Béatrice et François
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Le Livre du Mage

     Un jour d'été de l'an 1234, le duc de Rochehaut parcourait ses forêts accompagné de quinze soldats, tous à cheval et armés d'arcs et de flèches. Ils parvinrent devant une petite maison au toit de chaume qui se trouvait au milieu d'une clairière. Ils l'entourèrent.

Le duc fit avancer son cheval d'un mètre et cria :

-Mage, sors de là!

Un peu de fumée s'échappait par la cheminée de la maison. La porte resta fermée, muette.

-Mage, sors de là, deuxième fois!

Personne ne répondit. Le vent faisait trembler le chaume. Le cheval d'un des soldats s'ébroua.

-Mage Icarus, si tu ne sors pas de ta demeure immédiatement je la fais détruire par mes archers.

La porte s'ouvrit. Un homme de forte carrure, aux cheveux longs et bruns, aux yeux très noirs et vêtu d'un grand manteau rouge apparut sur le seuil.

-Que veux-tu, duc de Rochehaut?

-Mage Icarus, je te donne jusque demain matin pour quitter cette maison et t'en aller au-delà de mes terres. Je te chasse. J'en ai assez de toi et de tes sorcelleries... A moins que tu me confies ta formule magique, ajouta-t-il sur un ton mielleux.

L'homme se tut un instant. Il regarda fixement le duc.

-Ma formule magique, tu ne la recevras jamais.

-Alors, je te conseille de disparaître. Demain matin à la première heure, je reviendrai avec mes archers. Leurs flèches seront enflammées et je détruirai ta demeure.

Le seigneur de Rochehaut fit demi-tour et repartit avec ses soldats.


-Ainsi, murmura le mage Icarus, il ose me chasser... Je sais ce que je vais faire pour me venger, et ma vengeance sera terrible.

Il entra dans sa maison et ranima le feu dans sa cheminée. Il posa une marmite de cuivre au-dessus des flammes. Il y versa plusieurs poudres aux couleurs étranges. Il ajouta de l'eau sombre, au teint rubis, et d'autres produits connus par lui seul.

Ensuite, il tourna les pages de plusieurs livres et prononça quelques incantations, en remuant le liquide qui se mit à bouillonner.

Cela finit par former une sorte de boule ovale de la taille d'un oeuf de poule. Cela ressemblait à de l'or. Quelques petites taches noires apparurent sur la coquille extérieure. 

-Parfait, murmura le mage. Et maintenant, écrivons. Tu veux connaître ma précieuse formule magique, Duc! Tu vas l'avoir. Je vais juste la modifier un peu, pour mon plus grand plaisir.

Il prit un petit cahier, et, lentement, écrivit sur quatre pages du carnet.

"Rahou-Gougou-Enzi". " Sanga zongo". "Azal i malamou". "Nganga azali ndoki".

Après avoir achevé son oeuvre, il se frotta les mains.

-Voilà. Ma vengeance est prête, Duc de Rochehaut. Mon seul regret, c'est que je ne serai pas là pour te voir. A moins que... à moins que... Mais oui, bien sûr! Je pourrais être présent! Il me suffirait de trouver un arbre pas trop éloigné de ma maison.


Le lendemain, le duc revint en compagnie des quinze archers. Chacun d'entre eux tenait une arbalète et portait un carreau enflammé.

On appelle ainsi la flèche d'une arbalète. 

Ils se placèrent autour de la maison du mage, tendirent les cordes de leurs armes et lancèrent leurs carreaux. En quelques instants, le chalet devint un brasier.

Personne n'en sortit. Une heure après, il ne resta plus qu'un peu de cendre qui fumait.

-Bien, commanda le duc de Rochehaut, maintenant, soldats, parcourez les environs, visitez tous les bosquets, regardez dans les arbres, découvrez des cachettes éventuelles. Si vous voyez quelqu'un ou quelque chose qui vous paraît étrange, apportez-les moi.

Pendant un long moment, les hommes fouillèrent les taillis, les arbres, tout ce qui poussait dans les environs. Ils revinrent sans avoir rien trouvé, sauf l'un d'entre eux. Un des soldats tenait à la main un oeuf en or, dont la coquille présentait des taches noires. Et un petit carnet.

