Noël - Pâques - Saint Nicolas
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Le Train de 14h27

     Caroline adore les trains. Elle se rend parfois à un passage à niveau, à trente minutes de chez elle, à vélo, par une petite route de poussière et de soleil. Là, elle se place près de la barrière du passage à niveau et regarde passer un train ou deux. De temps en temps, elle y va avec son amie Rivière d'Etoiles.

Un mercredi d'été, Caroline monta sur son vélo. Elle suivit cette piste de terre et de sable, brûlée de soleil, bordée de roches jaunes et ocres, et qui s'enfonce dans le désert. Comme souvent, elle portait un short en jean bleu, un t-shirt blanc et des baskets un peu sales. Une demi-heure plus tard, elle arriva au passage à niveau.

Elle transpirait. Elle essuya la sueur qui coulait le long de son front du revers de sa main et coucha son vélo derrière un rocher rouge.

 

Tout était silence autour d'elle. Pas un chant d'oiseau, encore moins un cri d'animal. Parfois, une petite brise chaude levait du sable. Cela provoquait d'étranges tourbillons de poussière. Autour d'elle, les rochers martelés de soleil semblaient dormir, assoupis comme des éléphants dans la savane. Le ciel était d'un bleu intense. Le soleil, énorme boule de feu, buvait tout et desséchait tout.

Et Caroline écoutait le silence.

 

Soudain, au loin, à gauche, sur l'horizon, elle aperçut le serpent noir qu'elle attendait. Le train de 14 heures 27. Ce serpent noir sembla d'abord immobile sur la ligne qui séparait le bleu du jaune éblouissant. Puis, elle le vit se glisser sur le sable. À cette distance on ne distinguait pas le rail.

Peu à peu, le train approcha. La fillette reconnut la puissante locomotive au diesel, et ses trois phares allumés à l'avant: un au-dessus, deux en-dessous. Cela formait un triangle.

Puis, le sol se mit à vibrer à cause de l'énorme convoi et surtout de la locomotive.

Comme chaque fois, elle fut surprise par le "ding, ding, ding" des barrières qui s'abaissent et barrent la route pour empêcher les éventuelles voitures, pourtant si rares, de passer.

Puis elle perçut le grondement de la grosse locomotive. Elle avançait à bonne vitesse, soulevant un nuage de poussière. Elle ressentit le frottement des roues en fer contre le rail brûlant.

Notre amie, impressionnée, regarda l'avant du train passer à quelques mètres d'elle. Elle fit un signe de la main au conducteur qu'elle devinait derrière les reflets des vitres. La sirène retentit, sans doute pour répondre au salut de notre amie. La petite fille sentit son cœur palpiter au rythme de la puissante machine.

Puis elle compta les wagons qui défilaient les uns derrière les autres, rythmant un bruit régulier, celui des intervalles entre les rails posés sur le sol rocailleux.

Peu à peu, le bruit diminua. La poussière retomba sur le sol et le dernier wagon disparut, là-bas, vers la droite, très loin, derrière les collines.

Caroline remonta sur son vélo et retourna chez elle. Le souvenir du passage du train occupait encore sa mémoire, comme celui de la sirène qui avait déchiré le silence du désert.

 

Le mercredi suivant, elle revint au passage à niveau à la même heure. Elle emportait, cette fois-ci, un grand carton plié en trois sur le porte-bagage de son vélo. Elle y avait écrit avec un gros feutre noir:

"Salut, je suis Caroline".

Quand le grand train approcha, elle ouvrit le carton et présenta son prénom au conducteur. Le machiniste lui fit un grand sourire, et, le pouce levé, par la fenêtre ouverte, lui laissa percevoir qu'il avait compris. La fillette suivit le long convoi des yeux, jusqu'à ce qu'il disparaisse dans les collines.

Elle souriait à son bonheur.

 

Elle revint le mercredi suivant. La chaleur était encore plus intense. On étouffait dans l'air immobile, comme figé, du mois d'août.

Quand le train passa, l'homme tenait un carton entre ses mains. Il le présenta par la fenêtre de la locomotive. Il était marqué:

"Salut Caroline. Je suis Paul".

La fillette fit signe longtemps avec la main, et, quand le dernier wagon disparut, elle en avait compté quatre-vingt-huit cette fois, émue, très émue, elle essuya une larme sur sa joue.

Puis elle remonta sur son vélo et revint chez elle. Elle raconta son aventure à sa meilleure amie, Rivière d'Etoiles.

 

Le mercredi suivant, accompagnée par sa copine, elle retourna au passage à niveau, malgré le ciel menaçant d'orage. Caroline apportait à son tour un grand carton.

Elle y avait écrit: "Salut Paul".

Ainsi ils firent connaissance, cet été-là, au mois d'août. C'était toujours le même train, celui de 14h27.


