Christine
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La foret interdite

       Il faisait très beau ce matin-là.
       Christine venait de partir assez tôt de la maison. Elle allait voir les cinq petits de son renard. Elle les avait rencontrés une première fois quand ils venaient de naître (Cf. La chambre 313), mais à présent, ils devaient avoir grandi.
       Christine a dix ans. Elle a des cheveux bruns coiffés en deux tresses qui descendent jusqu'à sa ceinture. Elle portait ce jour-là, comme bien souvent, une vieille salopette bien usée, mais qu'elle aime beaucoup, un t-shirt à peu près blanc et des tennis un peu brunes de boue. Son canif était dans la poche bavette de sa salopette, avec deux tartines pour midi, emballées dans un papier argenté. Elle avait glissé une ceinture autour de ses reins et y avait accroché une gourde pleine d'eau.
       Après avoir marché près de deux heures, elle arriva au carrefour des trois routes qu'elle connaît bien et emprunta le sentier vers la droite. Il s'enfonce dans les bois, allant par collines et vallées. Elle repéra un embranchement, mais là, fallait-il prendre à gauche ou à droite ? Son renard n'était pas là pour lui indiquer la route, cette fois-ci.
       Christine a ce don merveilleux de savoir parler aux animaux et de les comprendre. Mais il n'était pas à ses côtés. Elle partit à droite, il fallait aller à gauche...

       Après avoir encore marché une bonne demi-heure, elle fut arrêtée par une clôture de fils barbelés. Les picots étaient rouillés. Certains bâtons de la clôture étaient tellement pourris qu'ils étaient de travers. Notre amie aurait pu passer cette barrière sans difficulté.
       Sur un arbre, devant elle, se trouvait un écriteau à peine lisible. Il y était inscrit : « Forêt interdite ».
       Christine demeura stupéfaite.
       -Forêt interdite... Comment est-ce possible ? murmura-t-elle. Il n'y a, que je sache, aucun endroit par ici où je ne peux pas aller.
       Christine habite dans ces bois depuis qu'elle est toute petite. Son papa est bûcheron. La maison est située à deux heures du village. Elle étudie chez elle, avec sa maman et elle aide souvent son père en travaillant avec lui dans les bois. Elle les a parcourus de part en part et en a suivi tous les chemins. Elle connaît toutes les rivières et tous les ruisseaux. Mais jusqu'ici, elle n'était jamais venue.
       Elle aperçut un lièvre. Il sortait de la zone de forêt interdite. Elle l'appela, le prit dans ses bras et le caressa. Elle lui demanda ce qu'il y a là-bas, de l'autre côté des barbelés.
       -Des arbres, des herbes et des fleurs. Surtout des carottes sauvages.
       -Bien, dit Christine. Tu n'as rien remarqué d'autre ?
       -Oh, non, chuchota le lièvre. Il n'y a rien d'autre qui m'intéresse.
       Elle laissa partir le petit animal. Décidément, il n'était pas fort malin. Un corbeau installé sur une branche regardait la fillette de son oeil sombre.
        -Corbeau, appela Christine. Qu'y a-t-il là-bas, dans cette partie de la forêt interdite ?
       -Ah, elle est interdite ? s'étonna le corbeau.
       -Oui, mais pas pour toi. Elle est interdite pour moi.
       -Tiens, c'est curieux, continua le corbeau. Il n'y a rien de spécial pourtant. Des arbres, des fleurs, et puis plus loin, un grand bâtiment vide.
       Christine n'avait pas le temps d'aller explorer plus avant, mais elle se promit de revenir bientôt, d'outrepasser la clôture et de découvrir ce qu'il y a d'interdit. Sa curiosité était à vif.