-Voici, maître! J'ai aperçu ceci dans un arbre, là-bas, à l'orée du bois. Le tronc de ce chêne est creux. Il a dû être foudroyé, expliqua l'homme. Ces objets se trouvaient à l'intérieur.

Le duc de Rochehaut prit l'oeuf.

-On le dirait en or!

II ouvrit le carnet et aperçut l'inscription manuscrite. Il reconnut l'écriture du mage.

-La formule! Je tiens peut-être enfin la formule du mage. Vous pouvez partir, soldats. Retournez au château, et dites à la duchesse que je reviendrai pour midi.

-Tu ne veux pas qu'on t'accompagne, maître?

-Non, je désire rester seul, mes amis. Prévenez mon épouse et mes enfants que je serai à temps pour le dîner.


Les soldats s'éloignèrent. Le duc demeura seul. Il descendit de cheval. II s'appuya contre le tronc du vieux chêne et observa l'oeuf en or qu'il tenait en main. Il ouvrit le carnet à la première page et lut ce qu'il croyait être la formule du mage.

-"Rahou-Gougou-Enzi".

" Sanga zongo".

"Azal i malamou".

Il arriva à la quatrième page.

-C'est mal écrit, maugréa-t-il entre ses dents. On dirait:

"Nganga azali ndoki".

L'épouse et les enfants du duc l'attendirent, mais il ne vint pas pour le dîner. Il ne réapparut pas au soir. Plus personne n'entendit parler du seigneur de Rochehaut. Les soldats le cherchèrent dans ses bois, mais ne trouvèrent que son cheval. Aucune trace du corps.

Après avoir patienté quelques semaines, la duchesse et ses enfants quittèrent définitivement la région et se rendirent dans leur famille dans le sud du pays.

Le château demeura laissé à l'abandon, c'est-à-dire livré aux pillards, qui emportèrent les tapis, les meubles, les rideaux et tout ce qui restait à l'intérieur.

Abandonnée par les hommes, la bâtisse fut lentement envahie par la forêt. Les pierres se déscellèrent les unes après les autres. La grêle, les neiges, le soleil, les orages, et surtout les plantes et les arbres et leurs racines s'infiltrèrent partout.

Le château s'écroula, mur après voûte, tour après tour. Il ne resta bientôt plus qu'un simple tas de pierres, envahi par les ronces, les orties et toutes sortes de plantes. Et cinq cents ans passèrent.


Vers l'an mille sept cent cinquante, par un soir de pluie torrentielle épouvantable, deux enfants, deux garçons, qui gardaient des moutons, se retrouvèrent près du grand chêne. Ils cherchaient un abri.

-On est perdus, murmura le plus jeune.

-Oui, répondit l'autre. Mais regarde, tu vois cet arbre? On dirait qu'il est creux. Allons nous y abriter et rassemblons les moutons autour. On y passera la nuit, et puis, demain matin, nous retrouverons notre chemin et notre village.

Les deux enfants se réfugièrent dans le chêne très ancien, âgé peut-être de six cents ans.

En explorant le tronc, un des gamins découvrit, dans une fente, un oeuf qui semblait être en or et un petit carnet.

-Hé, regarde ce que j'ai trouvé!

Ils tournèrent les pages du carnet du mage.

-Quelque chose est écrit...

-Je ne sais pas lire, fit le plus jeune.

-Moi non plus, je ne sais pas lire, répéta l'aîné.

A cette époque-là, les enfants n'allaient pas souvent à l'école. Ils vivaient pauvrement. Dans les villages, ils gardaient les moutons et les chèvres pendant que les parents travaillaient aux champs.

Les deux garçons ne savaient ni lire ni écrire. Cette fois, tant mieux pour eux, sans doute...

Ils repartirent vers leur village à l'aube, se promettant de revenir chercher la pierre et le carnet un autre jour. Mais, comme ils s'étaient égarés pour y arriver, ils ne retrouvèrent jamais le chêne, perdu au milieu de la forêt.

Deux cent cinquante ans passèrent encore. Et nous voilà aujourd'hui.


