Les quatre amis
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La vieille tour. Partie 2 : Le livre du mort.

Quelques semaines après les évènements qui amenèrent nos quatre amis à découvrir le secret du « jeu d'enfants » et le trésor caché par le grand père d'Alice et Lucie, tous se retrouvèrent au château.
Les parents réconciliés dans les circonstances que l'on sait, (lire la première partie de ce récit : «jeu d'enfants»), étaient très heureux de recevoir Jean-Claude et sa soeur Christine, Philippe, et Véronique, pour quelques jours de vacances.
Le temps d'automne n'était guère engageant et les averses de pluie se succédaient de manière ininterrompue. Les parents des jumelles proposèrent à nos amis de réaliser un inventaire et un tri approfondi du fameux grenier de la tour carrée.
L'argent du trésor avait permis d'entreprendre une restauration de celle-ci, mais il restait l'incroyable bric-à-brac, digne d'un magasin d'antiquités du siècle passé.

Nos amis acceptèrent volontiers, et tous se retrouvèrent dans l'immense pièce sombre. Ils se répartirent le travail. Les uns s'occupaient de vider les tiroirs des armoires et les coffres. D'autres descendaient, avec le papa, des vieux meubles après les avoir démontés et les reconstituaient dans les salons ou les chambres du château.
Véronique, dont le goût  artistique est déjà bien formé malgré ses dix ans à peine, était chargée de trier les nombreuses peintures entreposées pêle-mêle un peu partout. Elle appela soudain les parents de Lucie et d'Alice.
Elle venait de découvrir un étrange tableau peint sur bois. Il mesurait cinquante centimètres de haut sur quarante de large. Le panneau avait juste deux centimètres d'épaisseur.
Il représentait un vieil homme à la longue barbe blanche, déroulant un parchemin sur lequel un château était dessiné. Ce n'était pas le même que celui des parents d'Alice et Lucie, mais le donjon correspondait exactement à celui où tous se trouvaient pour l'instant.

-Belle découverte, déclara la mère des jumelles. Ce tableau représente l'ancien château, celui qui fut détruit vers l'an 1600.
-Tu peux le descendre à la bibliothèque, ajouta le papa. Nous allons lui trouver une place d'honneur.
-Regardez, interrompit Philippe. Quelque chose est écrit au bas du panneau : « la clé va dans la serrure ».
-C'est évident, dit Lucie.
-Tout le monde sait qu'une clé est faite pour aller dans une serrure, reprit Jean-Claude.
-C'est pas trop malin d'écrire une phrase pareille, conclut Christine en souriant.
-A présent, demanda le papa des jumelles, je vous propose de m'aider à un déménagement délicat. Vous voyez ce grand meuble là, à gauche. Il cache presque toutes les fenêtres sud du grenier et le prive de la lumière et de la chaleur du soleil. Je vais le démonter et nous allons glisser les sept parties côté nord. Les filles, déplacez déjà les deux fauteuils situés à gauche et à droite du meuble.

Dès que l'immense armoire fut mise en pièces, les enfants glissèrent les différentes parties sur des torchons et des paillassons retournés, vers le côté nord du donjon. Puis le meuble fut reconstitué.
Mais il n'y avait plus place pour les deux fauteuils. On pouvait en caser un à gauche, mais pas à droite.
Etonnés, tous observèrent les lieux avec attention.
En mesurant l'espace, ils constatèrent que, bien que la tour, vue de l'extérieur, forme un carré parfait, le mur ouest à l'intérieur du grenier était oblique.
C'était admirablement conçu. Même le sol, en damier, trompait l'oeil. Si nos amis n'avaient pas déménagé cette grande armoire, personne ne se serait douté de ce phénomène.
Frappant le mur ouest, ils constatèrent qu'il sonnait creux. Ce mur cachait quelque chose...

Le père d'Alice et Lucie descendit l'escalier en courant et revint quelques instants plus tard avec un gros marteau. Il entreprit de  frapper le mur avec énergie. Un trou de quelques centimètres de diamètre apparut.
Ils ne virent rien dans l'espace noir que les briques avaient dissimulé depuis des siècles peut-être.
Ils agrandirent la fente, ce qui permit de passer une main avec une lampe de poche allumée. Le réduit avait la forme d'un long triangle. Le passage, de plus en plus étroit à droite, mesurait une dizaine de mètres de long.
Vers la gauche ils crurent apercevoir le début d'un escalier qui s'enfonçait dans la profondeur obscure et dans l'épaisseur même du mur.

