Béatrice et François
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Les Sept Sorcières

 Il faisait un temps épouvantable. Depuis hier soir, il n'arrêtait pas de pleuvoir. Béatrice était chez sa grand-mère. Elle avait eu la chance de pouvoir inviter son copain François. Ils ont tous deux sept ans. Ils sont tous deux en deuxième année primaire. C'était les vacances.
Par ce mauvais temps, Béatrice avait demandé à sa grand-mère la permission d'aller jouer au grenier. La vieille dame avait accepté du bout des lèvres, en demandant de ne pas faire trop de désordre.
Profitant de la permission, les deux amis se glissèrent parmi les vieux coffres, les armoires anciennes, les habits démodés. Ils passèrent près d'une grande table couverte de vieux livres très poussiéreux, eux-mêmes couverts à certains endroits, de toiles d'araignées. Ces recueils n'avaient plus été feuilletés depuis longtemps.
François en trouva un à son goût, il l'emporta et s'assit dans un fauteuil gris souris usé, en soulevant un nuage de poussière.
-Viens voir, Béatrice. Regarde : "Six formules magiques de sorcières".
-Voilà un titre prometteur, répondit la fillette.
Ils ouvrirent le livre. Le titre était répété à la page de garde. "Six formules magiques de sorcières". En plus, il était indiqué en plus petits caractères : "avec baguette pour les réaliser".
-Hélas, fit remarquer François, la baguette manque.
La couverture du livre faisait un repli. On aurait pu y glisser une baguette, mais elle manquait.
-Tant pis, parcourons-le quand même.
Le fauteuil patiné était grand, les enfants plutôt minces. Ils s'assirent l'un contre l'autre sur les coussins, tournèrent les pages du livre, et lurent.
Voici ce qui était inscrit :
Je m'étais perdu dans un bois. Je me demandais comment m'en sortir. Il y avait beaucoup de vent. Il ne pleuvait pas, mais cette bise était froide. Elle soulevait les feuilles mortes et faisait grincer les troncs. La nuit était tombée.
Soudain, j'aperçus une petite lueur au fond de la forêt. Je m'en approchai, dans le but d'y demander de l'aide. Mais avant d'entrer et surtout avant de frapper à la porte, je voulus savoir à qui j'avais affaire. Dans les bois, la nuit, les occupants des maisons isolées ne sont pas toujours très recommandables. Après avoir écarté les toiles d'araignées d'un petit carreau couvert de poussières, j'aperçus une pièce assez sombre. Un grand feu brûlait dans une cheminée en pierres noircies. Assis en trois quarts de cercle autour de cet âtre, se trouvaient sept femmes. Immédiatement, je compris à leur aspect que j'avais affaire à une réunion de sorcières. Plus question de frapper à la porte.
Je découvris alors un réduit qui se trouvait entre le mur de la maison et la forêt. Il était couvert par un auvent. C'était une remise à bois. Je réussis à me glisser entre les bûches et le mur. Là, à défaut d'avoir chaud, j'étais au moins à l'abri de la pluie qui s'était mise à tomber.
Une planche de la cabane était fendue. Grâce à elle, je pus voir et entendre ce qui se passait dans la pièce à côté. Ce que je vis et entendis acheva de m'horrifier.
Une des sorcières, qui semblait être leur reine, parla la première.
-Les filles, vous allez présenter chacune à votre tour votre nouvelle formule de magie et puis nous voterons toutes ensembles et nous élirons notre nouvelle reine.
Une première sorcière se leva. Elle était laide. Son visage était couvert de boutons d'où sortaient du pus noir.
-Moi, je puis me rendre invisible.
-Bravo, bravo, s'écrièrent toutes les autres.
"Cela devenait intéressant. Je me pris au jeu de les écouter. Voici une formule que je rêvais de posséder depuis toujours. Devenir invisible. J'ai sorti, malgré ma peur et ma fatigue, un petit carnet de ma poche et un crayon … et j'ai noté.