-Béatrice?

-Oui, François?

-Je peux venir jouer avec toi cet après-midi?

C'était un beau samedi d'été.

-Oui, bien sûr! se réjouit la fillette.

-Il fait chaud! Si on allait faire un tour dans la forêt, proposa son copain.

-Je ne peux pas y aller toute seule! Mes parents ne veulent pas.

-Tu n'iras pas toute seule. Je t'accompagne.

Les deux amis, âgés de sept ans, partirent donc pour les grands bois. Ils sont très bons amis. Les petites soeurs de François s'appellent Olivia, cinq ans et demi, et Amandine, trois ans et demi. Le petit frère de Béatrice, un bébé, Nicolas, n'a pas encore un an.

Béatrice portait une jupe en jean. Le garçon, un bermuda. Ils avaient tous les deux un t-shirt rouge et des sandales de gymnastique plus très blanches. 

Tout à coup, François s'exclama :

-En me promenant avec mon père et mes petites soeurs, l'autre jour, on a aperçu un vieux chêne. Papa dit qu'il a plus de cinq cents ans, peut être mille. Son tronc est creux. Ça t'intéresse de le voir?

-Oh oui, répondit Béatrice, j'aimerais bien.


Tous deux s'éloignèrent du chemin, et arrivèrent au pied d'un arbre énorme et creux.

-Je n'ai jamais vu un si grand, affirma la fillette.

-Moi non plus, ajouta le garçon. Regarde, on peut même se glisser à l'intérieur.

Ils entrèrent dans le chêne. Tout à coup, François escalada le tronc avec l'aide de sa copine. Béatrice le suivit des yeux.

-Oh! s'écria notre ami! Je vois un trou et … Tiens, c'est quoi ça?

Il sortit d'une fente de l'arbre une pierre qui ressemblait à un oeuf.

-Ça alors, on dirait de l'or!

Ils virent quelques taches noires sur la coquille.

Le garçon tenait l'oeuf en main.

-J'ai encore trouvé autre chose, un petit livre.

Béatrice prit le carnet et François garda l'oeuf. Ils s'assirent par terre, appuyés contre l'arbre. La fillette ouvrit le carnet à la première page.

-Je vais lire, dit elle. Quels mots étranges!

-"Rahou-Gougou-enzi".

Elle tourna la page.

-"Sanga zongo".

-"Azal i malamou".

Encore une page.

-Ici, c'est mal écrit, dit Béatrice. "Nganga azali ndoki", prononça-t-elle d'une voix hésitante.

Il ne se passa rien. Elle lisait, mais son copain tenait l'oeuf.

-Je me demande ce que ça veut dire, s'interrogea la fillette.

-Du chinois peut-être, proposa son ami.

-Ah non, le chinois s'écrit autrement, de haut en bas. Mais, peut-être de l'arabe.

-Mais non, l'arabe, on ne saurait pas lire les lettres. Je pense à du latin.

-Oui, peut-être du latin, répéta Béatrice.

François prit le livre des mains de son amie. Il tenait donc l'oeuf en or dans l'une, et le carnet de l'autre. La fillette fit quelques pas hors du tronc pour observer le chêne de plus loin.

-"Rahou Gougou enzi", prononça le garçon.

-"Sanga zongo".

-"Azal i malamou".

-"Nganga azali ndoki".

-François, où es-tu ? fit Béatrice, en revenant vers son copain censé être resté dans l'arbre. Arrête de me faire peur. Tu t'es caché? Où es-tu?

Silence et murmure du vent.

-S'il te plaît, arrête. Si c'est une blague, je n'aime pas.

Personne ne répondit. Béatrice regarda vers le haut du tronc. Puis elle fit le tour de l'arbre. Elle scruta les environs. Son copain avait bel et bien disparu.

- François, cria-t-elle. Maintenant reviens!

Elle retourna à l'intérieur du chêne. Par terre, elle découvrit un crapaud. Il n'était pas là tantôt.


- "Coa-a,Coa-a".

Tout à coup, apercevant le carnet et l'oeuf en or à côté du crapaud, une idée lui vint. Une idée terrible. Et si les quatre phrases du livre étaient une formule magique? Et si cet animal...Si c'était son copain! Elle s'agenouilla devant le crapaud.

