Christine
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La clé

       Deux hommes discutaient dans un jardin, près d'une grande maison assez vieille et sombre.
       -Ainsi, tu es sûr que personne ne la trouvera ? Tu es certain que personne jamais ne pourra mettre la main sur elle, là où tu l'as cachée ?
       -Personne ne la retrouvera, répondit l'autre. Je l'ai placée dans une grande boîte en fer. La boîte en fer est posée dans une caisse. J'y ai ajouté des cailloux pour que cela soit bien lourd. Je suis allé dans la forêt, tu sais, là où se trouve un petit lac, près d'une vieille tour. J'ai jeté la caisse dans le lac. J'ai surveillé. Cela a fait des bulles et la caisse est allée au fond. Elle est enfoncée dans la vase pour toujours.
       -Tu n'as rencontré personne ?
       -Non. Rien. Le coin était solitaire. Personne ne m'a vu sauf une chouette. Elles ne parlent pas, que je sache. Elle m'a par contre bien fait peur.
       -Bon, je te fais confiance.

       Christine était dans son lit. C'était le soir, elle allait bientôt s'endormir. Papa et maman lui avaient donné leur dernier bisou. Sa fenêtre était grande ouverte, parce qu'elle attendait Chachou, son hibou. L'oiseau arriva. Christine a le don de parler aux animaux, mais c'est son hibou qui lui a appris à l'utiliser, quand elle était toute petite.
       -Christine, dit-il en se posant sur l'appui de fenêtre, j'ai une histoire amusante à te raconter.
       -J'aime bien les histoires amusantes, sourit Christine.
       Elle s'assit dans son lit.
       -La nuit passée, j'ai eu une aventure. Tu sais que je vais souvent chasser la souris du côté du lac vert, dans la vieille tour.
       -Oui, répondit Christine, je connais. J'y ai rencontré mon amie Myriam. (Cf. CHR.8, la tour du lac vert)
       -Là, je trouve les plus grosses et les plus tendres.
       -Arrête, supplia la fillette. Je n'aime pas quand tu me parles de manger des souris.
       -Bon, fit Chachou. Je continue mon histoire. J'étais au sommet de la tour, quand j'ai entendu une voiture s'arrêter. Un homme en est sorti. Il portait une caisse. Il regardait partout autour de lui. Il semblait sur ses gardes, en tout cas il avait très peur. Il est allé au bord du lac, à côté du saule-pleureur. Et il a jeté la caisse dans l'eau.
       -C'est dégoûtant, interrompit Christine. Le lac n'est pas une poubelle.
       -A ce moment-là, j'ai fait « Ouh, ouh, ouh... ». Il s'est précipité dans sa voiture, il a  démarré et il est parti à toute vitesse. Cela doit être un fameux froussard, pour avoir peur d'un hibou.
       -A moins qu'il n'ait pas la conscience tranquille, songea Christine. Ce n'est pas habituel d'aller jeter une caisse la nuit dans un étang au milieu du bois. C'était intéressant, ton histoire.
       -Bon, je te laisse. Bonne nuit.
       -Bonne nuit, Chachou.
       Le hibou s'envola.
       En s'endormant, Christine réfléchit. Un homme, la nuit, regarde si personne ne le suit. Il porte une caisse. Il a très peur. Il jette la caisse dans un lac et s'encourt quand il entend hululer un hibou. Cet homme-là, ne doit pas être très droit dans ses bottes. Cela serait bien un bandit. Qu'a-t-il jeté dans l'eau ? J'aimerais bien le savoir. Vous savez que Christine est très curieuse... trop curieuse, beaucoup trop...
       Et toi, tu aimerais savoir ce qu'il y a dans cette caisse ?

       Le lendemain, Christine demanda à son papa et à sa maman la permission d'aller jusqu'au lac. Elle devait les avertir car pour arriver à cet endroit, il faut marcher pendant trois heures au moins. Et il en faut trois autres pour en revenir. Cela veut dire six heures, sans flâner, soit toute la journée. Les parents acceptèrent.