Abattant encore des pierres et des briques, ils créèrent une ouverture permettant de se glisser à l'intérieur de l'espace clos, secret et obscur une heure avant. Après un instant d'hésitation, ils empruntèrent l'escalier, non sans inquiétude devant le mystère et l'inconnu.
Au moment de descendre, Alice, la soeur jumelle aveugle de Lucie, s'arrêta un instant.

-Je sens mon coeur battre, dit-elle. J'éprouve comme une angoisse, une sorte d'oppression. Ce lieu que je ne vois pas me fait peur. Je le perçois chargé de souffrance, de peur et de mort.
-C'est une ancienne oubliette, dit la maman en serrant sa fille contre elle.
-Moi aussi, intervint Véronique, je perçois quelque chose. C'est moins intense que chez Alice sans doute, mais sa sensibilité de non-voyante est plus aiguë que la mienne.
-Voulez-vous rester dans le grenier, les filles ? proposa le papa.
-Non, affirma Alice. Je descends avec vous. Donne-moi la main, Véronique.

Cent cinquante marches plus bas se trouvait une cave humide et froide. Le sol était en pierre et les murs en briques ou taillés dans la roche.
Une colonne épaisse soutenait le plafond.
Sans les deux lampes de poche, l'endroit aurait été totalement noir.

Eclairant ici et là, tantôt les murs, tantôt la lourde colonne, nos amis observèrent l'étrange crypte.

-Je ne voudrais pas être enfermée ici, murmura Christine.
-Moi non plus, reprit Philippe. Etre en prison à cette époque-là n'était pas drôle.

Alice glissait ses mains sur les murs humides. Soudain, elle appela les autres.

-Venez, regardez. Je sens une fente rectiligne au bout de mes doigts. Elle a les mêmes dimensions que le panneau rectangulaire que Véronique nous a montré tantôt. Même épaisseur, deux centimètres environ, et même largeur, quarante centimètres, je crois.

Christine, qui tenait une des deux lampes de poche, éclaira.
-Mais oui, dit-elle, et la fente est profonde. Et si c'était une serrure ? Souvenez-vous : « la clé va dans la serrure ». Cela nous a fait sourire, mais le tableau en bois, avec le vieil homme qui déroule un parchemin est peut-être une clé, dont la serrure se trouve ici.

Jean-Claude remonta l'escalier en colimaçon jusqu'au grenier, avec Véronique. Ils prirent le panneau peint, puis redescendirent.
Le père d'Alice et Lucie glissa la planche dans la fente découverte par sa fillette aveugle.

-Je perçois comme une résistance, dit-il. On dirait qu'il y a un ancien mécanisme à ressorts, là-dedans.

Il insista, et cette fois, le tableau disparut entièrement dans la fente.
Tous ressentirent une vibration sourde du sol et des murs. Puis une horloge invisible égraina douze coups successifs, les douze coups de minuit.
A chaque coup, grave, lourd, sinistre, comme issu des profondeurs de la terre, ou de l'enfer lui-même, une nouvelle vibration se produisait.
A la douzième, tous perçurent un déclic provenant de la colonne centrale. Une brique bougea, que le papa prit en main et retira, faisant apparaître une cachette étroite et noire.
Braquant les deux lampes de poche sur cette nouvelle fente, ils s'aperçurent qu'elle contenait un livre. La mère des jumelles le fit glisser avec précaution, et le reçut entre ses doigts.
C'était un très vieux cahier dont les pages étaient des parchemins épais et brunis par le temps. Elle en compta douze. Ils étaient couverts d'une belle écriture tracée à la plume d'oie.
Alice demanda la permission de tenir le livre entre ses mains. Elle a besoin de toucher pour pouvoir se représenter les objets. Elle le prit et glissa ses doigts sur la couverture épaisse du manuscrit.
La fillette poussa un cri et laissa tomber le livre sur le sol.

-La couverture est...elle est en peau humaine, dit-elle en tremblant.

Reprenant le cahier et le caressant avec plus d'attention, les autres constatèrent à leur tour la terrible vérité. La couverture du livre est en peau humaine.