       Pendant deux jours, sa maman l'occupa avec des devoirs et des leçons. Christine ne va pas à l'école. Elle devrait marcher tous les matins deux heures pour s'y rendre et deux heures pour en revenir. C'est trop. Elle étudie à la maison, comme je te l'ai dit. Mais le troisième jour, sa mère lui donna congé et elle s'apprêta à partir pour la forêt interdite.
       Elle avait interrogé son hibou la veille au soir. Quand elle était petite, ce hibou lui avait appris à parler avec les animaux, les quatre pattes, les deux pattes et les serpents. Il avait révélé le don qu'elle a en elle.
       Le hibou n'avait pas remarqué cette zone de forêt interdite. Il se rendit aussitôt à l'endroit où Christine avait découvert l'écriteau.
       Il revint une heure plus tard. Il lui raconta qu'il venait de vivre une aventure incroyable et terrifiante. Il décrivit d'abord les grands arbres si majestueux sous la lumière de la lune. Puis il évoqua le bâtiment.
       -Une grande construction bien éclairée, dit-il. Trois grands oiseaux, plus grands que des aigles, étaient posés tout près, dans l'herbe, immobiles. Tout à coup, un des oiseaux m'a vu. Il s'est envolé et m'a poursuivi. Je me suis caché dans un arbre entre deux branches. Je tremblais de peur. L'oiseau poussait des cris épouvantables. Heureusement, il ne m'a pas aperçu. Il est parti au loin et j'ai pu sortir de ma cachette. N'y va pas, Christine. Cet endroit est effrayant.
        En s'endormant, notre amie songea que danger ou pas, sa curiosité était la plus forte. Demain, elle irait découvrir les lieux.

       Le lendemain donc, elle se leva tôt. Elle passa sa salopette, son t-shirt et ses baskets. Elle arrangea ses deux longues tresses et descendit déjeuner. Son papa lui demanda de travailler avec lui dans la forêt. Christine lui fit un beau sourire et accepta volontiers. Le projet de forêt interdite était remis à un autre jour. Mais tant pis.
       Christine aime bien aider son papa. Et puis elle sait qu'ils ne sont pas très riches chez elle. Son père ne peut pas s'offrir l'aide d'un ouvrier, donc il emmène sa fille chaque fois qu'il a besoin d'un coup de main. Et Christine est très heureuse et fière de travailler avec lui.
       Toute la matinée elle ramassa les bûches qu'il coupait avec la tronçonneuse. Elle chargea une partie dans une remorque et aligna le reste le long du chemin.
       Pendant la pause de midi, elle lui demanda s'il existe des animaux, des oiseaux, plus grands que des aigles. Notre amie avait bien songé aux autruches, mais elles ne savent pas voler. Papa expliqua qu'il n'y a, à sa connaissance, aucun oiseau plus grand que des autruches.
       -En Amérique du Sud, on peut observer les condors qui planent avec majesté dans la Cordillère des Andes, mais ces oiseaux-là ne viendront jamais chez nous. Ils vivent de l'autre côté de la terre.
       -Y a-t-il dans nos bois une forêt interdite ? insista Christine.
       -Non, pas que je sache. Tu peux aller partout.

       Le mystère demeurait entier. Quatre jours plus tard, elle se leva de bonne heure, s'habilla comme d'habitude, avala son déjeuner et but son verre de lait. Ni travail, ni devoirs, ni leçons. Chic ! Elle se fit une tartine qu'elle emballa dans un papier et qu'elle glissa dans la poche poitrine de sa salopette à côté de son canif. Elle remplit une gourde d'eau, l'accrocha à sa ceinture et partit pour la forêt interdite.
       Après avoir marché plus de trois heures, elle arriva à l'endroit où elle était venue quelques jours auparavant. Le panneau « Forêt interdite » était toujours bien visible, accroché à un arbre à droite du sentier. Les barbelés détendus et rouillés barraient toujours le chemin. Elle se glissa sous la clôture et poursuivit sa route.
       La piste disparaissait sous les herbes hautes, les ronces et les orties. Il lui fallut enjamber un arbre déraciné dont le tronc barrait le chemin. Toute une gymnastique. La progression n'était vraiment pas facile.
       Elle arriva vers midi à une autre clôture de barbelés. Les piquets de celle-ci étaient solidement enfoncés dans le sol. Ils se tenaient bien droits. Le fil de fer, garni d'épines, était bien tendu et pas rouillé du tout. C'était comme neuf, sans doute très récent.
       Christine observa les lieux un instant en silence.