       -Tu en profiteras pour aller inspecter la barquette, ajouta le papa de notre amie. J'espère qu'elle est toujours bien arrimée à l'arbre le long du ponton de grand lac.
       -D'accord, promit Christine. Je regarderai.
       Elle passa sa vieille salopette en jean, son t-shirt, ses baskets, qui sont des sandales de gymnastique usées. Elle glissa une ceinture à sa taille pour pouvoir y accrocher sa gourde. Elle descendit déjeuner et boire son lait. Elle se fit une tartine supplémentaire pour midi qu'elle emballa et qu'elle glissa dans la poche bavette près de son canif. Elle arrangea bien ses deux tresses et ainsi parée, elle s'en alla.
       Elle suivit le long chemin en terre qui file à gauche de sa maison. Il faisait très beau. Tout resplendissait de fleurs et de lumière.
       Elle quitta le chemin au bout d'une heure et demie et s'engagea le long d'un sentier, qui va par collines et vallées. Elle traversa deux petites rivières les pieds dans l'eau, parce qu'il n'y a pas de pont. Puis, mouillée jusqu'aux genoux, elle parcourut un vaste bois de sapins et atteignit le grand lac. Toute une promenade.
       Christine vérifia que la barquette était bien en ordre et à sa place.
       Alors, elle quitta le lac et monta vers le petit étang vert caché sur la hauteur. L'eau n'est pas verte mais une abondante végétation a poussé à la surface. On y voit des nénuphars et leurs belles fleurs, mais aussi et surtout, des toutes petites plantes, faites de minuscules feuilles innombrables. Des lentilles d'eau. Il y en a tant et si bien qu'on n'aperçoit même pas l'eau en-dessous. On dirait un grand tapis vert.
       Christine repéra le saule-pleureur et se demanda où la caisse avait été jetée. « A côté du saule » avait raconté Chachou. Comment faire pour la retrouver ? Christine tenta d'apercevoir le fond en se tenant à une branche et en se penchant, mais elle ne vit rien. Avec sa main, elle écarta les plantes, mais les lentilles d'eau vertes reprenaient aussitôt leur place à la surface.
       Il n'y avait qu'une solution. Il fallait entrer dans l'eau. Elle n'est pas très chaude. Elle n'est pas très propre, non plus. L'eau d'un lac, ce n'est pas une piscine. Ça ne sent pas très bon. Il y a des poissons pourris là-dedans, des branches qui se décomposent doucement dans la vase, des crapauds  morts...
       Christine sait qu'il est rare de rencontrer quelqu'un dans sa forêt. Il faisait chaud. Elle ôta sa salopette, enleva son t-shirt, et se mit pieds nus. Elle entra dans l'eau juste avec sa culotte, comme si elle avait un petit maillot. Elle en eut rapidement jusqu'au ventre. Elle frissonna un peu.
       En avançant doucement, en déplaçant délicatement les pieds, elle évita des branches déjà à moitié pourries et les cailloux pointus. Tout à coup, elle buta contre une grosse boîte. Elle avait de l'eau jusqu'à la poitrine à cet endroit.
       Pour prendre la caisse, elle dut se pencher en avant. Elle fut obligée de se mouiller tout à fait, même la tête. Ses jolies tresses furent trempées d'eau douteuse. Elle plongea, en fermant les yeux, sans respirer. Elle saisit la caisse, la souleva, et la posa sur la berge. Elle sortit de l'eau toute dégoulinante.
       Elle tira la caisse contre le tronc du saule-pleureur et s'assit au soleil. Elle grelottait car l'eau était très froide. Elle avait posé ses habits près d'elle. Elle se tenait prête à s'habiller, mais elle attendait de sécher un petit peu.
       Elle entreprit d'ouvrir le coffret. Ce n'était pas facile parce qu'il y avait des gros clous. Enfin, avec de la patience, et l'aide de son canif, elle arriva à ses fins. Elle ouvrit. C'était plein de cailloux. Quelle déception.