"Pendant un instant la sorcière qui venait de parler disparut au regard de toutes. Une nouvelle salve d'applaudissements termina sa démonstration, quand elle réapparut.
-Moi, déclara une seconde, très laide aussi avec sa peau comme celle d'un crocodile, j'ai réussi à créer une formule qui permet d'éviter que les chiens nous flairent.
-À quoi cela sert? demanda la reine.
-C'est très précieux, répondit la candidate. Lorsque nous passons dans les fermes ou dans les maisons, pour terroriser les enfants, il y a souvent un chien qui aboie ou qui nous poursuit. Chance si nous réussissons à nous sauver sans être mordues. Grâce à cette formule, je réussis à pénétrer dans les chambres des enfants, sans faire aboyer le chien, sans qu'il ne me sente, sans qu'il ne me suive.
-Ce n'est pas mal, sourit la reine des sorcières.
J'écoutais, transpirant de peur d'être repéré, mais fasciné par ce que j'entendais, stupéfait de ma chance d'être arrivé là au bon moment.
-Je puis faire mieux, dit une troisième sorcière, maigre comme un squelette. Moi, je suis capable de transformer de la neige en farine et de la farine en neige.
-Joli, complimentèrent l'une ou l'autre des vieilles femmes. Mais cela sert à quoi?
-Réfléchissez un instant. En hiver, il n'y a rien à manger dans la forêt. Il n'y a plus un seul grain de blé à cueillir dans les champs. Alors, c'est bien utile de transformer de la neige en farine, cela permet de cuire un pain, des tartes, des gâteaux… Et en été, quand il fait si chaud et que nous transpirons en travaillant et en marchant, transformer un peu de farine en neige, voilà qui rafraîchit drôlement l'atmosphère et permet de supporter ces grosses chaleurs.
-Intéressant, intéressant, apprécia la reine. Et toi ma chère, dit-elle en se tournant vers la plus grosse des sorcières. .Elle était énorme et son ventre monumental.
-Moi, je puis me rendre aussi légère qu'une plume.
-Bravo, bravo, complimenta la reine. Voilà quelque chose qui sera bien utile, surtout pour toi.
-Ne te moque pas, répondit la sorcière obèse. Ne te moque pas. Se rendre aussi légère qu'un plume permet de voler, de sortir par une fenêtre en profitant de la brise, du vent ou de la tempête.
La vieille femme s'éleva vers le plafond, y flotta un instant comme une bulle de savon, avant de retomber lourdement sur le sol.
-À moi, dit la cinquième qui avait des yeux rouges. Je vous propose le jeu du QUE-QUE.
À ce moment-là, je fus distrait par quelques bruits, quelques craquements assez proches de moi. Je craignis l'arrivée de quelqu'un qui me surprendrait. Mais c'était le vent qui faisait crisser et grincer les troncs des sapins qui m'entouraient. J'aperçus un cerf et deux biches qui s'encouraient.
En attendant, j'avais perdu le fil de mon observation. Je n'ai donc pas entendu en quoi consistait le jeu du QUE-QUE.
La dernière sorcière se leva:
-On fait quoi?
-On est réunies pour élire la nouvelle reine.
-Ah oui. J'avais oublié. Je suis toujours distraite. J'égare toujours ma baguette magique. Alors, j'ai inventé une formule qui me permet de la retrouver. Lorsque je prononce ce petit mot, ma baguette magique vient aussitôt se placer dans ma main.
-Bravo la distraite, bravo la distraite, crièrent les autres sorcières à l'unisson.
J'en avais assez. Je sortis sans bruit de ma cachette et je m'encourus. À l'aube, j'aperçus un village et deux heures plus tard, je revins chez moi. J'ai rédigé ce livre. J'espère qu'il vous plaira. Soyez prudents, si vous tentez d'utiliser les formules…
Béatrice regarda François. François regarda Béatrice.