-Es-tu François?

-"Coa-a".

-Attends, pas comme ça! Si tu es mon ami, dis "coa-a" trois fois. Es-tu mon copain François? répéta Béatrice, fermement.

-"Coa-a, Coa-a, Coa-a"...

-Oh, mon Dieu, que faut-il faire? Dois-je lire la formule? Si oui, coasse trois fois. Si non, coasse deux fois.

-"Coa-a, Coa-a".

Béatrice glissa le livre et l'oeuf dans une poche, puis elle fit passer le crapaud dans un pli au bas de sa jupe en jean, car elle n'aimait pas beaucoup le toucher. Elle se mit en route vers sa maison en tenant à deux mains l'ourlet du bas.


-Papa, maman, venez voir! Observez ce crapaud.

Elle le posa sur la table de la cuisine. Nicolas, le petit frère, regardait en souriant.

-C'est François!

-Pas possible, s'exclama papa.

-Je te jure, c'est François!

Elle leur raconta leur aventure et expliqua la disparition de son ami.

-Regarde, tu vois cette boule en or? Tu vois ce livre? Si on lit la formule écrite là, et qu'on tient la boule en or en main en même temps, on devient un crapaud.

-Incroyable, Béatrice!

-Je t'assure, papa!

Les parents de notre amie, impressionnés et intrigués, téléphonèrent à ceux de François.


Ils arrivèrent, dans l'heure, avec Olivia et Amandine, les petites soeurs du garçon. En voyant leur grand frère devenu crapaud, elles se mirent à pleurer.

-Si je comprends bien tes explications, dit le père de François à Béatrice, si je prends cet oeuf en main, et si je prononce la formule qui est écrite là dans le carnet, je vais devenir un crapaud.

-Je... Je crois, je crois bien, monsieur.

-"Coa-a,coa-a,coa-a", fit l'animal.

Le papa du garçon se tourna vers son épouse.

-Qu'en penses-tu, ma chérie?

-Je demeure perplexe, murmura la maman.

-Je vais tenter l'expérience, décida le papa. Je vais prononcer la formule en tenant l'oeuf en main. Je te fais confiance. Tu réussiras à nous retransformer en humains.

Il prit l'oeuf en or avec les petites taches noires dans sa main gauche, il ouvrit le carnet avec celle de droite et prononça la terrible formule.

-"Rahou Gougou enzi". "Sanga zongo"." Azal imalamou". "Nganga azali ndoki".

Sur la table, deux "coa-a, coa-a" différents retentirent. Deux crapauds coassaient!


-Mon Dieu! s'écria la maman du garçon.

Les deux petites soeurs redoublèrent leurs pleurs.

La mère de notre ami contacta son docteur. Il les envoya à l'hôpital. L'hôpital conseilla de consulter un vétérinaire. Le vétérinaire ne put rien faire non plus. Il déclara que les crapauds semblaient en bonne santé. Il suggéra d'appeler un mage.

Plusieurs magiciens, astrologues ou diseurs de bonne aventure furent contactés. L'un d'entre eux expliqua à la maman de François qu'il fallait rencontrer Odister, le plus grand mage du pays. Il habitait en solitaire dans les forêts ardennaises. Lui peut-être pourrait faire quelque chose pour transformer les deux crapauds en un mari et un fils.


La maman de François confia les petites aux parents de Béatrice et emmena notre amie dans sa voiture. Elles placèrent les deux crapauds dans une boîte à chaussures percée de quelques trous pour qu'ils respirent. Elles emportaient le carnet et l'oeuf.

Elles arrivèrent au village où habite le mage Odister. Il les reçut très gentiment. Mais lorsque l'homme ouvrit le carnet...

-Mon Dieu! s'écria-t-il. Cette écriture... Ce carnet... Cet oeuf! Cela vient du mage Icarus! Le mage le plus puissant de tous les temps. Il vécut vers les années 1200 à 1250. Désolé madame, je ne peux en rien vous aider, vous et votre famille. Seul Icarus peut défaire ce qu'il a fait. Il découvrit une formule extraordinaire auprès d'un magicien venu de Chine et à qui il avait sauvé la vie. Icarus modifia semble-t-il la formule, mais je ne sais pas pourquoi. Beaucoup de mes collègues tentèrent de retrouver les mots exacts, mais aucun d'entre eux n'a réussi.