       Elle enleva les pierres et fit bien. Au fond de la caisse, elle découvrit une boîte en fer. Elle l'ouvrit et vit une grosse clé. Christine la regarda, perplexe. Elle était fort grande et en fer. Elle n'en avait jamais vu une pareille. A quoi pouvait-elle bien servir ?

       Tout à coup, la fillette entendit du bruit derrière elle. Elle se retourna vivement. C'était un renard, son renard, un de ses grands amis de la forêt.
       -Oh, se fâcha Christine. Tu m'as saisie.
       -C'est bien ce que je voulais, affirma le renard. J'aime surprendre.
       Notre amie s'habilla rapidement.
       -Tu as trouvé quelque chose dans l'étang ? demanda-t-il.
       -J'ai trouvé cette clé, montra la fillette. Mais je ne sais pas à quoi elle sert. Elle a une petite odeur étrange et je ne sais pas très bien à quoi cela correspond.
       Le renard s'approcha, renifla, grogna, flaira à nouveau.
       -Je connais cette odeur, murmura le renard. Je connais cette odeur, c'est un endroit dans la forêt, mais je ne sais plus où c'est.
       -Allons, cherche, insista Christine.
       -Attends. Oui, j'ai trouvé ! Je sais ce que c'est. En arrivant au village, en venant de chez toi, à l'orée de la forêt, la route se divise en deux. Il y a le chemin du bas et le chemin du haut. Si tu suis le chemin du haut, cela monte très fort et tu longes un grand mur sur ta gauche.
       -Oui, un mur en briques, je le vois.
       -C'est ça, confirma le renard.
       -C'est le mur du vieux cimetière, dit Christine.
       -Et bien, l'odeur de la clé vient de là quelque part. C'est une clé qui a traîné longtemps près ou dans le vieux cimetière abandonné.
       Le renard s'en alla. Notre amie réfléchit un long moment sous le saule en mangeant sa tartine. D'un côté, visiter un lieu pareil faisait un peu peur. C'était impressionnant. Elle ne trouvait pas très amusant d'aller fouiller dans un vieux cimetière abandonné, mais d'un autre côté, elle est très curieuse. Elle avait très envie de savoir à quoi servait la clé. Elle la glissa dans la poche de sa salopette.

       Pour aller à ce vieux cimetière, il faut d'abord se rendre au village. Ce n'est pas très difficile depuis le lac vert, la route est bonne, et plus tard, pour revenir chez elle, il suffirait de suivre le chemin en terre qu'elle connaît bien. L'expédition serait un peu longue. Au lieu de marcher trois heures, il en faudrait bien quatre, mais c'était le prix de la curiosité.
       Christine partit donc à travers bois vers le village. Elle y arriva en début d'après-midi. Il faisait toujours beau mais le ciel se couvrait lentement. Elle traversa le hameau et s'engagea sur le chemin du haut. Elle longea bientôt le mur, dont le renard avait parlé. Ce vieux mur de briques, couvert de lierre, de mousse, de toiles d'araignées, qui borde l'ancien cimetière.
       En pleine après-midi par beau temps, les cimetières ne font pas peur. Christine s'approcha de la grille. Elle actionna la poignée et ouvrit. Ce cimetière pourtant était sinistre. Certaines dalles avaient bougé avec le temps, entrouvrant les tombes. Des croix étaient renversées. Les allées étaient jonchées de feuilles mortes et de branches sèches. La végétation avait tout envahi, entre les allées. Elle s'approcha de deux troncs d'arbres, couchés en travers du passage central.
       Elle aperçut deux petites chapelles au fond du cimetière. Dans le temps, les gens construisaient parfois un petit temple pour honorer leurs morts. Christine avança doucement, observant bien à gauche et à droite, se retournant parfois. Ça craquait par terre sous ses pas, quand elle brisait du bois mort.
      Elle parvint à l'une des chapelles. Elle regarda par une petite fenêtre recouverte de toiles d'araignées. Cela semblait vide. Elle ouvrit doucement la porte du bâtiment. Il n'y avait rien à l'intérieur et notamment pas de serrure.