       De l'autre côté de cette barrière s'étendait une immense prairie. L'herbe était bien coupée. Christine observa, au centre de cette pelouse, deux grands bâtiments qui ressemblaient à des hangars d'usine. Ils étaient reliés entre eux par une construction plus basse d'un seul étage. L'ensemble, vu d'avion, formait la lettre « H ». Les deux hangars auraient été les montants du « H » et le bâtiment qui les relie, le trait d'union entre les barreaux.
       Christine scruta les lieux un bon moment en silence, la main posée sur un des piquets de la clôture. Cachée par les arbres où elle se trouvait, elle ne risquait pas d'être repérée. Elle observa les lieux avec soin. Il ne semblait y avoir personne. On entendait le sifflement du vent, assez fort ce jour-là et le chant des oiseaux.
       Impossible de passer la barrière. Les fils de fer étaient tendus à l'extrême. Ils étaient trop bas pour se faufiler par-dessous, et trop hauts pour sauter par-dessus.
       Christine repéra, à quelques mètres de là, un arbre assez grand et elle calcula qu'en grimpant dans cet arbre, et en passant par les branches, elle pourrait sauter dans l'herbe, au-delà de la clôture. Elle s'assura qu'elle pourrait revenir par le même chemin en saisissant à nouveau les branches de l'arbre et en l'escaladant.
       C'est une bonne grimpeuse, très agile. Elle fut assez haut dans l'arbre sans aucune difficulté. Elle se tint par les mains et se laissa glisser sur le sol. Elle regarda encore une fois, accroupie, au loin, et ne décela aucun mouvement.

       Elle courut dans l'herbe jusqu'au bâtiment. Elle avait repéré une échelle métallique qui montait jusqu'au toit au coin d'un des deux hangars, celui qu'elle avait choisi de visiter en premier. Tout en haut se trouvaient des fenêtres d'où elle pourrait inspecter l'intérieur juste en se penchant.
       Elle entreprit l'escalade des échelons d'acier. Cela devint vite vertigineux, mais arrivée tout en haut, en se tenant bien aux barreaux, elle inclina la tête de côté et observa l'intérieur du hangar. Déception, l'entrepôt était vide.
       Elle redescendit par l'échelle en fer et contourna la construction. Elle aborda la petite zone de bureaux qui forment la bande transversale de la lettre « H » et relient un hangar à l'autre. Une porte-fenêtre était ouverte. Christine entra.
       Les pièces étaient à moitié vides. Des armoires métalliques ouvertes, des bureaux, des chaises, un ventilateur, un vieil ordinateur éteint, un téléphone hors d'usage et beaucoup de poussière partout. C'est tout ce qu'il y avait à découvrir. Elle arpenta les salles les unes après les autres, elles se ressemblaient.
       Elle parvint ainsi devant une porte monumentale, donnant accès au second hangar. Il lui fallut rassembler toutes ses forces pour réussir à la faire glisser de quelques centimètres à peine. Comme elle est plutôt mince, elle parvint à se faufiler dans l'autre entrepôt.
       Il était aussi vide que le premier. Elle fit quelques pas sur le béton. Tout était silence et poussière. Elle ne faisait aucun bruit car elle avait des sandales de gym aux pieds. Elle regarda soigneusement à gauche, à droite et par terre. Elle aperçut une étrange vis et son écrou. C'était en cuivre ou en laiton. Elle les trouva jolis parce qu'ils étaient dorés. Elle les ramassa et les glissa dans la poche de sa salopette avec son canif et sa tartine.
       Un peu déçue, elle s'apprêtait à sortir du hangar, quand elle entendit un grand bruit. Elle regarda par la fenêtre. Un hélicoptère venait d'atterrir dans la pelouse.
       Christine se précipita vers la sortie, mais avant d'avoir eu le temps de se sauver par la porte-fenêtre entrouverte, deux autres hélicoptères se posèrent de l'autre côté du bâtiment. Notre amie était cernée. Impossible de sortir des bureaux dans lesquels elle se trouvait sans se faire repérer.
       Son coeur se mit à battre la chamade. Elle tremblait de peur à présent. Elle vit des hommes armés de révolvers et de mitraillettes s'approcher du bâtiment où elle était. La seule solution était de se cacher.
       Elle se précipita en se baissant, puis à quatre pattes vers un des bureaux les plus éloignés de la porte d'entrée et ouvrit une armoire en métal, qui heureusement était vide. Elle s'y engouffra, terrorisée, et s'assit contre le fond. Puis, avec les ongles, elle tira la porte de l'armoire vers elle pour tenter de la refermer.
       Elle attendit, écoutant dans le noir, les bruits que faisaient les visiteurs. Ils entrèrent dans la pièce. Ils étaient deux. L'un d'entre eux ouvrit une fenêtre et cria.
       -Dépêchez-vous, nous n'avons que quarante-trois minutes.
       Puis il se tourna.
       -Asseyez-vous, cher ami.
       Les deux hommes entouraient à présent le bureau tout près de l'endroit où Christine avait espéré leur échapper en se cachant. Elle tremblait de peur. Elle transpirait d'angoisse. Elle avait peine à respirer. Des larmes coulaient sur ses joues. Celui qui semblait commander ouvrit à nouveau la fenêtre.
       -Il ne nous reste que trente minutes. Vous n'avez sorti qu'une des caisses. Il en reste deux autres à ranger dans l'entrepôt. Vous êtes trop lents. Dépêchez-vous.

