qui semblait mener le rang.
- Il y a une réunion de grenouilles au grand lac vert? s'étonna Christine.
- Notre reine nous y a toutes convoquées ce soir, à la pleine lune.
Les grenouilles s'éloignèrent.
- Je savais que les abeilles et les fourmis ont une reine, murmura notre amie, mais je n'avais jamais entendu parler d'une reine chez les grenouilles...

Christine remonta sur son vélo et revint à sa maison.
A la nuit tombée, Christine était dans sa chambre, Chachou le hibou vint comme tous les soirs se poser sur l'appui de fenêtre. C'est lui qui a appris à notre amie à parler aux animaux lorsqu'elle était encore toute petite. Christine évoqua la réunion des grenouilles au lac vert.

- Je vais aller voir, dit le hibou et je viens te donner des nouvelles.
Chachou revint une demi-heure plus tard. Il était en proie à une grande agitation.
- C'est incroyable, Christine. Il y a des centaines de grenouilles au bord du lac vert. Elles croassent toutes ensemble. Cela fait un bruit! Je n'ai jamais vu cela.
- Pourquoi sont-elles réunies?
- Je n'en ai pas la moindre idée, répondit l'oiseau.
Et le hibou partit. Christine appuya sa tête contre son oreiller et mit du temps à s'endormir. Elle avait l'impression d'entendre les coassements des grenouilles là-bas, au loin, dans la forêt. Elle aurait été bien étonnée si elle avait pu se trouver au lac vert en ce moment...
Il y régnait une agitation intense sous la pleine lune. Il n'y avait pas quelques centaines, mais des milliers de grenouilles autour du lac. L'eau n'y est pas verte mais la surface est recouverte par un tapis de fines petites plantes qu'on appelle des lentilles d'eau.
Méfie-toi, si tu vas au bord d'un lac caché sous ces fines feuilles. Tu auras l'impression de pouvoir y marcher. Mais on enfonce facilement.
Des milliers de grenouilles étaient donc réunies sous la lune qui baignait l'endroit de sa belle lumière: un bleu foncé légèrement argenté. Sur une large pierre plate située au bord de l'eau, entourée de ses douze confidentes conseillères, se trouvait la reine. Elle était semblable à toutes les autres.
- Je pense que tout le monde est présent, dit-elle. Les crapauds, faites-les taire.
Six gros crapauds coassèrent et obtinrent le silence. La reine prit la parole.
- Peuple des grenouilles, je vous ai convoqué cette nuit parce que notre trésor est en danger. Vous savez qu'il est situé au fond de l'étang du village. Or on m'a rapporté que des humains, des pêcheurs, y viennent parfois. Leurs hameçons ont déjà touché notre coffre en or à plusieurs reprises. Si les hommes le découvrent, vous savez comme ils sont voleurs, ils risquent fort de l'emporter.
La reine des grenouilles regarda autour d'elle. Un silence impressionnant régnait sous la lune et le vent léger faisait danser un voile de brume sur les eaux.
- J'ai donc eu l'idée, avec mes compagnes, de déménager ce coffre et de le placer ici au fond du lac vert, où personne ne vient.
Il y eut un murmure coassant d'approbation.
- Malheureusement, aucune d'entre nous n'a la force de porter ce coffre en or jusqu'ici. Nous avons pensé à demander aux tortues. Mais les tortues de ces régions ne sont pas assez grandes ni assez fortes. Nous avons envisagé de solliciter l'aide des grands aigles, ceux des hautes collines, au-delà de la forêt. Mais ils refusent de plonger au fond d'un étang et craignent que leurs serres griffent le métal.
- Nous avons alors demandé l'assistance des renards. L'un d'eux nous a expliqué que pour transporter un coffre il faut des mains.
Toutes les grenouilles se taisaient, écoutant leur reine.
- Or des mains, seuls les humains en ont. Aussi, après avoir bien réfléchi, poursuivit la reine des grenouilles, je pense demander de l'aide à une fillette qui habite notre forêt. Elle s'appelle Christine. Elle a le don de parler aux animaux. On m'a dit qu'elle est courageuse, intelligente et honnête.
Il y eut un murmure parmi les grenouilles. L'une d'entre elles cria: 
- Elle est honnête, reine. Elle ne nous volera pas notre trésor. Mais elle a un grand défaut: elle est curieuse. Elle risque d'ouvrir notre coffre en or et de connaître notre secret.
