Béatrice et François
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Les trois limaces

     Nos deux amis, Béatrice et François, se promenaient un samedi après-midi, le long de la rivière qui coule au-delà de leur village. Âgés tous les deux de sept ans et demi, ils fréquentent la même école et habitent la même avenue. Les petites sœurs de François, Olivia et Amandine, n'accompagnaient pas ce jour-là, le bébé Nicolas non plus, bien sûr.

 

Tout à coup ils remarquèrent sur leur droite, pas loin de l'eau, un grand rocher bleu, très lisse, du schiste, la pierre dont ont fait de l'ardoise. Trois longues limaces rouges l'escaladaient péniblement, laissant briller derrière elles leurs trois traînées de bave.

Béatrice recula un peu dégoûtée. François, par contre, les trouvait vraiment belles et les admirait.

- Elles sont magnifiques, affirma le garçon.

- Si tu les aimes tant, proposa son amie, je peux les prendre en photo, si ça te fait plaisir.

Elle venait de recevoir, pour son anniversaire, un fort bel appareil photo numérique, cadeau de sa grand-mère. Notre amie l'emportait partout avec elle et photographiait tout, plantes, fleurs et animaux, jusqu'à la moindre pâquerette. Tout ce qui touchait son regard sensible.

Elle visa soigneusement les trois limaces et pressa le bouton déclencheur. Puis, elle rangea l'appareil dans la poche de la salopette verte qu'elle portait ce jour-là. Les deux amis continuèrent leur promenade sur la route le long de la rivière.


Quelques minutes plus tard, François demanda à voir la photo.

Béatrice alluma l'appareil et regarda avec son copain. Ils furent bien étonnés de constater qu'on apercevait le rocher bleu et lisse, mais pas les trois limaces.

- Tu auras mal centré, suggéra François.

- Non, certainement pas, répondit son amie. J'ai parfaitement regardé dans mon viseur. Elles étaient en plein milieu de l'objectif. Je ne comprends pas.

- Viens, retournons voir. Il faut résoudre ce mystère.

 

Les deux enfants revinrent en arrière rapidement. Les traces de bave luisaient toujours au soleil sur le grand rocher d'ardoise. Elles disparaissaient au bord d'une sorte d'anfractuosité, une fente, assez haut dans le rocher.

François proposa de faire la courte échelle à sa copine. Hélas, Béatrice n'atteignit pas le niveau de la crevasse par laquelle les limaces avaient disparu. L'entrée se trouvait environ vingt centimètres plus haut que sa tête.

- Tente de les toucher avec ta main, suggéra le garçon. 

Mais son amie refusa tout net. Elle ne voulait pas toucher les limaces.

- Oh, froussarde! Descends, je vais grimper à ta place.

Béatrice, un peu vexée, s'appuya à son tour contre le rocher et fit la courte échelle à son copain.

François grimpa. Lui, non plus, n'arrivait pas au niveau de la crevasse. Et il hésitait lui aussi à l'explorer à l'aveugle avec ses doigts.

- Allez puisque tu dis toujours que tu n'as peur de rien, dit la fillette en se moquant. Va voir ce que sont devenues les limaces.

Son copain réfléchissait.

- Tu n'oses pas? susurra Béatrice.

- Quand on n'aime pas de faire quelque chose, répondit François, il faut se montrer intelligent. Prête-moi ton appareil photo. Je vais le placer au-dessus de l'anfractuosité et faire un cliché en levant mes bras. Comme cela, on découvrira ce qui s'y passe.

L'idée était excellente. Elle confia l'appareil à son copain. Il prit la photo à l'aveugle, puis redescendit près de sa copine. Tous deux s'assirent sur les rochers au bord de l'eau, et regardèrent.

Ils aperçurent la crevasse, bien illuminée par le flash. On ne distinguait pas les trois limaces. Mais ils virent une pomme de pin bleue.

Béatrice refit la courte échelle à son ami. François saisit la pomme de pin bleue et la présenta à sa copine, avant de la glisser dans la poche arrière de son jean. Puis ils continuèrent leur promenade.

 

Ce soir-là, François posa la pomme de pin sur la table dans sa chambre. Puis il s'endormit profondément.

Soudain, au milieu de la nuit, il fit un cauchemar épouvantable.

Il était couché sur une route, sur l'asphalte. Il semblait paralysé, en tout cas incapable de remuer. Il vit une énorme limace, de la taille d'un autobus, arriver vers lui à toute vitesse.  Elle avait des roues à gauche et à droite. L'énorme monstre freina à quelques centimètres des pieds de notre ami.