       Elle se dirigea vers l'autre chapelle en longeant le premier tronc d'arbre et puis en enjambant le second. Elle poussa bien fort la porte noire de cet oratoire. Cela donnait sur un escalier qui s'enfonçait dans l'obscurité.
       Christine descendit doucement. Il ne faisait pas tout à fait noir, à cause des rayons du soleil. Elle atteignit une cave. A gauche et à droite, elle aperçut deux grands cercueils. Elle frissonna. Les morts étaient sûrement couchés à l'intérieur.
       Sur le mur du fond, elle observa une grande plaque en fer. Elle était divisée en deux par une ligne dorée. L'or ne se voyait plus très bien parce que c'était très ancien et envahi de mousses vertes. Au-dessus de la séparation, il était marqué : « Porte du ciel ». En-dessous, elle déchiffra « Porte de l'enfer ». Il n'y avait apparemment aucune serrure. Tout cela était recouvert de moisissures. L'endroit sentait le renfermé.
       Christine remonta l'escalier. La clé ne venait peut-être pas de ce cimetière. Son renard s'était peut-être trompé. Elle la remit dans sa poche et retourna chez elle.

       Au soir, elle attendit son hibou avec impatience. Quand il arriva, elle lui raconta son aventure. Chachou écouta.
       -Ainsi tu as trouvé cette clé dans la boîte que l'homme avait jetée à l'eau.
       -Oui, répondit Christine, mais je ne sais pas à quoi elle sert. C'est dommage ! Je crois que mon renard s'est trompé en parlant du cimetière.
       -J'aperçois quelque chose qui brille, fit le hibou en pointant son aile vers le fond de la chambre de Christine.
       La fillette se redressa dans son lit. Elle remarqua une petite lueur, venant de sa table. C'était la clé. Elle était phosphorescente. Elle apparaissait, blanchâtre, dans la nuit.
       -En ce cas, affirma le hibou, je sais ce que tu dois faire. Tu dois retourner au cimetière mais pendant la nuit, et alors, tu verras la serrure dans laquelle il faut introduire la clé. La serrure est sûrement phosphorescente elle aussi.
       -Hélas, je ne peux pas sortir quand il fait noir,  soupira Christine, et puis, je n'oserais jamais aller dans le cimetière pendant la nuit. Cela fait trop peur.
       -C'est comme tu veux, fit le hibou en s'envolant.
       Notre amie resta un moment assise au bord du lit. Elle hésitait. Elle avait très envie de découvrir le secret de la clef, mais il faudrait marcher pendant deux heures dans la forêt bien noire, pour arriver au cimetière. Il faudrait ensuite le traverser dans l'obscurité. La lampe de poche est dans la chambre des parents. Ce n'était pas possible d'aller la prendre pour le moment.
       La peur à gauche, la curiosité à droite. Celle-ci était plus forte que l'autre. Christine décida d'aller voir.
       Il n'était pas question de partir par l'escalier qui mène à la salle de séjour en bas. Elle risquait de croiser papa ou maman.
       Elle enleva son pyjama, passa sa vieille salopette, des chaussures de gymnastique. Elle ne mit même pas de t-shirt. Il pleuvait. Elle allait être mouillée. Cela ne servait à rien de tout salir. Autant éviter les dégâts.
       Elle ouvrit la fenêtre et l'enjamba. Elle passa dans la corniche. Elle y avança à quatre pattes, dans l'eau. Elle sauta avec souplesse de la corniche sur le toit du hangar, qui est juste à côté de la maison et se laissa glisser sur les tuiles mouillées jusqu'à une petite lucarne. Elle s'y faufila puis descendit agilement par les poutres sous le toit. Elle se reçut sur le sol. Elle courut dans la forêt sous la pluie, avec la clé en poche. La clé phosphorescente. Elle frissonnait.