-Un livre des morts, murmura Alice.

Ils remontèrent au grenier de la tour, s'assirent dans des fauteuils placés en rond, et commencèrent la lecture du livre.

-Je confirme qu'il y a douze pages, annonça Christine qui venait de l'ouvrir et de les recompter.
-Nous t'écoutons, dirent les parents.

Jean-Claude, Philippe, Véronique, Alice et Lucie observaient leur amie.
Christine entama la lecture de la première page.

Au premier coup de minuit, dit-elle.
Je suis le baron Charles, propriétaire de ce beau château dont la construction remonte au dixième siècle. Il m'est arrivé, cette nuit, une aventure épouvantable. Je frémis encore en repensant à ce que j'ai vu sous le croissant de la lune à minuit.
Je possède une horloge très ancienne, dont les coups sourds ébranlent mon château toutes les nuits et font vibrer ses vieux murs. Elle ne sonne qu'à minuit, mais elle sonne deux fois. Le rappel des douze coups de minuit a lieu trois minutes exactement après les douze premières sonneries.
Au premier coup de minuit, donc, je me suis éveillé. Il faisait doux. Je me suis levé et suis allé à ma fenêtre pour respirer l'air embaumé de mes jardins. Le ciel noir resplendissait d'étoiles. Un renard a glapi, un hibou a hululé.
Baissant les yeux, j'ai aperçu, à quelques pas des marches de mon château, un enfant étrange qui tenait un chien en laisse. L'enfant me paraissait bizarre, car il était vêtu d'une longue cape noire, et le capuchon redressé sur sa tête m'empêchait de voir son visage à la lueur de la lune.
Le chien semblait tout droit sorti de l'enfer ou d'un musée aux horreurs. Il n'avait pas de tête. Ses pattes avant étaient deux bras terminés par deux mains humaines.
Le temps d'observer cet horrible duo, le rappel de minuit sonna. Les trois minutes étaient passées. L'horrible vision avait disparu. Mais mes mains tremblaient encore et mon coeur battait la chamade.
Je me suis recouché.

Christine tourna la page.

Au deuxième coup de minuit.
Je me suis éveillé au deuxième coup de minuit, cette fois et je me suis précipité à la fenêtre de ma chambre ouverte sur la belle nuit étoilée.
L'affreuse vision venait d'apparaître. L'enfant se tenait là, debout, entre mes rosiers et une petite haie basse.
Observant mieux, j'ai vu que c'était le chien sans tête, sorte de mort-vivant,  sans doute échappé de quelque cimetière oublié, c'était le chien, qui avec sa patte avant droite en forme de bras et de main humaine, tenait l'enfant en laisse. L'enfant avait un collier autour du cou.
Comble de l'horreur, le chien sans tête se mit à aboyer vers moi. Hélas je ne rêvais pas.
L'enfant, à ce moment, fut saisi de quelques soubresauts qui me firent comprendre qu'il pleurait.
Le rappel de l'horloge sonna et au deuxième coup, la vision infernale disparut.

-Quelle horreur, murmura Alice.

Au troisième coup de minuit.
Cette fois, je n'ai pas attendu que l'heure sonne et me surprenne.
Je suis descendu au salon un quart d'heure avant minuit. J'ai sorti mon fusil de chasse de l'armoire et y ai placé une cartouche. J'en ai glissé deux autres, en réserve, dans la poche de ma veste.
Ainsi armé, j'ai ouvert ma porte d'entrée et me suis arrêté sur le perron. Je suis décidé à débarrasser ce malheureux enfant du monstre qui le tient en laisse.
Au troisième coup de minuit, l'affreuse vision réapparut. L'enfant au capuchon se tenait debout à dix mètres de moi, le chien sans tête, si c'en est un, assis à ses côtés.
J'ai visé le coeur de la bête et j'ai tiré. Le monstre s'est mis à aboyer, puis il a bondi vers moi, entraînant l'enfant dans son élan. Et il m'a mordu !
Il n'a pas de tête, ni de gueule, ni de dents...mais il m'a mordu au poignet, me faisant lâcher mon fusil. Je suis tombé en arrière en hurlant de douleur.
Le rappel de l'horloge a sonné. Les trois minutes étaient passées. Tout a disparu, mais ma blessure au poignet est restée. Ça saignait. J'ai lavé la plaie et ai mis un pansement, puis je me suis recouché, bien décidé à appeler mon ami médecin demain, à la première heure.