- Je sais, dit la reine, je ne le sais que trop bien. Or on ne peut pas être découvert. J'y ai songé. J'ai une solution. Trois crapauds, ici présents, m'ont proposé d'installer un piège dans notre coffre en or. Ainsi, au cas où la fillette ouvrirait notre trésor, le piège fonctionnera et le secret du coffre sera sauvé. Mais j'avertirai Christine de ce danger, car je ne veux pas lui faire du mal et je ne désire pas la prendre en traître.
- Es-tu bien certaine, reine, que le piège fonctionnera? Sera-t-il suffisamment efficace? Les humains sont intelligents, cria un crapaud depuis l'autre côté du lac.
- Oui, répondit la reine. Le piège que nous installerons dans le coffre a un effet inattendu. Je ne conseille pas à Christine de s'y frotter.
Les grenouilles acceptèrent la proposition.
- Demain, conclut la reine, j'irai parler à Christine. La lune est limpide, la lune brille, chantons, mes amies.
Un lent et mélancolique concert de coassement monta dans la brume vers la lune et les étoiles.
Le lendemain soir, Christine aperçut douze grenouilles plus une s'approcher de sa balançoire. Elle venait de s'y asseoir en attendant le souper. Christine descendit et s'assit sur ses talons.

- Je suis la reine des grenouilles. Nous avons un service à te demander. Accepteras-tu?
- Ainsi tu es la reine des grenouilles! J'ai entendu parler de toi hier pour la première fois et aujourd'hui j'ai la chance de te rencontrer.
- Merci, répondit la reine. Le peuple des grenouilles a un service important à te demander. Voudrais-tu nous aider? répéta la reine.
- Je veux bien, répondit Christine. J'aime beaucoup les grenouilles. Vous êtes toutes mes amies.
- Voici de quoi il s'agit. Nous possédons un trésor. Il est depuis toujours enfermé dans un coffre en or. Ce coffre en or est assez lourd, trop lourd pour nous. Il repose actuellement au fond de l'étang qui se trouve près du village. Nous souhaitons déplacer ce coffre vers le lac vert situé dans la forêt. Accepterais-tu de porter ce trésor jusque-là?
- Avec plaisir, affirma Christine.
- Je dois t'avertir, précisa la reine, que tu ne pourras pas ouvrir ce coffre. Ne prends pas cela mal, Christine, mais si tu l'ouvres, il t'arrivera un malheur car il contient un piège.
- Tant pis, répondit Christine. Je transporterai ton coffre en or, pour vous faire plaisir à toutes.
- Merci beaucoup, répondit la reine des grenouilles. Quand crois-tu être prête?
- Demain je dois étudier mes leçons et faire mes devoirs avec maman. Mais après-demain, je crois bien pouvoir faire le transport. C'est loin, réfléchit Christine et vous dites que le coffre est lourd, ce ne sera pas facile.
- Nous y avons songé, répondit la reine. C'est pourquoi nous te proposons d'amener dans un premier temps le trésor jusque tout près d'ici. Il y a un arbre creux pas loin de ta maison. Tu pourras y placer la boîte. Puis, un autre jour, tu la transporteras jusqu'au lac vert.
- D'accord, répondit Christine. C'est promis.
- Je t'attendrai après-demain près de l'étang du village.
Le jeudi suivant, Christine mit sa vieille salopette en jean et ses tennis usées, car elle savait que l'étang serait boueux et qu'il faudrait y pénétrer. Elle le connaît d'ailleurs bien. Il est situé à quelques centaines de mètres du village.
Quand elle y arriva, la reine l'attendait. Il n'y avait pas de pêcheur. Chance, car les grenouilles n'auraient pas accepté qu'on sorte le trésor de l'eau sous le regard de ces gens.
Christine fut obligée d'entrer dans l'étang. Comme prévu, ce n'était pas propre et surtout très boueux. Elle ne voulut pas se mettre pieds nus, craignant de se blesser la plante des pieds aux pierres ou aux branches qui se trouvent souvent au fond de l'eau.
Progressant doucement dans l'eau trouble, elle en eut rapidement jusqu'au niveau du ventre. Là, la grenouille lui indiqua qu'elle était arrivée au bon endroit. Fouillant le sol avec son pied, Christine perçut en effet la sensation d'une boîte carrée. Pour la saisir entre ses mains, elle dut plonger entièrement dans l'eau.
Quand elle se redressa, ses longues tresses dégoulinaient, son t-shirt lui collait à la peau, sa salopette trempée était lourde d'eau sale mais elle tenait le coffre en or entre ses mains. Il était lourd.