       La marche fut longue. Parfois, elle courait un peu, parce qu'elle avait froid. D'abord, car elle n'avait pas mis de t-shirt sous sa salopette, et ensuite, parce qu'elle était  trempée. Ses tresses ruisselaient et l'eau coulait sur son visage et dans son cou.
       Le chemin était rendu glissant, à cause de la pluie. Elle connaît bien le trajet, mais les flaques d'eau avaient grossi et grandi. Elle tomba dans l'une d'elles. Elle se redressa, sale, boueuse. Elle continua pourtant à marcher et à courir.
       Après deux heures épuisantes, vers minuit moins quart, elle aperçut enfin la grille du vieux cimetière. La pluie avait cessé. Parfois entre deux nuages, la lune éclairait de sa lumière argentée la surface des ornières où l'eau ruisselait encore.
       Christine poussa la grille et entra. S'il y avait quelque chose de phosphorescent, ce serait sûrement dans l'une des deux petites chapelles qu'elle avait visitées l'après-midi. Elle marcha vers elles d'un pas décidé.
       Tout à coup, elle sentit qu'une main saisissait son pied. Elle poussa un cri et tomba en avant. Elle se retourna, blême de peur. Ce n'était pas une main mais une branche fourchue dans laquelle elle avait fourré son pied et qui avait coincé sa cheville. Elle trembla, épouvantée.
       Elle enjamba un tronc d'arbre qui était encore tout mouillé et longea un second. Elle arriva à la petite chapelle, celle avec l'escalier. Elle pénétra dans l'oratoire. Tout était silence et nuit.
       Elle descendit lentement les marches glissantes. Ses dents claquaient de froid et de frayeur. On n'entendait rien. Elle grelottait. Elle n'aurait jamais dû faire ça. Son coeur battait très fort. Ses cheveux dégoulinaient encore sur sa salopette trempée, sale et boueuse.
       Elle arriva au bas de l'escalier et passa entre les deux grands catafalques. Elle eut un nouveau frisson d'horreur. Les morts ne parlent pas. On dit qu'ils écoutent...
       Sur le panneau du fond et où était inscrit « Porte du ciel » et « Porte de l'enfer », elle découvrit une trace phosphorescente.
       Christine prit la clé, l'introduisit dans la serrure et tourna. Cela semblait tourner à vide. Elle fit sept tours de clé. A ce moment-là, elle entendit un petit déclic dans le silence du tombeau. Le panneau de fer s'ouvrit, laissant apparaître un souterrain tout noir qui dégageait une odeur de pourriture épouvantable.
       Il faisait trop noir là-dedans. Elle n'osa pas entrer. Cela faisait trop peur. Maintenant qu'elle savait comment ouvrir, avec sa clé, elle décida de revenir le lendemain, en pleine lumière, pour visiter le souterrain. Elle prendrait la lampe de poche.
       Elle récupéra la clé et le panneau glissa. Heureusement qu'elle n'y était pas entrée. La porte métallique se serait refermée toute seule derrière elle. Il n'était pas sûr qu'elle ait pu rouvrir de l'intérieur.
       Christine réenjamba les deux troncs d'arbre et courut vers la sortie. La lune venait d'apparaître entre les nuages. On n'entendait rien, sauf le vent dans les arbres. Elle laissa la grille du cimetière ouverte derrière elle.
       Christine courut le plus vite possible à sa maison. La pluie tombait à nouveau. Elle glissa encore dans la boue à cause de l'obscurité. Elle arriva chez elle trempée, sale et glacée. Elle se hissa sur les poutres du hangar et passa sur le toit, la corniche, et entra par la fenêtre de sa chambre.
       Elle retira ses chaussures de gymnastique qui dégoulinaient de crasse. Elle posa sa salopette sur la chaise. Elle s'expliquerait demain avec maman. Elle ouvrit la porte de sa chambre et alla se laver à la salle de bains. Puis elle passa son pyjama et se coucha. Elle s'endormit rapidement.

