Magali
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Bleu Bleu Rouge et les Kitokos

 En te promenant dans les bois, tu as déjà sans doute remarqué des pierres blanches ou bleues, couvertes de lignes, des lignes noires pour les pierres blanches, des lignes blanches pour les pierres bleues. On en voit un peu partout, mais surtout dans les bois de sapins, au bord des rivières ou le long des sentiers.
Dans certains contes ardennais, on dit que ce sont des points de repère pour les nutons. Ces lignes sur les roches leur permettent de retrouver leur terrier, leur cachette dans les bois.
Ce que tu ne sais sans doute pas, c'est que ces pierres à lignes sont aussi des cartes, comme des cartes routières, pour des tout petits animaux que tu n'as jamais vus car ils ne se montrent jamais à personne : les Kitokos.
Les Kitokos ont la taille d'une grosse orange. Ils sont ravissants, tout ronds et couverts de poils aux couleurs vives. Ils se déplacent en ribambelles de quinze Kitokos à la fois. Jamais un de plus, jamais un de moins. Il y a des Kitokos filles et des Kitokos garçons.
Une ribambelle élit toujours à sa tête un roi ou une reine, cela dépend.
Tu ne verras jamais deux Kitokos de la même couleur dans une même ribambelle, car chacun d'entre eux et chacune d'entre elles a sa propre couleur. Il y en a des blancs, des jaunes, des bleus, des oranges, des rouges, des verts, des violets, des pourpres, des mauves, des noirs. Les garçons Kitokos n'ont qu'une seule couleur, les filles en ont deux. Les rois ou les reines en ont trois.
Par exemple, une fille Kitoko aura une couleur bleue en haut et vert en bas ou le contraire ou n'importe quoi d'autre. Une reine, comme celle que Magali a rencontré une nuit, peut être bleue, bleue, rouge. Deux bleus différents, un clair et un foncé.

Ce jour-là, Magali était en balade avec son papa et son grand frère Arnaud. Et elle ne savait rien de tout ce que je viens de t'expliquer. Ils traversaient un grand bois de sapins.
Au cours de la promenade, elle ramassa plusieurs petits cailloux, car elle aime bien les collectionner. Elle les glissa dans la poche de sa salopette rouge.
Tout à coup, elle observa une jolie petite pierre blanche avec des lignes noires sous un grand arbre. Rapidement, elle quitta le chemin, prit la petite pierre et la mit dans sa poche. Puis elle revint près de son grand frère et de son papa. Elle ne remarqua pas qu'elle était suivie par une ribambelle de Kitokos.
Quand Magali revint à la maison, elle joua au jardin avec les pierres qu'elle avait ramassées en route. Les Kitokos l'observaient derrière la haie. Puis, quand sa maman l'appela pour le repas du soir, elle laissa les cailloux sur le sol, près de la gouttière.
La ribambelle de Kitokos, partie jouer à la rivière, avait suivi Magali, car les petits animaux ne retrouvaient plus leur terrier ni leur chemin du retour.
Dès que notre amie pénétra dans la maison, eux entrèrent dans le jardin.
À la nuit tombée, ils se hissèrent le long de la gouttière et s'installèrent en silence, les uns à côté des autres, sur la tablette de la fenêtre de Magali. Tous sauf la reine. La reine bleu, bleu, rouge. Elle profita de ce que la fillette dormait pour descendre le long du radiateur et passer sur le tapis. Elle parvint à se hisser sur le lit en s'accrochant à la couverture. Elle s'approcha doucement du visage de notre amie et lui donna un petit bisou sur la joue.