Christine sortit de l'eau et se dirigea vers sa maison. A plusieurs reprises, elle posa le coffre sur le sol, le long du chemin, pour se reposer un peu. Elle séchait en même temps sous le soleil.
Enfin, elle parvint à deux pas de chez elle, là où l'arbre dont avait parlé la reine avait été foudroyé autrefois. Il y avait un trou ovale à mi-hauteur du tronc principal. Christine y glissa le coffre, puis revint chez elle, promettant de placer un mouchoir blanc à sa fenêtre le jour où elle entreprendrait la seconde moitié du transport.
Au soir, elle évoqua le coffre avec son hibou.
- Tu l'as ouvert? demanda Chachou.
- Non, répondit Christine, je ne veux pas. La reine a dit que si je l'ouvrais, il m'arriverai un malheur. Il contient un piège.
Chachou, pour une fois, joua un vilain petit rôle.
- Et tu la crois?
- Pourquoi pas, répondit Christine.
- Aurais-tu peur de quelques grenouilles? demanda le hibou. C'est nouveau! Je suis très étonné que tu n'aies pas regardé le contenu de ce coffre. Il est grand?
- Assez, murmura Christine. Il doit faire environ vingt centimètres, sur vingt, tout en or.
- Comme tu veux..., répondit le hibou.
Il ne finit pas sa phrase et s'envola. Mais il avait planté la petite graine de la curiosité au fond du coeur de notre amie. Et tu sais combien cette graine pousse vite et finit par envahir toutes tes pensées.
Le lendemain, au milieu de la matinée, entre deux leçons avec sa mère, Christine se rendit jusqu'à l'arbre creux. Elle regarda le coffre. Un beau rayon de soleil en illuminait l'or. Elle caressa le couvercle doucement du bout des doigts et revint chez elle sans l'avoir ouvert.
L'après-midi, juste après le goûter, elle retourna à l'arbre creux. Elle souleva le coffret et le posa à ses pieds. Comme il n'y avait aucune grenouille en vue, c'eût été aisé de vite l'ouvrir. Il ne comportait même pas de serrure. Il suffisait de lever le couvercle vers le haut. Christine pourtant replaça le coffre dans le tronc de l'arbre. Elle se méfiait du piège dont la reine des grenouilles lui avait parlé.
Au soir, Christine n'arrivait pas à dormir. Elle se tournait et se retournait sans cesse dans son lit. Elle entendit même ses parents monter se coucher. Alors n'en pouvant plus, elle se leva, s'habilla rapidement et sortit de la maison. Elle se dirigea vers l'arbre creux.
Elle n'avait aux pieds que des sandales de gym et avait changé son pyjama contre sa vieille salopette. Elle marcha à pas de loup, bien décidée à apaiser sa curiosité. Elle jeta un regard dans le creux de l'arbre. Un rayon de lune faisait briller l'or du coffre.
Christine observa un temps de silence. Elle ne bougea pas pendant quelques minutes.
Lorsque tu arrives près d'un étang et qu'il y des crapauds ou des grenouilles qui chantent, ils arrêtent leur coassement dès qu'ils t'ont repéré. Mais si tu ne bouges pas et que tu te tais pendant quelques minutes, les grenouilles croient que tu es parti. Elles ont une mauvaise vue. Elles se remettent à coasser.
Christine attendit donc un moment puis, comme aucune grenouille ou aucun crapaud ne signalait sa présence, elle saisit le coffre entre ses deux mains, le sortit du creux de l'arbre et le posa. Ensuite elle s'assit sur ses talons. Elle leva lentement, prudemment, le couvercle. Elle n'aurait pas dû...
Tu l'aurais fait, toi?
Elle poussa un « oooh » d'admiration.
L'intérieur était tapissé de velours rouge. Sur un coussin en velours rouge également, se trouvait une grenouille. Elle était petite. Elle n'avait que quelques centimètres. Mais elle était taillée dans une pierre précieuse bleu foncé, un saphir. Et les yeux étaient deux petits brillants! L'ensemble était d'une beauté, d'une finesse et d'une incroyable splendeur.
Christine saisit la petite grenouille et l'observa à la lumière de la lune.
- Quelle merveille! murmura notre amie. D'où tiennent-elles un trésor pareil?
Christine soudain perçut une odeur étrange. Elle renifla cette senteur, proche de celle qu'émettent certains champignons. Puis elle remit délicatement la grenouille en place. Elle referma le coffre, le reposa à l'intérieur de l'arbre creux et revint à sa chambre. Elle se coucha et s'endormit paisiblement.
