Magali
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J'ai faim

     Magali n'aime pas les petits pois. Cette gentille, mais un peu capricieuse petite fille de quatre ans et demi, porte des cheveux noirs, que ses parents lui coiffent en deux couettes, qui dansent sur ses épaules.

Ce midi-là, à table, un mercredi, maman venait de faire une remarque à sa fillette. Elle jouait dans son assiette avec ses couverts, au lieu de manger.

-Un petit effort, ma puce, mange tes petits pois.

Notre amie en embrocha un sur la pointe de sa fourchette. Elle l'approcha d'abord de son nez, en hésitant. Elle ne sentit rien. Puis elle le mit en bouche et le recracha aussitôt.

-Beurk! c'est mauvais, c'est dégoûtant.

Papa se fâcha.

-Puisque tu fais tant de manières et tu refuses d'avaler ton dîner, va jouer ailleurs. Et ne viens rien réclamer à manger avant ce soir. Si tu as faim, tant pis pour toi. Tu es punie.

Magali se dirigea vers le jardin, très contente, avec l'impression d'avoir gagné, d'être débarrassée de ses petits pois qu'elle n'aimait pas.

Elle s'assit dans un coin près de la haie, au soleil, et joua avec sa poupée, qui comme elle, portait une salopette rouge et des baskets blanches.


Un peu plus tard, maman appela sa petite fille.

-Magali, viens, nous allons faire des courses au supermarché avec Julien.

Elle fixa le bébé sur son siège, à l'arrière de l'auto, et Magali à ses côtés. Puis tous les trois partirent au grand magasin.

Lorsque la fillette passa devant les rayons couverts de bonnes crèmes, de bonbons, de yoghourts aux fruits qui semblaient si délicieux, elle sentit qu'elle avait faim. Elle les dévorait des yeux les uns après les autres avec envie.

Maman observait sa petite fille avec pitié, mais demeurait inflexible.

Un moment, notre amie se tourna vers sa mère.

-Maman...

-Inutile de demander quelque chose, Magali, tu es punie, tu le sais bien.

En sortant du grand magasin, ils s'arrêtèrent devant un stand où l'on présentait toutes sortes de produits pour la peau. Une dame vantait les qualités d'une nouvelle crème nourrissante.

-Il suffit d'en mettre là où il faut, madame. Cela nourrit très bien. Je vends deux pots pour le prix d'un, à titre de lancement.

Maman accepta l'offre et acheta deux pots de crème nourrissante. Puis, ils revinrent à la maison.


Magali monta à sa chambre. Elle fouilla son tiroir mais elle n'y trouva pas le moindre bonbon à manger. Soupir...

La fillette vit passer son petit chat dans le couloir. Elle l'appela trois fois.

-Polipilou, Polipilou, Polipilou.

-Oui, que veux-tu ?

-Pourrais-tu m'apporter quelque chose à manger ? J'ai faim.

-Comment cela se fait-il ? demanda le chat.

-J'ai refusé mes petits pois ce midi. Alors, papa m'a punie. Je ne recevrai rien avant ce soir.

-Ouvre le frigo, suggéra Polipilou. Tu as des mains. Moi, j'en suis bien incapable avec mes pattes.

-Je ne peux pas, répondit Magali. Si je chipe quelque chose au frigo, alors que je suis punie, papa et maman se fâcheront.

-Ah tiens, s'étonna Polipilou, qui essayait de comprendre. En ce cas, si tu veux, je te propose quelques croquettes pour chat, ici dans mon bol. Je n'y ai pas touché.

La fillette se mit à quatre pattes devant l'écuelle, mais la viande crue en morceaux, noyée dans une espèce de pâte gélatineuse, ne lui parut pas très attirante. En plus cela ne sentait vraiment pas bon.

Toi qui me lis, tu as déjà goûté des croquettes pour chat ou un biscuit pour chien ?

-Je ne veux pas manger cela, soupira Magali.

-Aimerais-tu que je t'apporte une souris bien tendre ?

-Oh non, s'écria notre amie, je ne croque pas des souris moi, je ne suis pas un chat.

-Alors, je regrette, mais je ne peux pas t'aider.

Polipilou s'éloigna.


La fillette sortit de la chambre. Elle passa devant celle de ses parents. La porte était ouverte. Elle n'y vit personne. Elle aperçut les deux pots de crème nourrissante du magasin. Elle sentit en même temps un vertige. Cela tournait dans son ventre vide. Elle avait vraiment faim.