- Je ne comptais pas t'écraser, affirma la limace géante. Je te confie une ardoise magique. Puisque les limaces t'intéressent tant, ça te permettra de communiquer avec elles. Il suffira que tu prennes une craie ou un crayon blanc et que tu poses une question par écrit sur l'ardoise. Ensuite, tu la plongeras dans l'eau d'une rivière. Tu verras alors apparaître une devinette. La réponse est un mot de passe. Lorsque tu l'auras écrit sans te tromper sur l'ardoise, la réponse à ta question à toi apparaîtra, gravée en lettres d'or.

François s'éveilla. Était-ce un cauchemar ou bien la réalité?

Il remarqua aussitôt près de lui une ardoise de dix centimètres sur vingt. Il la posa sur le tapis et se rendormit.

Il la revit le lendemain, à la même place.

- Je n'ai pas rêvé, s'étonna le garçon. Quand on s'éveille, on n'emporte pas avec soi l'objet que l'on a vu ou touché en rêvant.

Il confia le lendemain la pomme de pin bleue à sa copine. Il ne désirait plus subir des cauchemars la nuit suivante. Il lui expliqua cependant en détails ce qui lui était arrivé. Il lui montra l'ardoise.

 

Revenue chez elle, Béatrice réfléchit. Elle ne voulait pas non plus faire des cauchemars la nuit. Elle laissa la pomme de pin bleue dans la poche de sa salopette verte, par terre, dans la salle de bain, près de la douche. Elle se mit au lit. Papa et maman vinrent l'embrasser puis elle s'endormit.

Un peu plus tard, quand les parents passèrent à la salle d'eau à leur tour, ils ramassèrent la salopette qui traînait au sol. Le papa entra dans la chambre de sa fille endormie et posa le vêtement sur une chaise. Il referma la porte, se promettant de gronder notre amie demain matin pour son manque d'ordre.

Immédiatement, Béatrice devint la proie d'un horrible cauchemar. Elle se trouvait comme son copain, couchée sur l'asphalte d'une longue route. La fillette était paralysée, incapable du moindre mouvement. Trois limaces, grosses comme des voitures, fonçaient vers elle à toute vitesse et freinèrent à quelques centimètres de ses pieds.

- Nous ne comptions pas t'écraser. Nous allons te remettre trois objets. Un marron, un morceau de bois à l'écorce blanche et un pétale de coquelicot. Tu dois absolument poser ces trois objets...

Béatrice ne sut jamais la suite, parce qu'elle s'éveilla soudain.

- Quel horrible cauchemar! soupira la fillette en s'étirant.

Sortant tout à fait de son sommeil, elle aperçut un marron cerclé d'une bande noire, un petit bâton de dix centimètres de long à l'écorce blanche et un pétale rouge de coquelicot sur ses draps. Que fallait-il en faire? Elle les posa sur le tapis et se rendormit.

Le lendemain, elle montra les trois objets à son copain. Une fois encore, qu'en faire?

 

Le samedi suivant, Béatrice et François décidèrent de retourner au bord de la rivière, munis de l'ardoise, d'un crayon blanc, de la pomme de pin bleue et des trois objets. Ils comptaient poser leurs questions à l'ardoise magique, donc aux trois limaces elles-mêmes.

Assis au bord de l'eau, François écrivit un premier message.

- Que faut-il faire avec la pomme de pin bleue?

Les deux enfants plongèrent l'ardoise dans le courant et quand ils la ressortirent, il était écrit:

- Je suis noir comme le charbon, je casse et pourtant on me mange. Que suis-je?

Les deux enfants s'exclamèrent en même temps.

- Le chocolat noir.

Ils écrivirent chocolat sur l'ardoise et la replongèrent dans l'eau. Un nouveau message apparut, gravé en or à la place du précédent.

- Posez la pomme de pin bleue à la surface de l'eau, dans le courant de la rivière. Suivez-la jusqu'à ce qu'elle s'arrête.

François avait un short, un t-shirt usé et des baskets. Béatrice, en sandales de toile, portait sa salopette verte de randonnées. Elle ne craignait pas non plus d'entrer dans l'eau, de se mouiller, même de se salir. Il faisait beau et chaud. Ce serait amusant et rafraîchissant.

Ils entrèrent tous les deux dans la rivière. Ils posèrent la pomme de pin à la surface et la suivirent au fil de l'eau.

Pendant une petite demi-heure, la pomme de pin flotta doucement, dansant dans les vaguelettes. Elle se déplaçait à la vitesse du courant. Parfois lentement, parfois plus rapidement selon les endroits.

Les deux enfants eurent tantôt de l'eau jusqu'aux genoux, tantôt jusqu'à la ceinture, et même deux fois presque jusqu'au cou. Enfin la pomme de pin se prit dans les roseaux d'une petite île située au milieu de la rivière.