Le lendemain lorsque sa maman l'appela pour prendre le petit déjeuner, elle voulut répondre: « oui, maman », mais tout ce qui sortit de la bouche de Christine, c'était un « coa, coa, coa ».
Christine, inquiète, se leva, s'habilla rapidement, puis tenta à nouveau de parler, mais il n'y eut que des « coa, coa, coa » qui sortirent. Elle descendit l'escalier en pleurant et s'approcha de ses parents. Elle murmura « coa, coa ».
Mais la reine des grenouilles n'avait pas pensé, qu'à défaut de parler, les humains savent écrire, ou bien elle ne s'en doutait pas...
Les larmes aux yeux, Christine prit une feuille de papier et raconta son aventure à ses parents, sans toutefois préciser le contenu du coffre. Elle n'évoqua pas la fameuse grenouille bleue.
A quoi aurait servi de conduire notre amie chez le docteur?
Christine envisagea une autre piste. Elle voulait aller trouver la reine des grenouilles au lac vert et lui avouer sa curiosité et son geste malheureux. Peut-être que la reine se montrerait clémente, et accepterait de lui pardonner...
Christine partit aussitôt après le petit-déjeuner. Elle choisit d'en profiter pour déplacer le trésor et le conduire au lac vert. Arrivée dans les roseaux, elle appela la reine des grenouilles. Elle vint rapidement avec ses douze suivantes et ne se rendit pas compte de la trahison de notre amie. Christine parlait grenouille. La reine des batraciens ne semblait avoir rien remarqué. Elle indiqua à quel endroit il fallait poser le coffre en or, tout au fond du lac vert.
Christine pénétra dans l'eau et s'y enfonça jusqu'au cou. Elle dut plonger pour poser le précieux objet tout au fond, sur le sol de graviers. Puis elle sortit du lac. La reine des grenouilles remercia notre amie.
- Tu as rendu un grand service au peuple des grenouilles, Christine. Je te remercie. Si un jour je peux faire quelque chose pour toi, appelle-moi.
- Reine des grenouilles, murmura Christine d'une petite voix.
- Oui.
- Je dois t'avouer quelque chose.
Coassette se tut. Elle écoutait notre amie.
- Reine, j'ai ouvert le coffre et j'ai vu la précieuse grenouille en saphir bleu.
Christine sentit des larmes couler sur ses joues. Elle ajouta qu'elle regrettait sincèrement son geste et demandait pardon.
La reine des grenouilles observa longuement Christine dans les yeux, en silence.
- Tu nous as rendu un grand service. Je voudrais te récompenser et non pas te punir. Je vois que tu es sincère et que tu regrettes ton geste.
Christine se taisait.
- Nous avons reçu cette grenouille en saphir il y a près de mille ans. Tu le sais peut-être, il y avait autrefois un château dans la forêt. Aujourd'hui il n'en reste que quelques pierres, en un lieu que nous appelons le carré de la mort. Un prince et son épouse y habitaient, avec leur petit garçon.
- Un jour, le petit prince tomba dans l'eau des douves. Il fut sauvé par le peuple des grenouilles. C'est en remerciement que cette généreuse princesse nous fit ce prestigieux cadeau. 
- Si tu nous promets de ne jamais révéler notre secret, il est possible que tu puisses retrouver ta voix. Je te préviens que ce sera difficile. Tu devras te rendre au grand marécage et découvrir trois îles: celle aux orties, celle aux chardons et celle aux houx.
- Mais avant que je t'explique cela, je dois te poser une question. C'est pour tester ton intelligence.
Christine se taisait toujours et reprenait espoir.
- Voici ma question, dit la reine des grenouilles. Tu connais le hérisson et la chauve-souris. Tu as entendu parler des phoques et des kangourous. Combien, parmi ces animaux, allaitent leurs petits? Aucun, un, deux, trois ou quatre?
Connais-tu la réponse, toi qui me lis?
Christine réfléchit. Elle savait que la chauve-souris donne du lait à ses bébés car c'est un mammifère. Le phoque, elle n'était pas bien certaine. Peut-être le kangourou? Quant au hérisson... Pour finir, elle répondit que tous les quatre allaitaient leurs petits.