Mais les jours passaient. L'école avait repris. Maintenant, le mois d'octobre était entamé. Il faisait un peu moins chaud. Les orages plus fréquents balayaient le ciel et les pistes de terre.

Caroline caressait un rêve depuis longtemps, celui de monter dans une locomotive, d'aller devant, à côté du conducteur, et voir défiler le paysage, sentir glisser le rail sous le train. Son vœu était ravivé par ses allées et venues au passage à niveau.

Un mercredi, audacieusement, elle prit un carton et écrivit au feutre bleu:

"Paul, je voudrais aller dans la locomotive".

Le puissant train défila, les trois phares allumés, dans Ie grondement du moteur, du rail et de la sirène, au cœur du "ding, ding, ding" des barrières abaissées et de la poussière de sable levée. Le machiniste sembla déchiffrer le message écrit sur le carton de notre amie.

Il eut un geste  évasif de la main et des doigts, par la fenêtre, en s'éloignant. Les grands trains ne peuvent pas s'arrêter ainsi, sur commande, n'importe où.

Caroline revint chez elle, pleine d'espoir. Elle y pensa tous les soirs en s'endormant.

 

Le mercredi suivant, elle revint au passage à niveau, un rien avant 14h27. Elle attendait "son" train. Allait-il s'arrêter pour elle ?

La locomotive arriva, mugissant son grondement, soulevant sa poussière, les phares allumés. La sirène hurla dans le tintement de la cloche qui annonçait que les barrières se trouvaient abaissées. La fenêtre était ouverte.

Paul tenait une enveloppe dans une main, et, de l'autre, l'index bien tendu, il la montra à notre amie. Puis, pointant un doigt vers la fillette, il la lança par la fenêtre.

Caroline regarda défiler tout le convoi.

Quand le grondement fut noyé dans le silence et que la poussière fut retombée, quand les barrières s'ouvrirent et que la sonnerie cessa, elle se précipita, près de la voie de chemin de fer et saisit la lettre tombée dans les broussailles.

Elle revint près de son vélo, s'assit par terre contre un rocher et ouvrit. Elle lut fébrilement le message. 

"Salut Caroline. Viens mercredi prochain, avant 14h27. J'arrêterai le train dix secondes au passage à niveau. Tu pourras monter. On ira à Toroweap. Nous y arriverons à 16 h 01. Un ami te ramènera au passage à niveau en camion. Préviens tes parents. Paul."

Caroline serra l'enveloppe contre son cœur, sous son t-shirt. Quelle joie, quel bonheur!

Elle s'en ouvrit à Rivière d'Etoiles. Son amie amérindienne se réjouit à son tour d'accompagner sa copine la semaine suivante.

 

Le mercredi, les deux filles, très impatientes, arrivèrent au moins une demi-heure à l'avance au rendez-vous. Elles attachèrent leurs vélos au pied d'un cactus avec une bonne chaîne pour que l'on ne les leur vole pas.

Enfin, le train arriva. D'abord au loin, le serpent sur le sable jaune sous l'horizon bleu. Puis le sifflement du rail, la poussière, les grands phares allumés, le grondement du puissant moteur. Le "ding, ding, ding" des barrières enchaîna. Et puis, dans un fracas de poussière et de bruit, un crissement suraigu de roues métalliques glissant sur le rail retentit. L'immense train s'arrêta.

-Viens. Monte.

-Mon amie peut m'accompagner ?

-Bien sûr.

Caroline et Rivière d'Etoiles escaladèrent le marchepied de la locomotive. La porte se referma derrière elles et le convoi démarra.

 

Quel bonheur! Quel bonheur de découvrir autour d'elles les écrans lumineux, les manettes, les leviers et toutes les commandes du train.

Et par la fenêtre avant, le paysage défilait, passionnant. Elles regardaient les voies disparaître sous la locomotive. Elles observaient les viaducs qu'ils franchissaient, les petites gares qu'ils dépassaient sans s'arrêter, avec parfois, sur les quais, quelques personnes qui suivaient des yeux le grand train. Quel bonheur ! Elles entendaient le "ding, ding, ding" des passages à niveau aux croisements des pistes et des routes.

Le plus impressionnant, c'étaient les tunnels. Ils apparaissaient d'abord au loin telle la gueule ouverte d'un grand dragon tapi au soleil et qui allait les avaler. Puis, elles voyaient ce trou béant approcher inexorablement. Ça devenait comme la bouche d'une bête immense. Et on y entrait ! Il y faisait tout noir. Et puis, enfin, on distinguait un point lumineux, qui grandissait, qui grandissait et on ressortait de l'autre côté du tunnel.

Caroline raconta à Paul des épisodes de sa vie dans la montagne. Puis elle expliqua que, maintenant, ses parents tenaient un hôtel à Blanding et que la vie était plus facile.