Magali s'éveilla en sursaut.
-Bonsoir, sourit Bleu Bleu Rouge.
Magali eut d'abord peur. Elle s'était saisie. Puis elle se rassura, quand elle vit la jolie petite boule de poils bleus, bleus, rouges à côté d'elle.
-Bonjour, sourit notre amie.
À ce moment-là, levant les yeux, la petite fille aperçut les quatorze autres Kitokos sur l'appui de fenêtre. De nouveau, elle eut un peu peur.
-Ne crains rien, murmura Bleu Bleu Rouge. Ils sont très gentils.
-Ils sont surtout ravissants, ajouta Magali. Comme vous êtes beaux, comme vous êtes mignons!
-Merci, répondit Bleu Bleu Rouge.
Magali, assise sur son lit, regardait la ribambelle en souriant.
-Pourquoi êtes-vous entrés dans ma chambre ?
-Nous sommes venus te voir parce que tu as emporté notre pierre blanche avec des lignes noires. Impossible de retourner chez nous sans elle.
Magali se souvint de ce joli caillou qu'elle avait ramassé dans le bois de sapins. Elle expliqua qu'elle l'avait laissé en bas, dans le jardin, près de la gouttière.
Les Kitokos lui racontèrent, en long et en large, combien ces pierres étaient importantes pour eux, car, grâce à elles, ils retrouvaient le chemin de leur habitation.
Magali s'excusa.
-Je ne savais pas que cela vous servait à ne pas vous perdre dans les bois. Je suis vraiment désolée d'avoir pris la pierre. Je ne le ferai plus jamais, c'est promis
-Nous te pardonnons, répondit Bleu Bleu Rouge. Mais la nuit est tombée, maintenant. Nous avons peur de nous perdre dans la forêt. Est-ce que tu veux bien nous loger chez toi?
Magali se leva dans sa robe de nuit rose avec des petits rubans et elle les installa sur le tapis, contre un coussin. Elle aligna toutes les petites têtes les unes à côté des autres, et puis elle borda les Kitokos avec sa couverture. Cette nuit-là, Magali se contenterait de son drap de lit pour dormir. D'ailleurs, elle n'avait pas froid.
-Voilà, sourit notre amie. Est-ce que ça va bien? On n'a rien oublié? Bonne nuit les Kitokos. Bonne nuit, Bleu Bleu Rouge.
-Bonne nuit petite fille! Bonne nuit, Magali.
Elle entra dans son lit pour se coucher et elle entendit un cri.
-Magali!
-Que se passe-t-il? demanda la fillette.
-On ne peut pas faire dodo. On a faim. Tu n' aurais pas quelque chose manger? Nous prenons souvent un nic-nac avant d'aller dormir.
Magali se leva. Elle descendit pieds nus l'escalier et se rendit à la cuisine. Elle ouvrit le tiroir et prit un paquet de nic-nacs. Elle remonta dans sa chambre, referma sa porte et donna un petit biscuit à chacun des Kitokos de la ribambelle.
-Merci, Magali, merci beaucoup.
-Voilà. Tout va bien? demanda la fillette. On n'a rien oublié? Bonne nuit les Kitokos. Bonne nuit, Bleu Bleu Rouge.
-Bonne nuit petite fille, répondirent les Kitokos. Bonne nuit, Magali.
Elle retourna dans son lit.

-Magali!
-Que se passe-t-il?
-On ne peut pas faire dodo. On a soif. Tu n'aurais pas un petit peu d'eau, s'il-te-­plaît?
Magali se leva de nouveau. Elle sortit de sa chambre et se dirigea vers la salle de bains. Elle y prit son gobelet, en retira sa brosse à dents, versa de l'eau et donna à boire à chacun des Kitokos. Elle souleva chaque petite tête un instant, pour ne pas répandre de l'eau sur le tapis.
-Voilà, dit-elle en posant le gobelet près d'eux. Ça va bien? On n'a rien oublié? Bonne nuit les Kitokos. Bonne nuit, Bleu Bleu Rouge.
-Bonne nuit petite fille, répondirent tous ensemble tous les membres de la ribambelle. Bonne nuit, Magali.
Magali retourna dans son lit.