- Bravo, répondit la reine des grenouilles. Tu connais bien le monde des animaux, et je te félicite. Voici ce que tu vas faire. Tu te rendras au grand marécage. Tu y chercheras une petite boîte en or. Elle est cachée sur l'île aux orties .Il te faudra ouvrir cette boîte en or. Elle contient une pince en or et tu en as besoin si tu veux retrouver ta voix. Pour cela, tu devras retrouver une clé. Elle se trouve sur l'île aux chardons. Lorsque tu l'auras découverte, tu pourras sortir la pince en or de la boîte. Tu chercheras alors une fleur des marais. Elles s'ouvrent souvent au centre de l'île aux houx. Tu saisiras un pétale blanc de cette fleur des marais avec la pince en or et tu le poseras sur ta langue. Tu le laisseras fondre doucement.
- Remets alors la pince dans sa boîte, referme à clé, et repose clé et boîte où tu les as trouvés. Ce coffret appartenait aussi à la princesse d'autrefois. Elle a dû les perdre un jour et ne les a plus retrouvés.
- Merci, répondit Christine, dans le langage des grenouilles. Je tenterai de faire cela ce soir ou demain.
- Avec un peu de chance et beaucoup de courage, tu retrouveras ta voix, murmura la reine des grenouilles.
- Je ne t'oublierai jamais, reine. Merci pour ce que tu fais pour moi.
- C'est le peuple des grenouilles qui te remercie, Christine.
Notre amie revint chez elle, et en écrivant, elle expliqua à ses parents ce qu'avait proposé la reine des grenouilles.
Le grand marécage est un endroit où la rivière qui vient des hautes collines déborde souvent. Christine connaît ce lieu terrible. Ce vaste marais s'étend sur près de dix kilomètres. Elle s'y est déjà rendue avec son papa. Elle sait où il faut mettre les pieds pour ne pas s'enfoncer et disparaître sous la boue comme dans des sables mouvants...
Christine partit le lendemain de bonne heure. Papa lui avait expliqué que les îles en question étaient probablement situées au sud du marécage.
Elle pénétra dans l'eau, dans la vase, dans la boue. Ce n'était vraiment pas amusant. C'était dégoûtant. Ça lui venait jusqu'à mi-jambe souvent, jusqu'au ventre parfois.
Elle se guidait en observant un rocher ici, un tronc d'arbre là. Elle écoutait le chant des grenouilles et des crapauds.
Elle surveillait les serpents d'eau qui pouvaient s'approcher, les rats qui fuyaient à la nage. La boue sale pénétrait ses tennis, sa vieille salopette en était imbibée. Mais le pire ennemi, c'était les moustiques. Ils pullulent en ces lieux. Après une demi-heure, n'en pouvant plus, Christine s'immergea complètement afin de se couvrir d'une couche de vase et d'éviter ainsi d'être piquée sans cesse.
Enfin, elle aperçut la première île, celle aux orties. Elle avait tellement de boue sur ses habits mouillés qu'elle ne sentit même pas les piqûres d'orties. Elle aperçut la boîte en or, mais elle ne put pas l'ouvrir. En la secouant, elle entendit un petit bruit. La pince en or sans doute...
Un peu plus loin se trouvait l'île aux chardons. C'était nettement plus désagréable. Les feuilles acérées piquaient à travers ses habits et l'égratignaient. Christine se tailla un bâton et défricha une partie de l'île. Elle réussit ainsi à dénicher la petite clé. Elle ouvrit la boîte et en sortit la pince en or.
Se tournant alors vers l'est, elle parcourut quelques centaines de mètres dans l'eau sale et parvint à un endroit où les houx se développent en abondance. Certains buissons atteignent plusieurs mètres de haut. C'était très beau, mais plein de feuilles aux pointes tranchantes.
Christine se faufila, poussant parfois de petits cris quand elle se blessait aux feuilles acérées de ces houx. Elle découvrit bientôt, flottant sur l'eau, une grosse fleur blanche. La fleur des marais! Elle en saisit un pétale avec la pince en or et le posa délicatement sur sa langue. Il avait un goût un peu sucré.
Puis elle repartit et comme la reine des grenouilles l'avait demandé, elle remit la pince en or dans la boîte en or. Elle plaça la clé sur la petite île aux chardons, et la boîte en or sur l'île aux orties. Elle revint ensuite directement chez elle.

Quand elle arriva près de la porte de sa maison, Christine, le coeur serré, risqua d'appeler ses parents. Sa voix était-elle revenue? Elle cria:
- Papa, maman!
Oui, elle avait réussit ses épreuves et avait retrouvé la parole humaine. Elle courut embrasser et serrer bien fort père et mère. Elle parlait à nouveau!
Christine n'a jamais oublié le peuple des grenouilles et sa reine. Elle n'a jamais révélé le contenu du coffre... sauf à moi bien sûr...