Elle entra sur la pointe des pieds. De la crème nourrissante, disait la vendeuse. ‘'Il suffit d'en mettre là où il faut... ‘'

Notre amie baissa les bretelles de sa salopette rouge, leva son t-shirt blanc, ouvrit le pot de crème, et en prit sur ses doigts. Elle l'étala soigneusement sur son ventre.

Elle attendit ensuite quelques minutes, assise sur le tapis, mais ne constata aucun résultat. Décidément, cette crème ne nourrissait vraiment pas bien...

Elle sortit au jardin.


Magali rencontra un hérisson près de la haie, dans un coin d'herbe haute. Elle s'assit sur ses talons pour lui parler. Elle l'appela trois fois.

-Petit hérisson, petit hérisson, petit hérisson.

-Oui, que veux-tu ?

-Pourrais-tu m'apporter quelque chose à manger ? J'ai faim.

-Comment cela se fait-il ? demanda le petit animal.

-J'ai refusé mes petits pois ce midi. Alors, papa m'a punie. Je ne recevrai rien avant ce soir.

-Pauvre petite fille, soupira le hérisson. Je vais t'apporter quelques pucerons ou quelques fourmis. Attends-moi là.

-Je ne mange pas cela, s'indigna Magali.       

-Alors, je regrette, mais je ne peux pas t'aider.

Le petit animal s'en alla.


Notre amie poussa la barrière au fond du jardin, traversa la route en terre, et s'avança de quelques pas dans le champ de blé. Elle aperçut le nid de la vieille souris qu'elle connaît bien. Elle l'appela trois fois.

-Vieille souris, vieille souris, vieille souris.

-Oui, que veux-tu ?

-Pourrais-tu m'apporter quelque chose à manger ? J'ai faim.

-Comment cela se fait-il ? demanda la vieille souris. Je parie que c'est ta faute.

Cette souris répète toujours cela, à tort parfois, mais souvent avec raison.

-J'ai refusé mes petits pois ce midi. Alors, papa m'a punie. Je ne recevrai rien avant ce soir.

-Je le savais, confirma la vieille souris. C'est ta faute. Attends ici. Je vais voir ce que je peux faire pour toi.       

Elle disparut et revint quelques instants plus tard avec un grain de blé.

-Tiens, je te l'offre.

Magali le prit entre son pouce et son index. Une graine toute sèche de l'année passée. La souris la gardait au fond de son nid. On ne sait jamais, l'hiver peut se prolonger. La fillette la mit quand même en bouche. Elle recracha.

-Ta graine a mauvais goût, dit elle. Elle est moisie.

-Tant pis. Je regrette, mais je ne puis pas t'aider autrement.

Elle retourna dans son nid.


Magali longea le champ de blé et s'approcha d'une prairie. Quelques vaches broutaient l'herbe et les fleurs paisiblement. La fillette n'osa pas s'en approcher. Elle appela l'une d'entre elles trois fois.

-Vache, vache, vache.

-Oui, que veux-tu?

-Pourrais-tu m'apporter quelque chose à manger ? J'ai faim.

-Comment cela se fait-il ? demanda la vache. 

-J'ai refusé mes petits pois ce midi. Alors, papa m'a punie. Je ne recevrai rien avant ce soir.

-Viens me traire, je porte du bon lait.

Mais Magali ne sait pas traire une vache.

-Alors mange comme nous de l'herbe et quelques fleurs bien croquantes.

Elle refusa. Notre amie se trouva un jour bien malade en goûtant des pissenlits.
       
Elle s'éloigna en songeant qu'il est bien difficile de trouver à manger dans les bois ou dans les prés.


Les oiseaux chantaient dans les arbres. La fillette aperçut un corbeau. Elle l'appela trois fois.

-Corbeau noir, corbeau noir, corbeau noir.

-Oui, que veux-tu?

-Pourrais-tu m'apporter quelque chose à manger ? J'ai faim.

-Comment cela se fait-il ? demanda le corbeau noir. 

-J'ai refusé mes petits pois ce midi. Alors, papa m'a punie. Je ne recevrai rien avant ce soir.

-Pauvre enfant, s'écria le corbeau. Tu me fais pitié. Tu es si mignonne. Attends-moi une minute. Je vais t'apporter quelque chose tout de suite.

-Merci, se réjouit Magali.

Quand il revint, il tenait un long ver de terre dans son bec.

-Tiens. Je t'en ai choisi un beau. Il rampait dans la boue.

-Je ne mange pas des vers de terre, dit notre amie. 