       L'homme se tourna vers son interlocuteur.
       -Bon, vous avez l'argent, comme convenu ?
       -Certainement, répondit l'autre.
       Christine, assise dans l'armoire, entendait tout et observait par le trou de la serrure. Elle dévisagea un homme d'environ quarante ans. Il avait une curieuse moustache noire qui faisait le tour de sa bouche. L'autre venait de poser une valise de type « attaché-case » sur le bureau. Il l'ouvrit. Elle était remplie d'argent. Notre amie n'avait jamais tenu de billets de cette couleur en main, mais cela semblait être des coupures de cinq cents euros.
       Le moustachu en prit plusieurs liasses en main, il les regarda, les palpa, les fit claquer les unes contre les autres entre ses doigts. Puis il les rangea et referma la malette.
       -Bien, c'est en ordre. Le contrat me semble respecté.
       Il se dirigea de nouveau vers la fenêtre.
       -Il reste seize minutes. Accélérez. Préparez déjà les hélicoptères pour le départ.
       Puis il s'adressa à celui qui lui avait livré la marchandise.
       -Quand pensez-vous pouvoir me faire une autre livraison ? Assez vite, si possible. J'ai des clients exigeants et pressés.
       -Je consulte mon ordinateur, répondit le premier. Il posa un portable sur le bureau. Nous sommes lundi. Demain, mardi. Oui, à quatorze heures quinze. Nous aurons quarante et une minutes entre le passage des satellites américains. Ce sera suffisant pour vous livrer trois autres caisses.
       -Alors entendu. A demain à quatorze heures quinze.
       Christine vit l'homme qui avait apporté l'argent quitter la pièce. L'autre, le moustachu, se dirigea de nouveau vers la fenêtre.
       -Six dernières minutes, cria-t-il. Que ceux qui ont terminé regagnent déjà les hélicoptères. On évacue la zone, sinon on risque d'être repérés par les satellites.
       L'homme à la moustache rangea son portable dans un étui souple à bandes rouges et noires. Il fit trois pas vers l'armoire où Christine était cachée. Il en saisit la poignée.
       Notre amie se mit à trembler encore plus fort.
       Ça y est. Elle allait être repérée. L'homme portait un révolver à la ceinture. Elle allait être abattue. Deux de ses complices pénétrèrent dans la pièce.
       -Chef, venez. L'hélicoptère est prêt. Le déchargement est terminé.
       -Je viens. Après tout, je préfère ne rien laisser ici.
       Il lâcha la poignée, prit la valisette contenant l'argent et quitta la pièce.