-Magali!
-Que se passe-t-il? s'énerva Magali. Qu'y a-t-il encore?
-On ne peut pas faire dodo. On veut un doudou. Sans doudou, nous ne pouvons pas dormir. S'il-te-plaît, tu n'aurais pas un doudou pour nous?
Magali prit son mouton, son mouton en peluche blanc qu'elle tient dans les bras dans son lit, et le prêta à toute la ribambelle. Elle le posa sur eux, sur la couverture, à côté du coussin.
-Voilà, je vous confie mon petit mouton, mais maintenant dodo. Je ne veux plus vous entendre. Soyez bien sages. Tout va bien? On n'a rien oublié? Bonne nuit les Kitokos. Bonne nuit, Bleu Bleu Rouge.
-Bonne nuit petite fille. Bonne nuit, Magali.
Notre amie retourna dans son lit.

-Magali!
-Que voulez-vous encore? gronda Magali. Pourquoi vous ne dormez pas?
-On ne peut pas faire dodo. On voudrait un câlin. Sans câlin, on ne peut pas s'endormir. C'est comme ça, les Kitokos.
Magali s'approcha et se pencha sur eux. Elle se mit à quatre pattes sur son tapis et elle donna un bisou à chacun des quinze Kitokos. Puis, elle retourna vers son lit.
-Je crois que vraiment maintenant, on n'a rien oublié. Bonne nuit les Kitokos! Bonne nuit, Bleu Bleu Rouge!
-Bonne nuit petite fille. Bonne nuit, Magali.
Elle retourna dans son lit.

-Magali!
-Oh, ça recommence! Que voulez-vous encore?
-On ne peut pas faire dodo. On a peur dans le noir. Nous avons besoin d'une petite lumière pour nous rassurer. Tu veux bien allumer une petite lumière? supplièrent les Kitokos.
-Moi, affirma Magali, j'ai quatre ans et demi. Je suis en deuxième maternelle et je n'ai plus peur de dormir dans le noir. Mes parents ne doivent pas me laisser de petite lumière. Je n'en ai pas. Mais si vous voulez, je vais allumer ma lampe de poche et la poser près de vous, comme ça vous aurez un peu de lumière pour vous endormir.
-Merci, Magali.
-Bon, tout va bien maintenant, affirma la fillette. On n'a rien oublié, je crois. Je vais me coucher. Je suis très fatiguée et demain, je vais à l'école. Bonne nuit les Kitokos. Bonne nuit, Bleu Bleu Rouge.
-Bonne nuit petite fille, répondirent les Kitokos. Bonne nuit, Magali.
Magali posa sa tête sur son oreiller.

-Magali!
-Qu'y a-t-il encore, s'écria la fillette, en soulignant le "encore" avec force.
- On ne peut pas faire dodo. Pardonne-nous Magali. On voudrait une petite chanson. Cela nous aiderait à nous endormir. On a plus facile à s'endormir quand on nous chante un petit refrain.
Magali, assise sur son lit et sans se lever, leur chanta doucement "dodo, l'enfant do, l'enfant dormira bientôt".
À la fin de la chanson, Magali s'endormit.
Au matin, les Kitokos avaient disparu.
D'abord, Magali se demanda si elle n'avait pas rêvé. Mais lorsqu'elle vit le sac de nic-nacs ouvert, le gobelet avec de l'eau dont un peu s'était répandue, le coussin et la couverture sur le tapis, le doudou, son mouton blanc près de l'armoire, et la lampe de poche dont la pile à présent était plate, elle comprit que c'était vrai.
Elle descendit rapidement au jardin, fit quelques pas dans l'herbe couverte de rosée et vit que la pierre blanche à lignes noires qu'elle avait ramassée dans le bois avait disparu. Les Kitokos l'avaient emportée avec eux.

Elle ne les a jamais revus, mais elle n'a jamais oublié, jamais, les quatorze jolis petits Kitokos de toutes les couleurs et Bleu Bleu Rouge, leur gentille reine, à qui elle avait donné un petit bisou sur la joue avant de s'endormir.