-Dommage, déclara le corbeau. Si tu étais vraiment affamée, tu le prendrais, on dirait un macaroni.

-Ah non, s'écria Magali, c'est dégoûtant. Enfin, merci quand même.

Il avala le ver de terre puis s'envola.


Elle s'approcha de l'étang. Elle se glissa entre les roseaux et les hautes herbes qui poussent sur les bords et avança près de l'eau. Elle entendit les canards coincouiner.  Quelques-uns s'approchèrent de notre amie.

-Bonjour petite fille.

-Bonjour les canards. Pourriez-vous me donner quelque chose de bon à manger ? J'ai faim. Ma tête tourne.

-Oui, certainement. Que dirais-tu d'une bonne tartine ?

-Magnifique, se réjouit Magali. Enfin un animal qui me propose des bonnes choses. Où puis-je en trouver ?

-Fais le tour de l'étang. Elles t'attendent de l'autre côté.

Notre amie contourna la mare. Elle chantait, elle sautait, heureuse. Elle se réjouissait d'avoir une bonne tartine.

Quand elle arriva de l'autre côté de l'étang, elle déchanta. Des morceaux de pain flottaient à la surface de l'eau. Quelqu'un était venu jeter des vieilles croûtes aux canards. Elles stagnaient encore à la surface de l'eau. Elles étaient molles et bien sûr, imprégnées de l'eau de l'étang. Elles contenaient du pipi de canard, de la bave de grenouille, avec l'odeur de poisson mort et un peu de boue et de vase pour couronner le tout.

-Je ne peux pas manger cela, dit Magali les larmes aux yeux.

-Tu es une enfant délicate et gâtée, déclarèrent les canards. Tant pis pour toi.

Ils s'éloignèrent en coincouinant à qui mieux mieux, comme s'ils se moquaient d'elle.


-Magali, Magali, écoute-moi.

Se tournant, notre amie aperçut une toile accrochée entre deux branches. Une petite araignée se trouvait en son centre.

-Toi, tu es trop petite pour me donner à manger.

-Veux-tu une mouche bien tendre ? Une belle vient de se laisser prendre entre mes fils. Elle est toute fraîche.

-Je ne mange pas de mouches, murmura la fillette.

-Vraiment! s'étonna l'araignée. Si tu la croques en une fois avec les pattes et les ailes, tu verras, elle te paraîtra délicieuse et un tout petit peu sucrée.

Magali fit une moue de dégoût et de tristesse à la fois.

-Je ne veux pas cela. Je ne mange pas des mouches.

-Écoute-moi alors, suggéra l'araignée en voyant le chagrin de notre amie. Je crois que tu ferais mieux de retourner chez toi. Pourquoi as-tu si faim ?

-J'ai refusé mes petits pois ce midi. Alors, papa m'a punie. Je ne recevrai rien avant ce soir.

-Retourne chez toi, près de ta maman. Prends-la dans tes bras et donne-lui un gros bisou. Demande-lui pardon. Dis-lui alors que tu as si faim. Elle te donnera quelque chose à manger.

-Merci, fit Magali. Je crois que tu as raison.


La fillette revint à la maison. Elle aperçut sa mère dans la cuisine. Elle mettait un peu d'ordre. Elle s'en approcha et l'embrassa tendrement.

-Je te demande pardon. Je n'ai pas été gentille à midi, en refusant les petits pois. Je le regrette maintenant.

-Je te pardonne, ma chérie. Je ne demande pas de tout manger si tu n’aimes pas, mais au moins, de goûter, et de refuser poliment au lieu de cracher et de te plaindre.

-J'ai très faim, maman.

-Ton assiette est sur la table, avec les petits pois et les pommes de terre. Tu peux les manger. Je te donne même la permission de réchauffer le tout dans le micro-ondes.

Magali glissa l'assiette dans le four. Puis, assise à la table de la cuisine, elle mangea ses petits pois et ses pommes de terre. Quand on a si faim, tout semble bon. Elle trouva d'ailleurs ses petits pois délicieux.

Quand sa maman vit que sa petite fille avalait tout le dîner de grand appétit, elle comprit qu'elle devait avoir bien faim. 


Magali songea à sa chance d'être un enfant et pas un animal. Elle ne devait pas manger de la nourriture pour chat ou des souris, ni des pucerons ou des fourmis, des grains de blé tout secs, de l'herbe ou des fleurs, des vers de terre, des tartines moisies à la surface d'un étang ou des mouches. Quel bonheur !