-Quel livre génial, s'exclama le garçon.
-Fabuleux, renchérit Béatrice. J'ai bien envie d'essayer.
-Moi aussi, ajouta François. Ce serait passionnant, mais malheureusement, on ne pourra rien faire du tout. Tu l'as vu comme moi, la baguette manque…
-À moins qu'on utilise la dernière formule, celle de la sixième sorcière, pour faire venir la baguette dans notre main. Tu te souviens, celle de la sorcière distraite.
-Oh oui, se réjouit François, vite, tournons les pages.
Les deux amis se rendirent aussitôt à la page de la sixième formule. Il était indiqué qu'il fallait la prononcer à minuit juste, devant une bougie allumée et assis dans un grenier.
Nos amis rangèrent le livre, et redescendirent jouer au salon.
Au soir, après le souper et la douche, ils s'assirent sur leur lit et attendirent avec impatience que la grand-mère de Béatrice se décide enfin à monter se coucher.

À onze heures du soir, ce fut chose faite. Alors, tous deux en pyjama et sandales de gymnastique, s'apprêtèrent à sortir de la chambre. Ils emportaient une grosse bougie et des allumettes qu'ils avaient empruntées sans le dire à la vieille dame.
Ils montèrent lentement l'escalier qui menait au grenier. Comme cet escalier de bois grince abominablement, ils passèrent le long de la rampe pour éviter de faire trop de bruit et ne pas attirer l'attention de la grand-mère qui ne dormait peut-être pas encore. Ils pénétrèrent à pas feutrés à l'intérieur du grenier. Ils refermèrent la porte derrière eux.
Béatrice posa la grosse bougie sur le coffre. François l'alluma. Une belle petite flamme vibrante répandit sa lumière dans le grenier fantomatique qui à cette heure de la nuit paraissait bien sinistre et effrayant, surtout à la lueur qui tremblait et faisait danser les ombres des meubles sur les murs. Béatrice prit le livre en main, et prononça la sixième formule en donnant la main à son copain.
-AKOYA.
Un bruit se fit entendre. Un bruit violent. Le carreau d'une des lucarnes du toit du grenier vola en éclats. Une baguette apparut, flotta en l'air un moment, traversa le grenier et vint se placer dans la main de la fillette.
-Merveilleux, sourit Béatrice. On tient la baguette magique.
-Attends, tais-toi, chuchota François. Écoute.
Un craquement venait de se produire dans l'escalier du grenier, suivi par un second.
-Ta grand-mère nous a entendus. C'est à cause de l'arrivée de la baguette. On aurait dû lui ouvrir la fenêtre, comme ça le carreau n'aurait pas été brisé.
-Trop tard, craignit Béatrice. Vite allons voir.
Les deux enfants se précipitèrent vers la porte et l'entrouvrirent. Mais, regardant par le haut de la rampe, ils aperçurent avec horreur non pas la grand-mère de Béatrice mais sept sorcières, vêtues de noir et qui montaient lentement vers le grenier.
-Mon Dieu, elles ont suivi la baguette. Que fait-on? s'inquiéta la fillette.
-On souffle la bougie et on se cache derrière le coffre, commanda François. Trop tard pour redescendre.
Les deux enfants se précipitèrent derrière le grand bahut, soufflèrent la bougie en passant et se cachèrent derrière les planches en se mettant à quatre pattes. Une à une, les sorcières pénétrèrent à l'intérieur du grenier. On les entendait chuchoter.
-Je suis sûre qu'ils sont ici.
-D'ailleurs, cela sent la bougie, remarqua une autre, ils viennent de la souffler.
-En effet, regardez. On voit un peu de fumée dans le rayon de lune. Ils ont soufflé la bougie parce qu'ils ont peur d'être repérés. Ils doivent être cachés quelque part, cherchons.
-Elles vont nous trouver, chuchota François à Béatrice.