Rivière d'Etoiles se jeta dans la conversation. C'était à celle qui parlerait le plus.

Elles étaient tellement heureuses.

Paul les regardait vivre. Il souriait en les écoutant. Il expliqua qu'il habitait à près de trois mille kilomètres de là, de l'autre côte du pays. Il vivait seul, il n'avait pas de famille.

Quand ils arrivèrent en gare de Toroweap, le train s'arrêta. Les filles descendirent sur le quai. Paul leur présenta un homme du rail, un de ses amis.

-Jimmy, tu veux bien reconduire ces deux fillettes au passage à niveau près de Blanding ?

-Certainement, répondit-il. Je pars à l'instant et y on arrivera dans deux heures. Malheureusement, je n'ai qu'une place à l'avant, à côté du siège du conducteur. Alors, si elles veulent rester ensemble, il vaudrait mieux qu'elles se mettent dans la benne du camion, si elles ne sont pas trop délicates.

Ainsi l'homme reconduisit Caroline et Rivière d'Etoiles à leurs vélos, assises en plein ciel dans la benne et avalant la poussière de la route. Tu les connais, elles en ont vu d'autres. Elles ne craignent pas un peu de chaleur, un peu de poussière, un peu de soleil ou un grand vent.

 

Les jours défilaient. Fin novembre, le mercredi 27, Caroline se trouvait à son poste, à la barrière. Paul présenta un carton à la fenêtre. 

"Viens mercredi prochain au passage à niveau".

Caroline sourit. Qu'allait-il se passer le mercredi suivant ? Son ami conducteur allait-il de nouveau arrêter son train ? Une nouvelle chance de monter dans la locomotive ? Qu'allait-il se passer mercredi prochain ? se répétait la fillette.

Quand le train arriva, le 4 décembre, il ne ralentit pas. Elle n'entendit pas le crissement des roues sur le rail. Elle ne perçut que le grondement de la locomotive. Elle vit la lumière des trois phares dans la poussière. La sirène retentit, dominant la sonnerie du passage à niveau. "Ding...ding...ding..."

Paul montra un paquet brun bien ficelé. Il indiqua à Caroline, avec son index tendu, que c'était pour elle, puis il le jeta par la fenêtre.

Et le train continua. Notre amie salua longuement.

Quand le dernier wagon disparut, elle se précipita le long du rail. Le paquet avait roulé près du lit boueux d'une rivière. Elle coupa la ficelle au canif et arracha fébrilement le papier brun. À l'intérieur se trouvait une boîte dans un bel emballage entouré de plastic à bulles pour amortir les chocs.

Il était écrit:

"Bonne fête de St-Nicolas, Caroline" !

La fillette déchira le fin papier bleu et rouge et découvrit une locomotive miniature, une locomotive identique à celle que conduisait Paul. Quel bonheur ! Quelle joie ! Quel merveilleux cadeau ! et si bien choisi.

Revenue chez elle, Caroline la montra à ses parents, à ses petits frères, à ses amies à l'école. Tout le monde bien sûr connaissait l'histoire de l'amitié entre Paul et Caroline.

 

Le mercredi suivant, notre amie retourna au train avec un grand panneau, le plus grand qu'elle put emporter sur le porte-bagage de son vélo.

Cette fois elle y écrivit cinquante fois: merci, merci, merci, merci, merci…

 

Le mercredi 18 décembre, Caroline revint au train avec un autre carton sur son porte-bagage. Elle voulait jouer au père Noël, au père Noël pour Paul. Elle voulait lui faire un cadeau. Mais comment le lui remettre? Il ne pouvait sans doute pas arrêter son convoi sans être prévenu à l'avance. Or, s'il n'arrêtait pas son train, lancer le cadeau vers la vitre serait risqué. Notre amie pouvait rater son coup. Le paquet tomberait par terre, pire, serait déchiqueté par les roues de la locomotive ou des wagons.

Donc, Caroline emporta son carton et écrivit:

Paul, peux-tu arrêter ton train mercredi prochain ?

Le conducteur fit un signe vague, un geste de la main, comme pour dire : Pas sûr...

 

Caroline revint à Blanding avec une idée en tête. Elle envisageait d'offrir à Paul une très jolie poupée. 

Elle en parla à son père. Il critiqua l'achat en riant.

-Enfin, Caroline, un homme de soixante ans, dis-tu. Lui offrir une poupée ! Achète-lui plutôt une boîte de cigares.

-Et s'il ne fume pas ? rétorqua Caroline.

-Et bien il les donnera à quelqu'un d'autre, à un ami.

Non, se dit notre amie. Je vais lui offrir une poupée.

Du côté de maman, les critiques fusèrent également.