       Lorsque Christine sortit de l'armoire quelques minutes plus tard, rongée par la peur et l'angoisse, il ne restait plus que la poussière sur les meubles et un grand silence. L'herbe de la pelouse à gauche et à droite brillait au soleil. Les hommes et les hélicoptères avaient disparu comme ils étaient venus.
       Elle traversa l'enfilade des bureaux. Elle aperçut une petite fente dans la porte monumentale du hangar qu'elle avait visité en arrivant. Malgré sa peur elle s'y glissa sans bruit.
       Elle vit trois énormes caisses en bois. Elles étaient très lourdes. Elle n'aurait pas pu les déplacer. Ces caisses mesuraient plusieurs mètres de longueur, de largeur et de hauteur. Elles étaient bien fermées. Rien n'était écrit sur les planches.
       Christine sortit du bâtiment, courut dans l'herbe et rejoignit l'arbre qu'elle avait repéré en venant pour franchir la clôture en s'accrochant aux branches.
       De là, elle retourna chez elle et arriva à la nuit tombante. Il était temps. Ses parents ne veulent pas que notre amie se balade seule, la nuit, dans les bois.
       Elle leur conta aussitôt tout ce qu'elle avait vu et entendu et se fit gronder. Elle n'aurait pas dû entrer dans ces bâtiments qu'elle ne connaissait pas. Un jour sa curiosité la mènerait à la catastrophe...
       Les parents téléphonèrent au policier du village. Il promit de faire rapport à ses supérieurs.
       Une heure plus tard, le téléphone sonna chez Christine. Elle était déjà montée se coucher, mais elle se releva et sortit de sa chambre pour écouter la conversation.
        Je parie que toi qui me lis, tu fais cela aussi chez toi quand on sonne le soir à la porte de ta maison. Le papa répondit.
       -Elle dort déjà, commandant François.
       C'était ce militaire que notre amie connaît bien. Elle l'a déjà rencontré, ainsi que ses hommes plusieurs fois. (Cf. L'opération  bébé-crapaud, la chambre 313, le météorite).
       -Papa, je ne dors pas encore, cria-t-elle.
       -Bon, alors viens.
       Christine descendit l'escalier quatre à quatre et prit le téléphone.
       -Bonjour, commandant, fit Christine en souriant.
       -Il semble que tu as fait une découverte extrêmement importante. J'ai reçu l'ordre de venir te chercher, ce soir encore, et de t'emmener au camp militaire. Ne bouge pas de chez toi, habille-toi. Je serai là dans une heure.
       -Je serai prête, répondit Christine.

       Le commandant François arriva une heure plus tard. Il expliqua aux parents que Christine ne reviendrait probablement pas avant le lendemain. Il fit entrer la fillette bien fatiguée dans son véhicule tout terrain et l'emmena dans la nuit.
       Tu te souviens que le rendez-vous que le bandit avait fixé à son comparse était le lendemain à 14 h 15.
        Nos amis arrivèrent au camp militaire vers vingt-trois heures. Christine venait de s'endormir contre l'épaule du commandant. Il la réveilla devant l'entrée du bâtiment principal.
       -Allez, Christine, courage, on est arrivés. Je te conduis chez mon supérieur, le colonel. C'est le commandant en chef de la base.
       Une grande agitation régnait. Notre amie vit des groupes de soldats partout et toutes les lumières étaient allumées malgré l'heure tardive.
       -Que se passe-t-il ? demanda Christine.
       -Je ne sais pas te le dire. Ce que tu as découvert est à ce point secret que même le colonel ne m'en a pas parlé. Mais beaucoup d'hommes sont mobilisés.
       La fillette traversa de nombreux couloirs, croisa plusieurs militaires qui saluaient le commandant François et arriva devant une double porte bien fermée. Elle s'ouvrit et notre amie entra. Elle se trouva devant un militaire haut gradé, assez impressionnant. Le colonel des para-commandos.
       -Voici Christine, mon colonel.
       -C'est une petite fille !
       -Oui, mais je la connais bien. C'est elle qui a réussi à nous sauver mes hommes et moi de situations dramatiques à plusieurs reprises. C'est une débrouillarde.
       -Je m'en souviens, commandant François. Maintenant, je dois vous demander de nous laisser. Retirez-vous et venez la chercher dans une demi-heure.