       Tout à coup, à sa fenêtre, elle vit un doigt blanc, osseux, puis un deuxième, puis trois autres. Une autre main terminée par une griffe, celle-ci, se posa sur la tablette du bas. Elle entendit un bruit grinçant. Comme un râle. La fenêtre était mal fermée. Elle s'ouvrit lentement et un monstre à tête triangulaire, couvert de lambeaux de chair et percé de deux yeux rouges apparut. Christine se redressa de son lit.
       -C'est quoi, c'est quoi ? dit-elle.
       -Tu as ouvert la porte des enfers, murmura le mort-vivant. Je viens te prendre pour t'y emmener et t'enfermer dans le souterrain. Tu vas y mourir de faim puis tu y pourriras doucement à mes côtés.
       -Non, hurla Christine. Je ne veux pas, je ne veux pas.
       Elle se réveilla. C'était un cauchemar. Elle était tombée de son lit avec sa couette sur elle. La fenêtre était bien fermée et il n'y avait pas de monstre horrible dans sa chambre. Elle se recoucha et finit par se rendormir jusqu'au matin.

       Sa maman la réveilla en entrant dans sa chambre.
       -Et bien, Christine, tu ne te lèves pas aujourd'hui ?
       -Si, maman.
       Elle s'approcha de la chaise de sa fille, près de la fenêtre.
       -Christine, ta salopette ? Et tes chaussures de gymnastique ! Qu'est-ce qu'il se passe ? Comment se fait-il qu'elles soient si mouillées et si sales ?
       Christine est franche. Elle ne ment jamais. Elle aurait pu inventer n'importe quoi, mais ce n'est pas son habitude.
       -Je n'ai pas envie de le dire, maman.
       -Tu n'as pas envie de le dire. Tu as quelque chose à me cacher, je vois. Et bien Christine, tant pis pour toi. Je ne laverai pas tes habits tant que tu ne m'auras pas raconté la vérité. Maintenant, tu vas aller au village, parce que je voudrais que tu fasses quelques courses. Dépêche-toi de t'habiller. Et tu es punie.
       Christine fut obligée de mettre ses sandales de gymnastique sales. Il y avait encore de la boue à l'intérieur. Elle passa sa salopette qui était encore mouillée, qui était lourde et collante de crasse. Elle mit son t-shirt et descendit en refaisant ses jolies tresses.
       -Maman ?
       -Oui ?
       -Pour aller au village je voudrais mettre l'autre salopette, la rouge.
       -Tu dis d'abord la vérité, Christine. Que s'est-il passé, cette nuit ?
       -Je n'ai pas envie de le dire, maman, répéta Christine, en baissant les yeux.
       -Alors, tant pis, tu vas au magasin comme ça. C'est ta punition.
       Elle lui donna une petite liste de courses et Christine partit à vélo. Elle avait emmené la clé. Au village, elle fit d'abord les achats demandés. Les gens la regardaient. Notre amie était honteuse dans ses loques sales.
        Elle repassa par le long mur du cimetière. Elle posa son vélo derrière les hautes herbes près d'un arbre, bien à l'ombre. Elle ouvrit la porte du cimetière. Maintenant il faisait beau, il faisait clair, c'était la fin de la matinée. Il devait être onze heures du matin.

       Elle entra, passa entre les branches et marcha droit vers la petite chapelle. Elle descendit les escaliers et introduisit la clé dans la serrure. Cela semblait toujours tourner à vide. Soudain, Christine hésita parce qu'elle se souvenait de son horrible cauchemar de la nuit passée. Le souterrain s'ouvrit.
       La fillette avait discrètement emporté la lampe de poche familiale. Elle éclaira. Le couloir était tellement long qu'on n'en voyait pas le bout. Elle passa sa tête dans le souterrain. La voûte en briques n'était pas haute. Elle dut marcher à quatre pattes. À côté de l'entrée, elle vit une sorte de levier en fer. Les portes tout doucement se refermèrent. Christine voulut sortir mais les panneaux d'acier étaient plus rapides qu'elle et se refermèrent tout à fait. Elle était dans le noir total. Elle tira sur le levier en fer et les portes s'ouvrirent de nouveau. Ça la rassura un peu.