Au quatrième coup de minuit.
Mon ami docteur est venu sans tarder. La plaie était vilaine, mais il m'a soigné avec art et patience.
Comment ai-je pu rater le coeur de cette bête à dix mètres à peine, moi qui suis un très bon chasseur, une des plus fines gâchettes de la région ?
Mon ami m'a avoué avoir lu quelque chose à ce sujet dans un vieux grimoire qu'il possède. Il m'a conseillé, si la vision revient, de viser la tête, même qu'elle n'existe pas, plus tôt que le coeur.
Peu avant minuit, ce soir-là, incapable de dormir, j'ai préparé deux fusils. Recharger une arme prend trop de temps.

-Il n'existait pas de révolvers ou de fusils à répétition en ce temps-là, fit remarquer le papa de Lucie et d'Alice.

Au quatrième coup de minuit, la bête et l'enfant apparurent au même endroit que la vielle. L'enfant semblait regarder vers moi, mais je ne pouvais toujours pas distinguer les traits de son visage à cause du capuchon qui plongeait sa face dans le noir.
Je n'ai pas attendu. Epaulant mon fusil, j'ai visé la tête qui n'existe pas et j'ai tiré. La bête monstrueuse est tombée morte sur le sol. Morte pour de bon, cette fois, dois-je ajouter, car je suis certain que cette créature venait tout droit de l'enfer.
Puis le rappel a sonné et tout a disparu.

-Je ressens des frissons en t'écoutant, murmura Véronique.

Au cinquième coup de minuit.
Je croyais être débarrassé de cette horreur. Je me trompais.
Quand mon horloge souterraine a commencé à sonner, je me suis précipité par acquis de conscience à la fenêtre de ma chambre ouverte sur le ciel noir de la nuit.
L'enfant est apparu, seul, à la même place, entre les rosiers et la petite haie taillée, le visage tourné vers moi, mais noirci par l'ombre de la capuche. J'ai failli pousser un cri.
L'enfant tendit alors un bras en direction du fond du parc qui entoure mon château. Ecarquillant les yeux, j'ai cru apercevoir une tour noire, trapue.
Cette tour n'existe pas. Elle n'existe plus, dois-je dire, car une ancienne bâtisse, aujourd'hui disparue, aurait existé à cet endroit. Elle aurait été détruite en l'an 800 par les vikings, venus du grand nord.
Tout a disparu quand les cinq coups du rappel ont sonné, trois minutes plus tard.

Au sixième coup de minuit.
Cette fois, dominant mes angoisses, j'avais décidé de rencontrer cet enfant à la cape noire. Je suis curieux, mais je voulais aussi comprendre le motif de sa présence dans le parc de mon château, et peut-être lui venir en aide.
Je suis sorti un peu avant minuit. Quittant le perron, je me suis placé tout près de l'endroit où il se tient chaque fois.
Au sixième coup de minuit, l'enfant apparut, mais plus loin, cette fois. Il se tenait entre mon château et la vieille tour disparue, près d'une clôture de fils barbelés. Je me suis approché.
L'être mystérieux, encapuchonné, leva de nouveau le bras et tendit le doigt vers l'ancien donjon qui étrangement, dressa soudain sa masse noire au coeur de la nuit. Je pus même distinguer une porte, des meurtrières et des créneaux.
L'enfant semblait m'inciter à le suivre, mais le rappel sonna et tout disparut au sixième coup.
Je suis resté là, debout, près de cette clôture, scrutant l'espace où aucune tour ne se dressait. J'ai frissonné, puis j'ai fait demi-tour et je suis revenu chez moi, perplexe.

Au septième coup de minuit.
Le lendemain, j'ai convoqué mon jardinier. Il m'a confirmé qu'il n'y a rien à cet endroit du parc et que la vieille clôture sépare la partie soignée et fleurie de mes jardins de cette zone boueuse, presque marécageuse.
A la nuit tombée, j'ai chaussé mes bottes et je suis parti à la rencontre de ce fantôme. Au septième coup de minuit, je me trouvais le long des barbelés.
La tour apparut. L'enfant aussi. Il m'invitait à m'y rendre. J'ai passé les fils de fer rouillés et je me suis approché de la tour.
L'enfant se tenait à distance. Il m'indiquait une porte grande ouverte et semblait me proposer d'entrer.
Je me suis approché, pataugeant dans la boue, mais tout a disparu avec la sonnerie du rappel au château. Les trois minutes fatidiques s'étaient écoulées.
Je suis revenu chez moi déçu, mais bien décidé à en apprendre plus la nuit suivante.
On approchait de la pleine lune.