Béatrice et la maman de François se taisaient et écoutaient.

-Seul le mage Icarus, madame, peut sauver votre mari et votre enfant.

La situation parut désespérée. Cet homme devait être mort depuis bien longtemps. Aujourd'hui, il dépasserait les huit cents ans.


Le lendemain, un dimanche, Béatrice partit seule dans la forêt. Elle arriva au chêne découvert avec son copain et où le garçon avait été transformé en crapaud. Elle s'assit dans le tronc creux. Puis, elle s'adressa à l'arbre.

-Grand chêne, tu as peut-être mille ans, me dit-on. Tu rencontras sans doute le mage Icarus autrefois. Il habitait dans ces bois, paraît-il. Peux-tu faire quelque chose pour mes amis?

Soudain, elle sentit une rafale de vent, une bourrasque, qui secoua les branches du chêne. Et notre amie crut percevoir une voix grinçante.

-Reviens... à minuit...

-Revenir à minuit? répéta la fillette. Je le ferai.


Elle courut à la maison. Elle expliqua à ses parents ce qu'elle venait d'entendre.

À la nuit, la maman de François emmena la courageuse fillette dans sa voiture. Elles emportaient les deux crapauds placés dans la boîte à chaussures. Notre amie tenait le livre du mage et l'oeuf en mains.

Il fallut arrêter le véhicule à une centaine de mètres de l'arbre. Le chemin devenait impraticable.

-Je t'accompagne, fit la maman de François en sortant de l'auto.

-Madame, dit Béatrice, je crois hélas qu'il vaut mieux que j'y aille seule... Sinon peut-être que l'arbre ne me parlera plus. Je préférerais vous voir à mes côtés, mais j'étais seule, cet après-midi, quand l'arbre m'a parlé.

-Tu n'auras pas peur?

-Si, répondit la fillette, très peur, mais... je le fais pour François, et pour votre mari.

-Je t'attends dans la voiture, promit la maman. Je garde la fenêtre ouverte. Le chêne se trouve à cent mètres. Je patienterai aussi longtemps qu'il le faudra, toute la nuit si nécessaire. Prends bien ton temps. Et si tu as trop peur, ou si rien ne va plus, appelle-moi, je viendrai immédiatement.

-Merci, madame.

-Bonne chance. J'admire ton courage, tu sais!


Béatrice prit la boîte à chaussures. Elle emporta également l'oeuf en or et le livre du mage, qu'elle glissa dans la poche bavette de sa salopette verte qu'elle portait cette nuit. Elle se dirigea vers l'arbre. Elle posa la caissette par terre à l'intérieur du tronc, puis elle l'ouvrit. Elle observa les deux animaux.

Elle caressa un des crapauds, mais se demanda soudain si c'était son ami, ou si elle berçait le père de son copain. Elle ne savait plus très bien lequel des deux était le papa et lequel était François.

Une nuit de pleine lune. Il ne faisait pas très chaud. La fillette frissonna autant de froid que de peur. Un renard glapit sous les sapins. Un hibou hulula au loin.

-Me voici, grand chêne. J'attends, mais il ne se passe rien!

Alors, de nouveau une bourrasque secoua l'arbre, et elle entendit la voix grinçante.

-Attends... Attends minuit juste.


Au douzième coup de minuit, une mystérieuse brume grise monta de la forêt. Elle entoura le chêne. Le brouillard devint tellement épais qu'à présent Béatrice, qui s'était redressée, ne voyait même plus les autres arbres à la lisière du bois. Elle se sentit comme seule au monde.

Elle ne distinguait plus que le tronc où elle se trouvait et même pas les branches du sommet. Et puis, venant aussi de la forêt, elle aperçut quelqu'un qui s'approchait.

L'ombre avançait vers elle. Un homme. Elle observa son visage mince et ses yeux noirs. Il portait un grand manteau rouge qui tombait jusqu'à terre...