-Oui, répondit Béatrice. Mais nous pourrions nous rendre invisibles. Nous avons la formule dans le livre, celle de la sorcière couverte de boutons.
-Tu as raison. Vite, dépêchons-nous.
Fébrilement, les deux enfants ouvrirent le livre à la page de la formule de l'invisibilité. Ils la prononcèrent mais sans résultat.
Ils s'aperçurent alors qu'il était précisé qu'ils ne pouvaient porter qu'un seul vêtement, car un vêtement seulement pouvait être rendu invisible en même temps que la personne qui en était vêtue. Ils choisirent tous les deux de ne garder que leur pantalon de pyjama. Ils se mirent vite pieds nus et torses nus.
Ils murmurèrent à nouveau la formule et disparurent. Plusieurs sorcières passèrent près du coffre, mais nos amis étaient devenus totalement invisibles.
-Regardez ce que je trouve, cria une des sorcières. Ce sont des vestes de pyjamas et des chaussures. Je suis sûre qu'ils se sont rendus invisibles grâce à nos formules magiques. Ils espèrent nous échapper, mais je vais les retrouver.
-Comment feras-tu? demanda une autre sorcière.
-Je vais utiliser ma baguette et faire apparaître mon chien. Et lui il va les flairer.
-Vite, chuchota Béatrice à François. Il faut que nous prononcions la formule qui permet d'éviter que ce chien nous trouve. C'est celle de la sorcière à peau de crocodile. Oh, regarde, il est là.
Un gros chien venait d'arriver dans la pièce. Béatrice et François murmurèrent en se donnant la main et en tenant fermement la baguette:
-Rhume, rhume, rhume.
Sauvés! Le chien tourna dans tous les sens, mais ne parvint pas à flairer le moindre début de piste pour retrouver nos deux amis toujours dissimulés et invisibles derrière le coffre.
-Ils sont malins, murmura la sorcière. Mais moi, je vais vous les faire apparaître. Je vais créer un grand tas de farine et en la lançant en l'air, elle flottera partout dans la pièce. Elle se posera sur eux et nous obtiendrons ainsi la forme, les contours des deux enfants.
Bientôt, l'atmosphère de la pièce fut entièrement imprégnée de farine. Mais Béatrice et François avaient tourné une page. Ils avaient à présent la formule de la sorcière squelette, celle qui change la farine en neige. Ils prononcèrent: Neige, neige, neige. La farine se transforma en flocons de neige qui se posèrent sur le sol.
Malheureusement, il se mit à faire glacial dans le grenier. Nos amis, pieds nus, torse nu dans la neige, grelottaient.
-Ils ne pourront pas tenir longtemps, murmura une sorcière. Ils ne résisteront pas à ce froid. Ils sont pieds nus et presque tout nus. Ils vont devoir s'enfuir et quitter le grenier. Nous apercevrons leurs traces de pas dans la neige. Nous n'aurons plus qu'à les suivre et les prendre.
Béatrice et François étaient inquiets. Cette fois-ci, ils ne voyaient vraiment pas de solution pour s'échapper et il faisait tellement froid qu'ils tremblaient, à moitié gelés.
Tout à coup, François indiqua à son amie la page de la formule magique qui permet de devenir aussi léger qu'une plume, celle de la grosse sorcière.
-Si on fait cela, chuchota le garçon, nous profiterons de la brise légère qui pénètre par le carreau cassé, et nous nous envolerons par la fenêtre. Elles ne pourront pas nous rattraper, et nous ne laisserons aucune trace derrière nous.
Malheureusement, pour pouvoir réussir cette transformation, il fallait tenir une plume en main. Or, nos amis n'en avaient pas.
-Je sais bien où il y en a, murmura Béatrice à l'oreille de son copain. Ma tenue d'Indien est juste de l'autre côté de la grande armoire.
-Comment vas-tu arriver là sans qu'elles le remarquent?