Au huitième coup de minuit.
J'attendais, debout au bord de cet endroit marécageux, j'attendais, à l'affût du moindre bruit. Un hibou passa, me frôlant presque. J'entendais les coassements des grenouilles sous la lune presque ronde.
Au huitième coup, l'enfant apparut, à deux mètres de moi, à l'ombre de la sinistre tour noire qui elle aussi se dressait à présent dans la nuit.
Je fis trois pas en avant et j'ai vu son visage. Quelle horreur ! Un visage pâle comme la lune, une bouche entrouverte où j'ai aperçu un rang de dents pointues, mais surtout les yeux, ses yeux. Ils étaient blancs.
C'était une fillette sans yeux, et qui riait de ma surprise, mais dont le rictus carnassier me fit frémir, autant que le reste de son visage.
Les douze coups du rappel avaient sonné depuis de longues minutes, tout avait disparu, mais j'étais encore là, dehors, hébété, stupéfait, horrifié par la vision de cette fille aux yeux blancs, aveugles, mais qui me regardait en riant, ce qui découvrait ses dents blanches, pointues, comme celles d'une goule, d'une harpie. Une morte-vivante, sortie d'une tombe où elle aurait mieux fait de rester.
Et j'ai compris que j'avais commis une erreur en tuant le chien. J'avais libéré l'horreur, l'épouvantable, l'abomination. J'aurais dû la tuer elle, au lieu de viser la bête sans tête, mais qui la tenait en laisse.

Au neuvième coup de minuit.
Mon jardinier m'a montré, le lendemain, deux larges dalles en pierre bleue, ruines de l'ancien escalier menant à cette tour disparue. Derrière, m'a-t-il dit, le terrain descend en pente douce. C'est une ancienne mare, aujourd'hui en partie asséchée.
Au neuvième coup de minuit, la tour réapparut, mais pas l'enfant.
J'ai regardé partout autour de moi, mais aucune trace de cette maudite fillette.
Je suis passé par un couloir sombre et je me suis arrêté dans la cour intérieure de cet ancien château. Elle était dallée de gros pavés bombés et mal équarris.
J'ai fait trois pas et une porte a claqué dans mon dos, celle par où je venais d'entrer. Je n'ai pas eu le temps d'aller plus avant, le rappel a dû sonner dans mon château et tout a disparu comme chaque fois.
Demain, je vais m'y prendre autrement. Je vais dérégler mon horloge...pour qu'elle ne sonne pas le rappel, pour me donner plus de temps. Folie ! Oui, mais je veux éclaircir ce mystère.

Au dixième coup de minuit.
C'est fait. Ce ne fut pas facile. J'ai déréglé mon horloge. Elle ne sonnera plus le rappel. Mais je suis prudent. J'emporte avec moi une cloche, une de ces grosses cloches que l'on attache au cou des vaches et que l'on entend sonner de loin. Je ferai donc le rappel de minuit moi-même, quand je voudrai.
Au dixième coup de minuit, je me suis retrouvé dans la cour de ce château fantôme, la cloche dans une main, prêt à m'en servir au moindre danger, et une lanterne allumée dans l'autre.
La presque pleine lune éclairait les murs noirs qui m'entouraient de toutes parts, hérissés de tours sinistres couvertes de corbeaux croassant à qui mieux-mieux, et proférant des malédictions vers moi qui venait troubler leur repos.
Au centre de la cour se trouvait un puits. J'en ai vu la margelle ronde en vieilles pierres. Je me suis approché avec prudence.
Il est profond, très profond. La pauvre lueur de ma lanterne n'a pas suffi pour éclairer le fond. Pourtant, j'ai cru apercevoir quelque chose, là-dedans, une forme noire qui bouge un peu.
Un bruit m'a surpris, venu de la tour sud. Une ombre est passée, longeant un mur. J'ai fait sonner avec force la cloche que je tenais en main, et tout a disparu au dixième coup.