Les deux amis se regardèrent.

- Et maintenant... fit Béatrice.

- On demande à l'ardoise, répondit le garçon.

Béatrice écrivit:

À présent, que doit-on faire?

Elle plongea l'ardoise dans l'eau et la ressortit avec une nouvelle question.

Je suis blanc le matin, jaune à midi, et rouge au soir. Que suis-je?

Ils se regardèrent tous les deux. Ils songèrent au soleil.

Béatrice écrivit: Soleil.

Ils replongèrent l'ardoise dans l'eau et un message apparut, gravé en lettres d'or.

- Posez le pétale de coquelicot sur la pomme de pin bleue. Elle deviendra une limace que vous glisserez sur votre ardoise.

C'est exactement ce qui se produisit en un instant. Ils posèrent la limace sur le dos de l'ardoise.

- Vite, demandons à l'ardoise ce qu'il faut faire ensuite, dit Béatrice.

 

François écrivit:

- Et maintenant?

Il glissa l'ardoise dans l'eau.

Quand il la ressortit, une nouvelle énigme apparut. Il fallait la résoudre.

À quel endroit d'un paquebot ne ressent-on jamais le mal de mer?

Nos amis hésitèrent longtemps, très longtemps.

Et toi qui lis ou écoutes, connais-tu la réponse?

Puis après avoir bien réfléchi, ils se rendirent compte que le seul endroit d'un paquebot de croisière où l'on n'a jamais le mal de mer, c'est dans la piscine du bateau.

Ils inscrivirent: piscine.

Aussitôt après avoir replongé l'ardoise, la réponse apparut en lettres d'or:

- Placez le morceau de bouleau sur le tronc blanc, à votre gauche. Il deviendra une deuxième limace que vous glisserez près de la première, au dos de votre ardoise.

Béatrice attacha le bâtonnet blanc à l'aide de la tige d'une longue herbe graminée. Quelques instants après, une seconde limace rouge apparut, qu'ils firent avancer à côté de la première sur le dos de leur ardoise.

 

- Et après? écrivit la fillette.

L'ardoise, une fois ressortie de l'eau, présenta une quatrième et dernière énigme.

- J'ai cinq pattes et pourtant, je suis un animal. Lequel?

Nos amis réfléchirent longtemps assis l'un près de l'autre, au soleil, sur la petite île. Ils séchaient doucement.

Et tout à coup, l'évidence apparut lumineuse à Béatrice.

- L'étoile de mer, dit-elle.

Après avoir écrit étoile de mer, la réponse à la question de nos amis se dessina en lettres d'or:

- Enfoncez le marron dans la boue. Ramassez la troisième limace qui apparaîtra, puis portez-les toutes les trois au rocher bleu sur lequel vous les aviez aperçues.

Nos amis firent glisser la troisième limace rouge à côté des deux autres, au dos de l'ardoise.

Ils retournèrent rapidement au bord de la rivière et se précipitèrent vers la grande pierre de schiste qu'ils avaient aperçue lors de leur promenade précédente.

Ils posèrent leur ardoise contre la surface lisse. Les trois limaces en entreprirent l'ascension en progressant lentement en direction de la crevasse. Elle y disparurent.


Nos deux amis demeuraient très curieux de découvrir ce qu'elles y fabriquaient. Le mystère de cette anfractuosité restait entier.

François monta à nouveau sur les épaules de Béatrice muni de l'appareil numérique de sa copine. Il fit une photo. Puis ils coururent à l'ombre d'un grand chêne. Ils observèrent leur cliché. Les trois limaces avaient disparu, remplacées par la pomme de pin bleue!

- Oh non! ça ne va pas recommencer, s'écria Béatrice.

- Jetons-la dans la rivière, puis retournons chez nous, sans la suivre, proposa le garçon.

Mais avant de se débarrasser de cette pomme de pin bleue dans le cours d'eau, nos deux amis voulurent en garder un souvenir. François saisit la pomme de pin entre son pouce et son index et la regarda fièrement. Sa copine prit la photo. Puis, ils échangèrent les rôles. Béatrice mit la pomme de pin bleue contre sa joue et le garçon immortalisa sa souriante amie.

Ensuite, les deux enfants la jetèrent dans la rivière. Elle disparut à leurs yeux, emportée par le courant.

 

Ils retournèrent à la maison. En chemin, ils allumèrent l'appareil numérique et regardèrent.

Stupéfaction! Sur chacun des deux clichés, on apercevait la route en terre, les arbres, la rivière et, flottant en l'air, la pomme de pin bleue. Mais Béatrice et François n'étaient pas visibles sur la photo...