-Je peux réussir. François, aide-moi à monter au-dessus de l'armoire. Je vais ramper là-haut et j'attraperai les plumes de mon costume d'Indien. J'en arracherai deux, une pour toi et une pour moi. Je reviendrai par le même chemin. Nous prononcerons la formule magique, et nous nous envolerons par la fenêtre.
Avec l'aide de son copain, Béatrice réussit à monter au-dessus de l'armoire. Les planches grincèrent un peu, mais la fillette était légère et souple. Elle put atteindre les plumes de son costume. Elle en arracha deux et revint, quelques instants plus tard, près de son copain.
Quand ils furent l'un près de l'autre, tremblant et grelottant de froid, ils murmurèrent:
-Plume, plume, plume.
Ils se sentirent aussitôt soulevés. Ils étaient devenus tellement légers qu'ils flottaient comme un nuage. Emportant la baguette magique avec eux, ils volèrent lentement vers le plafond du grenier, tout en observant, avec le sourire, les sept sorcières qui continuaient à fouiller et à chercher après eux dans la pièce. Ils atteignirent lentement la lucarne, mais se trouvèrent aussitôt emportés par un vent assez puissant qui soufflait à l'extérieur.
La situation était périlleuse. Nos amis étaient entraînés vers les arbres au fond du jardin. Ils furent précipités sur la canopée, là où les branches et les feuilles se terminent.
Se donnant la main d'une part et se tenant aux branches d'autre part, ils parvinrent à descendre lentement vers le sol. Il leur était quasi impossible de marcher. Ils étaient bien trop légers. Ils risquaient surtout de s'envoler à chaque coup de vent. Cela ne pouvait plus durer.
-Comment cesser de flotter? se demanda François.
-Et être à nouveau visibles, ajouta Béatrice.
-On pourrait peut-être risquer le jeu du "QUE-QUE"? Celui de la sorcière aux yeux rouges. Il faut saisir la baguette magique et la tenir assez fort. Je me souviens qu'il est écrit que si on la tient trop faiblement, "il" sera trop petit, mais par contre, si on sert trop fort la baguette, "il" sera trop grand. Mais qui ou quoi est "il"?
Nos amis saisirent la baguette avec une certaine force et prononcèrent le "QUE-QUE". Un dragon vert et bleu de trois mètres de haut apparut. Il murmura aussitôt d'une voix grave :
-Je vois que vous avez envie de jouer au "QUE-QUE", le grand jeu des dragons. Excellente idée!
-C'est quoi le jeu du "QUE-QUE"? demanda Béatrice.
- Tu ne connais pas le jeu du "QUE-QUE"? s'étonna le dragon.
-Non, répondit la fillette angoissée.
-On pose une question à chacun son tour. Que faut-il faire…? Que faut-il penser…? Que suis-je…? Le premier qui ne sait pas répondre à la question de l'autre a perdu.
-Et alors, que se passe-t-il? demanda François.
-Le gagnant prend la baguette magique et transforme l'autre en ce qu'il veut, ajouta le dragon. Si je gagne, je vous transformerai en grenouille et crapaud. Je commence, déclara le dragon.
Il leur posa une première question.
-Chaque nuit, je change de place pour dormir, pourtant j'habite toujours la même maison. Que suis-je?
Béatrice et François se regardèrent. Soudain, Béatrice répondit :
-Je suis un escargot, car l'escargot porte sa maison avec lui quand il se déplace.
-Bravo, apprécia le dragon. Bien répondu. La tortue, c'était bien aussi.
François se tourna vers l'immense animal.
-Que faut-il faire pour redevenir comme nous étions avant, c'est-à-dire visibles et lestés d'un poids normal pour ne pas nous envoler et ne plus devoir nous accrocher aux branches tout le temps?
-Facile, répondit le dragon, je connais la réponse. Il suffit de dire "Tika", en tenant la baguette magique.
Les deux enfants prononcèrent "Tika" et retrouvèrent leur visibilité et leur poids normal. Ils ne risquaient plus d'être entraînés comme des feuilles mortes, au gré du vent.