Au onzième coup de minuit.
Il y a une échelle dans le puits. Je l'ai vue, si tôt le château, les tours, les corbeaux croassant et la cour, réapparus le lendemain.
Glissant la cloche dans ma veste et tenant la lanterne d'une seule main, j'ai entrepris la descente périlleuse le long de l'échelle en fer.
Arrivé au fond du puits, j'ai senti du dur et du mou sous mes pieds. Le mou remuait un peu. J'ai éclairé en déplaçant ma lanterne en gestes lents.
Un charnier ! Un véritable ossuaire. Quelle horreur ! Les os sont humains. J'ai bien reconnu les tibias, les fémurs, les crânes blanchis aux yeux vides et noirs.
Un corps était allongé par-dessus les ossements. Ce corps, un humain, bougeait encore, et j'ai cru entendre un gémissement.
A la fois épouvanté et secoué par la répugnance du lieu, j'ai saisi le corps à pleines mains et je l'ai retourné. J'ai poussé un cri, un hurlement dans la nuit.
Ce corps, c'était moi !
J'ai saisi la cloche et j'ai sonné comme un fou. Tout a disparu. Je me suis retrouvé les pieds dans la boue au onzième coup.
Je n'ai pas réussi à dormir cette nuit-là.

Au douzième coup de minuit, le dernier.
Pourtant, je suis revenu. Ma curiosité était plus forte que ma peur suscitée par l'horreur de ma vision.

Christine interrompit sa lecture. Ses mains tremblaient, à cause du récit.

-Ici, l'écriture est différente, dit-elle. Ce n'est plus la belle écriture du baron Charles. C'est une écriture maladroite. On dirait celle d'un enfant qui apprend son alphabet.
-Veux-tu que je lise à ta place ? proposa le papa d'Alice et de Lucie.
- Ça va aller, monsieur, merci, répondit notre amie avec un pâle sourire.

Au douzième coup de minuit, je me suis retrouvé dans la cour du château, près de la margelle du puits. Je m'apprêtais à descendre, mais j'ai attendu un instant, car un bruit derrière moi avait attiré mon attention.
Je me suis retourné et je l'ai vue. La fillette aux yeux blancs et aux dents pointues comme celles d'un rat. Elle se tenait derrière moi. Elle n'était pas seule. Cinquante hommes, vêtus de capes rouges, écarlates, la couleur du sang, venaient d'apparaître, venus de je ne sais où, à moins que sortis de l'enfer.
Ils suivaient la fillette en silence et en rang par deux.
J'ai aperçu leurs visages à la lueur de ma lanterne et de la pleine lune, des visages verts, pourris, gluants. A l'un il manquait les yeux, à l'autre, le nez avait fondu. Certains n'avaient presque plus de dents.
La procession maudite, précédée par l'épouvantable fillette, venait vers moi.
Pris de panique, j'ai voulu saisir la cloche pour sonner le rappel et faire disparaître l'horreur, mais je me suis aperçu que je l'avais oubliée.
Ils se sont encore approchés de moi. Ils m'ont saisi entre leurs mains pourries, entre leurs doigts gluants de bave et ils m'ont jeté dans le puits.
C'est là que couché sur le ventre, sur le charnier d'os humains, je suis mort.

Christine leva les yeux.
Jean-Claude, Philippe, Véronique, Alice, Lucie, et les parents se taisaient, tous impressionnés par l'atroce récit qu'ils venaient d'entendre.
Notre amie referma le livre en peau humain et le tendit au père des jumelles.

-Je vais mettre cela dans un coffre dans mon bureau, dit-il. Venez, descendons au salon.

Des travaux furent entrepris pour assécher la zone boueuse, fangeuse encore aujourd'hui, de cette partie du parc qui entoure l'actuel château. Les ouvrier découvrirent les ruines d'un vieux puits dont la colonne creuse, menant dans les profondeurs, était remplie de pierres.
Ce puits, très ancien, avait été comblé.
En dégageant les pierres, on découvrit au fond un squelette humain entier. Peut-être celui du baron Charles.
Les parents de nos amis lui donnèrent une sépulture digne, au cimetière du village. Il repose en paix, muni des sacrements de l'Eglise.