       Alors, elle se retourna et avança doucement dans le souterrain, à quatre pattes. C'était crasseux, mais comme elle était quand même sale, ça ne changeait rien. Après avoir parcouru environ vingt mètres dans la boue, elle rencontra une seconde porte en fer, comme la première.
       Elle poussa, tira, car elle ne voyait pas du tout comment cela pourrait s'ouvrir. Elle éteignit sa lampe un moment et, plongée dans l'obscurité la plus totale, elle remarqua une petite lumière. Elle passait par une seconde serrure. Elle y introduisit sa clé, la même que tantôt, elle tourna et cela s'ouvrit.
       Christine se trouva dans une grande cheminée, au fond d'une cave d'une vieille maison. Heureusement qu'il n'y avait pas de feu dans l'âtre.
       La cave était bien éclairée. Elle aperçut des néons partout, et surtout elle observa des grosses machines qui ronronnaient en cadence. On imprimait des journaux ou des brochures à cet endroit.
       Christine entendit deux hommes discuter à trois pas d'elle.
       -On va manquer de papier.
        -Viens, allons en chercher là-haut.
       Christine profita qu'ils s'éloignaient pour s'avancer vers une des presses. Elle prit une feuille imprimée et tenta de la lire mais elle ne sut déchiffrer ni les lettres, ni les mots. C'était une écriture et une langue étrangères. Elle plia la page et la glissa dans la poche de sa salopette à côté de son canif et de la clé. Un des hommes, qui avait été chercher du papier, redescendit et aperçut notre amie. Il appela son collègue.
       -Regarde, là ! Un garçon ! Non, c'est une fille. Elle a des tresses.
       Christine chercha à fuir. Quelqu'un arrivait de chaque côté. Elle était coincée. Ils s'approchaient. Christine ne sut plus par où s'encourir.
       Un des hommes la prit par le poignet, rudement, et l'emmena dans les escaliers. Il faisait mal en serrant.
       -Qu'est-ce que tu fais ici ? Par où es-tu arrivée ?
       -Par le souterrain.
       -Par quel souterrain ?
       -Celui du cimetière.
       -Comment as-tu fait pour ouvrir ?
       -J'ai trouvé la clé.
       -Tu as trouvé la clé ? Je l'avais jetée dans le lac. Tu es une sale curieuse. Tu m'as espionnée. Tu vas le regretter. On va t'attacher ici en attendant que notre chef revienne. Je ne sais pas s'il va te tuer tout de suite ou bien s'il va d'abord te faire souffrir longtemps, mais dis-toi bien une chose, tu ne reverras jamais plus tes parents. Tu es dans une imprimerie clandestine. Et ce que nous faisons ici, personne ne doit le savoir.
       Ils attachèrent Christine solidement, fixant ses mains derrière son dos avec une corde, au dossier d'une chaise dans un salon du rez-de-chaussée.
       Christine gémit :
       -Aïe, cela fait mal. Vous tirez trop fort.
        La douleur à ses poignets lui donnait envie de pleurer, mais elle ne voulait pas fondre en larmes devant eux.
        Ils attachèrent ensuite une cheville à un pied de la chaise puis la seconde de l'autre côté. Elle ne pouvait plus bouger. Ils passèrent une corde au niveau de son ventre. Ça serrait trop fort. Ils la laissèrent, ligotée, au milieu de la pièce et se dirigèrent vers la porte.
       -Quand le chef viendra, il décidera de ton sort. Il t'enfermera dans une des caves et tu y resteras pour mourir lentement. Voilà le sort des petites curieuses.

       Quand elle fut seule, Christine se mit à pleurer. Elle essaya de bouger ses jambes et ses mains mais plus elle s'acharnait, plus la corde entrait dans sa chair. Ses larmes coulaient sur ses joues. Elle regarda autour d'elle. Rien ne pouvait l'aider. Personne. Elle essaya de se déplacer avec la chaise mais sans succès. Elle désespérait. Puis elle se souvint de ce que son papa lui avait dit plusieurs fois.