Oui, tu devines juste : c'est le mage Icarus. Mais notre amie ne le sait pas, parce qu'elle ne l'a bien entendu jamais rencontré.

L'homme s'approcha de l'arbre et regarda la fillette. Puis, il observa les crapauds.

-Je suis le mage Icarus. Enfin, un garçon plus courageux que les autres ose venir jusqu'à moi.

-Je... je ne suis pas un garçon, murmura Béatrice. Je suis une fille.

-Une fille! Mais tu portes des habits de garçon!

Notre amie portait sa salopette verte, un t-shirt et des baskets.

-Euh, non! dit Béatrice. Aujourd'hui, les filles s'habillent comme des garçons.

-Ah, s'étonna l'homme. De mon temps, les garçons aussi portaient des robes.

-Ah bon, sourit notre amie.

Le mage poursuivit.

-Donc, tu es une fille. Et tu oses venir jusqu'ici et m'attendre.

-S'il vous plaît, monsieur, supplia Béatrice, mon copain et son papa ont été transformés en crapauds. Vous pouvez les aider?

-Oui. Je peux les libérer de la malédiction. La vengeance ne s'adressait pas à eux mais au duc de Rochehaut.

Tu comprends, toi qui me lis, pourquoi on ne revit jamais le duc. Il fut changé en crapaud et disparut dans les bois, sitôt la formule prononcée, en 1234.

-Pour transformer ton copain et son père en humains, il me faut trois choses, dit le mage.

-Je vous donnerai ce que vous voudrez, promit Béatrice. Vous voulez mon canif ?

-Un canif, cria le mage. Un canif... Regarde ce gros sapin.

Il fit un geste bref de la main et du bras à l'horizontale et l'arbre, coupé en deux, tomba lourdement sur le sol.

-Je peux abattre un arbre d'un geste ou d'un regard et tu voudrais que je m'intéresse à un canif?

-Excusez-moi, s'inquiéta notre amie. Si vous voulez, je peux vous donner ma montre?

-Une montre... ricana le mage. Cela fait plus de sept cent cinquante ans que j'attends ce rendez-vous et tu voudrais me donner une montre! Décidément, tu te moques de moi?

-Oh non, s'écria la fillette. Mais alors, que puis-je vous offrir?

-D'abord, rends-moi l'oeuf.

-Le voici!

L'homme le prit en main.

-Tu ne le verras plus.

-Ça ne fait rien, répondit Béatrice.

Il ferma le poing. Quand il l'ouvrit, l'oeuf avait disparu.

-Maintenant, il me faut le carnet avec la formule.

-Le voici!

Elle posa le livre dans sa main.

-Tu ne le reverras plus non plus.

Béatrice haussa les épaules. Le mage ferma le poing puis l'ouvrit. Le livre avait disparu.


-Il me faut encore quelque chose, affirma le mage.

-Je ne possède rien d'autre, murmura notre amie.

-Je voudrais tes deux tresses brunes.

-Mes... mes tresses? s'étonna la fillette.

-Oui, confirma le mage.

Béatrice aime bien ses cheveux longs. Elle fait souvent une queue de cheval, mais ce soir, elle portait deux jolies tresses. Elle n'avait guère envie de les couper, mais, pour son copain et son père, elle accepta.

Elle ouvrit la lame de son canif et trancha ses deux tresses. Elle les donna au mage.

Il en posa une sur chaque crapaud. Puis, il demanda à la petite fille de reculer et de s'éloigner.

Une lumière blanche apparut dans le chêne. Elle grandit et illumina l'arbre. Elle devint peu à peu si éblouissante qu'on se serait cru en plein jour. Puis, soudain, tout disparut.

A l'intérieur du chêne, Béatrice aperçut François et son papa qui se regardaient étonnés.

- Madame! Madame! Vous pouvez venir, appela notre amie.

La maman de François arriva en courant. Elle embrassa son mari et son fils. Puis, tous félicitèrent Béatrice pour son courage. Ils revinrent ensemble à la maison.

Personne ne revit le terrible mage Icarus.

Ils revinrent ensemble à la maison et fêtèrent leurs retrouvailles.