-Ma chérie, un monsieur de soixante ans. Il va croire que tu te moques de lui. Une poupée, enfin, te rends-tu bien compte de ce que tu fais ? Apporte-lui un livre. Un roman policier.

Mais Caroline ne changea pas d'avis. Une poupée.

Même Rivière d'Etoiles se moqua de son amie, en disant que ce cadeau était ridicule.

-Viens choisir quelque chose dans le magasin de mes parents. Une jolie couverture, une broderie indienne, un objet d'artisanat.

Mais quand Caroline a une intuition, elle n'en démord pas. Elle acheta la poupée et la fit emballer.


Le 25 décembre, notre amie se rendit seule à la voie de chemin de fer, son cadeau fixé à son porte-bagages.

Elle coucha son vélo dans le sable. Elle prit le paquet, s'assit contre un rocher et attendit. Elle frissonnait. Le froid, l'émotion.

Soudain elle se rendit compte que peut-être le 25 décembre, le train ne passerait pas.

Mais il apparut au loin, long serpent qui glisse entre les rochers. Bientôt le sol se mit à vibrer.

Le "ding, ding, ding" de la barrière retentit. La fillette vit venir vers elle les trois puissants phares de la locomotive. La poussière se leva. Le crissement des roues lui fit battre la chamade. La puissante locomotive freina et le convoi s'arrêta pendant quelques secondes.

Caroline se précipita et tendit son cadeau.

-Joyeux Noël, Paul.

-Merci, Caroline !

Puis, sans avoir le temps d'ouvrir son paquet, Paul remit la locomotive en route et repartit vers l'horizon des collines.

 

Pendant toute la semaine, la fillette, inquiète, hésita... une poupée ! Je suis folle, se dit-eller. Il a dû la jeter le long du rail en croyant que je me moquais de lui.

Plus les jours passaient, plus elle était angoissée.

-J'aurais dû écouter papa et acheter des cigares… Ou suivre l'avis de maman, un roman policier… Rivière d'Etoiles avait raison… Offrir une poupée à un monsieur de soixante ans ! Quelle folle idée... Je ne retournerai jamais plus voir passer ce train.

 

Pourtant elle y revint le mercredi 1er janvier. Le train allait-il passer ?

Caroline monta sur son vélo et se rendit seule au passage à niveau. Elle attendit. Notre amie avait l'impression d'entendre battre son cœur.

Et puis, il apparut au loin. Le convoi s'approcha, les phares allumés. Il défila en grondant dans le grand fracas des roues.

Le train ne  s'arrêta pas.

Paul se tenait à la fenêtre. Il jeta une enveloppe. Puis, il sortit un mouchoir, et la main tendue par l'ouverture, il l'agita longuement, comme s'il signait ses adieux à Caroline.

Notre amie avait le cœur serré. Elle se demandait pourquoi l'homme faisait cette fois au revoir si longtemps en s'éloignant. Elle resta immobile dans la poussière et le fracas.

 

Après le passage du dernier wagon, Caroline ramassa la lettre. Elle s'assit au bord de la rivière, l'ouvrit et lut.

-Chère Caroline je te remercie pour ton merveilleux cadeau. Tu ne pouvais pas le savoir, je ne te l'avais pas dit. J'ai perdu mes parents très jeune. Ils sont morts quand j'avais trois ans et demi. J'ai été élevé par un oncle et une tante qui furent très sévères avec moi. Des cadeaux, j'en ai presque jamais eu. Ils m'ont souvent placé en pensionnat. Je ne les voyais que de temps en temps. J'ai beaucoup manqué de tendresse.

Plus tard, j'ai appris à vivre seul. Un conducteur de locomotive est un homme très solitaire, dans son train.

Maintenant tu ne me verras plus, Caroline, je suis à la retraite. Je suis pensionné depuis trois semaines, car j'ai soixante ans.

Je ne devais pas conduire ce 25 décembre ni ce 1er janvier.

Le 25 décembre, tu m'avais demandé d'arrêter le train, alors je me suis présenté comme volontaire. J'ai remplacé un père de famille qui a pu ainsi passer les fêtes de Noël avec ses enfants et son épouse. Et puis, j'ai déballé ton merveilleux cadeau.

Alors, ce 1er janvier, je me suis à nouveau porté volontaire pour conduire ma locomotive, afin de te remettre cette lettre. Nous ne nous reverrons plus, mais je ne t'oublierai jamais. Je n'oublierai jamais la petite Caroline et sa merveilleuse poupée tout en tendresse.

J'ai reçu le plus beau cadeau de Noël de toute ma vie. Je ne serai plus jamais seul avec ton adorable poupée. Merci Caroline. Je t'embrasse. Paul.

Caroline glissa la lettre sous son t-shirt. Elle monta sur son vélo et revint à Blanding.

Émue, elle pleura tout le long du chemin du retour.