       -Si un jour dans la forêt ou ailleurs, tu es perdue, toute seule, ou en difficulté, cela ne sert à rien de pleurer. La peur empêche de réfléchir. Si tu cherches, bien, tu trouveras toujours une solution. Toujours.
       Christine serra les dents et se maîtrisa. Les larmes coulaient quand même. Elle se rappela que dans la poche bavette de sa salopette, se trouvait son canif. Les hommes ne l'avaient pas fouillée. Mais comment l'attraper alors qu'elle avait les mains attachées ?
       En basculant en arrière, son canif pourrait sortir de la poche et tomber sur le tapis. Décidée, elle se balança d'avant en arrière, s'aidant avec les pieds, la tête et les reins, se disant qu'elle finirait par tomber avec la chaise. Mais elle allait chuter sur ses mains et cela ferait bien mal. Tant pis.
        Courageusement, elle se balança de plus en plus fort. La chaise bascula et Christine tomba en arrière. Ses bras et ses mains étaient écrasés et coincés en dessous d'elle. Elle ne put s'empêcher de pousser un cri tellement c'était douloureux.
       Mais le canif avait glissé hors de la poche et était à portée de ses doigts. Elle parvint à glisser tout doucement vers lui et réussit à le tenir solidement en main. Elle essaya d'ouvrir la lame. Pas facile, elle se repliait sans cesse. Elle essaya encore et réussit.
       Elle entreprit alors de trancher la corde qui la retenait. Hélas elle se coupa au poignet. Ça saignait. Elle continua avec courage. Enfin, l'une des cordes fut dégagée. Elle put libérer une main, puis la seconde. Elle lécha sa plaie. Le sang continuait de couler. Elle détacha les cordes qui attachaient son ventre et ses pieds.
       Christine, libérée, se mit debout. Elle referma son canif et le remit en poche. Fuir ! Elle courut ouvrir une fenêtre de la pièce. Elle était au rez-de-chaussée. Elle enjamba l'appui et sauta dans le jardin. Elle courut dans l'herbe mais de hauts murs cernaient cette maison. Elle aperçut un arbre dont deux grandes branches passaient par-dessus.
       A ce moment-là, les grilles s'ouvrirent et une voiture entra dans la propriété. Christine aperçut les deux hommes se précipiter vers leur chef.
       -On a un problème, entendit-elle.
       Elle n'écouta pas la suite de la conversation et courut vers l'arbre. Elle y grimpa et parvint à se hisser assez haut en tirant sur ses bras endoloris. Elle s'accrocha à l'une des branches. Et sauta.
       Elle tomba sur ses genoux et se fit une solide égratignure, là où sa salopette est trouée. Elle se redressa. Elle se trouvait sur le petit chemin qui conduit au mur du cimetière en contrebas. Elle courut le plus vite qu'elle pouvait, redressa son vélo et, pédalant de toutes ses forces, elle retourna chez elle.

       Il était cinq heures de l'après-midi quand elle entra en trombe chez ses parents. Elle avait soif et faim, elle était sale, elle était blessée. Elle leur raconta d'abord toute son aventure.
       Le papa téléphona à la gendarmerie. Une équipe fut rapidement dépêchée à l'endroit décrit par Christine. Pendant ce temps, notre amie, une tartine à la main, partit avec son père vers le village. Même pas le temps de se laver et de se changer.
       Les gendarmes donnèrent l'assaut dès que Christine eut confirmé ses dires et montré le couloir secret. Les trois hommes furent faits prisonniers. Ces malfaiteurs imprimaient des tracts dans la langue de chez eux, étrangère à notre amie, pour déstabiliser leur pays et préparer une révolution. C'était une imprimerie clandestine.
       Grâce au cran de Christine, une guerre a peut-être été évitée.
       Revenant à la maison, elle expliqua à maman toute la vérité concernant ses habits sales. Maman la prit dans ses bras, la serra très fort en l'embrassant et la félicita pour son courage.