-À mon tour, déclara le dragon. Dans une course, à pied ou à vélo, par exemple, quand tu dépasses le deuxième, tu deviens le…?
Toi qui me lis, tu as la réponse?
Béatrice s'écria :
-Le premier.
-Non, cria François, très fort en calculs et en logique. Quand on dépasse le deuxième, on devient le deuxième. Il faut passer le premier pour être le premier.
-Bravo, accepta le dragon. Bien répondu. À votre tour.
-Que faut-il faire pour faire disparaître les sorcières qui sont au grenier? demanda Béatrice.
-Je connais la réponse, se réjouit le dragon. Il faut tremper votre baguette magique dans de l'eau de pluie et leur envoyer des gouttes, en criant : "disparais". Chacune à son tour disparaîtra lorsque la goutte d'eau la touchera.
-À moi, déclara le dragon. Écoutez-moi bien.
-Non, interrompit François, on joue plus.
-Impossible, affirma le dragon, quand on commence une partie de "QUE-QUE", on joue jusqu'à ce qu'il y ait un perdant. C'est à moi. Je suis un mammifère et je ponds des oeufs. Que suis-je?
-Un ornithorynque, cria Béatrice.
-Bravo, les enfants, félicita le dragon. Décidément, vous êtes très forts.
-À nous, déclara François.
Le dragon se tut. Le garçon se tourna vers sa copine.
-Il faut trouver une question à laquelle il ne pourra pas répondre, sinon nous finirons par perdre à ce petit jeu…
-Je sais, dit Béatrice. Que faut-il faire pour que tu disparaisses, dragon?
-Je ne peux pas répondre à cette question, avoua le dragon.
-Tu as perdu, sourit la fillette.
Alors nos amis empoignèrent la baguette magique et transformèrent le dragon en une peluche de vingt-cinq centimètres.
Ensuite, toujours pieds nus, torses nus, en pyjama, dans le vent et sous la pluie, ils se dirigèrent vers la maison de la grand-mère tout en emportant leur nouvelle peluche.
La grand-mère de Béatrice, comme beaucoup de ces dames âgées de la campagne, recueille l'eau de pluie dans un grand tonneau. Nos amis prirent un petit seau, le remplirent d'eau de pluie, puis, tenant la baguette magique, se dirigèrent à pas de loup vers le grenier, décidés à se battre.
Béatrice tenait le seau d'eau de pluie. François avait la baguette en main. Ils montèrent l'escalier sans bruit. Arrivés en haut, le garçon trempa la baguette, ouvrit la porte du grenier d'un coup sec, et, en criant "disparais", entreprit de lancer une goutte sur chaque sorcière. Elles disparurent les unes après les autres, sauf leur reine, qui s'était cachée derrière un grand meuble.
François la repéra et lui envoya une goutte. Mais avant que l'eau de pluie ne l'atteigne, la septième sorcière réagit en envoyant un éclair par le bout de ses deux index, tendus vers les enfants. L'un fit disparaître le livre des formules et l'autre la baguette. Puis, la reine des sorcières se volatilisa à son tour.
À part la neige qui fondait et la vitre brisée de la lucarne, tout était en ordre à présent.
-On a gagné, s'écria Béatrice.
-En effet, fit François. Malheureusement, on ne pourra plus jouer aux formules magiques, on ne les a plus.
-Mais si, dit Béatrice.
-Mais non, répondit François. On n'a même plus de baguette magique.
-Mais si, souviens-toi, il y a une formule pour la faire revenir.
Toi qui me lis, tu t'en rappelles?
La fillette regarda le garçon. Le copain regarda son amie. Tous deux, dans l'émotion de ce qu'ils venaient de vivre, avaient oublié la formule magique qui permet de faire revenir vers soi la baguette lorsqu'on l'a perdue.
Et, faute de baguette magique, ainsi finit l'histoire.