       Christine était debout au milieu de la pièce. Le colonel s'approcha et la regarda de haut en bas. Il prit la bretelle de sa salopette en main et examina une médaille qui s'y trouvait.
       -Je connais cette décoration. Quand l'as-tu reçue ?
       -C'est votre médaille du courage. Votre prédécesseur me l'a remise parce que j'avais sauvé le commandant François et ses soldats qui avaient été faits prisonniers. (Cf. Opération bébé-crapaud.)
       -Bravo. Tu n'es pas une froussarde, toi. Tu as du cran. Tu vas me raconter ta découverte. Mais juste avant, je te présente ce monsieur.
       Assis dans un fauteuil dans un coin sombre, un homme attendait en silence. Christine ne l'avait pas remarqué en entrant. Il se leva.
       -Bonjour petite fille. Tu n'es pas trop fatiguée ?
       Il avait un accent étranger et s'exprimait en français avec difficulté.
       Christine répondit avec un sourire timide.
       -Bien, nous t'écoutons.
       Notre amie décrivit les bâtiments, les hélicoptères, les gens qu'elle avait vus, la farde rouge et verte, l'argent, les caisses, tout ce qu'elle avait pu observer. Elle tenta ensuite de répondre à de nombreuses questions. Combien d'hommes y avait-il ? Portaient-ils des uniformes ? Quel type d'armes avait-elle vu ? Comment étaient les hélicoptères ? Quelle était leur couleur ?
       Hélas, cachée dans l'armoire, elle n'avait pas vu grand-chose.
       Tout à coup elle se rappela la vis et l'écrou qu'elle avait gardés dans la poche de sa salopette. Elle les donna au colonel. L'homme à l'accent étranger se leva et tous deux  observèrent l'objet avec soin.
       -Cette petite fille a fait une découverte encore plus importante que ce que je croyais, dit-il. Elle a de la chance de ne pas s'être fait repérer. Ces escrocs n'auraient pas hésité une seconde à l'abattre s'ils l'avaient vue. Il faut que nous soyons là-bas demain, avant l'heure du rendez-vous pour surprendre ces monstres. Ils font commerce avec la mort. Ce qu'ils vendent tue et blesse des milliers de gens et d'enfants dans le monde.
       -Nous pourrions partir dans une heure, songea tout haut le colonel.
       Puis il se tourna vers Christine dont les yeux se fermaient de fatigue.
       -Nous partirons demain à l'aube. Commandant François, entrez. Conduisez cette petite dans une chambre d'officier. Lever demain à cinq heures. La nuit sera courte. Départ à six heures avec deux camions chargés de volontaires. Je vous accompagnerai.
       Il se tourna vers notre amie.
       -Ce que tu as vu est un secret absolu. Tu ne peux en parler à personne. Pas même aux soldats que tu connais. Même plus à tes parents. D'ailleurs, tu vas rester avec nous pour la nuit.

       Le commandant conduisit Christine de couloir en couloir jusque devant une porte qu'il ouvrit.
       -Voilà. Tu peux dormir là. Mais je te préviens, cinq heures du matin, c'est bientôt. Je viendrai t'éveiller. Tu n'as besoin de rien ? Bonne nuit.
       Quand la porte fut refermée, notre amie regarda un instant par la fenêtre. Elle aperçut des soldats qui couraient et d'autres qui marchaient sous les lumières extérieures. Elle ferma les tentures, retira ses baskets et se coucha en t-shirt et en salopette. Elle s'endormit presqu'aussitôt.
       Elle s'éveilla soudain parce qu'on frappait à sa porte.
       -Christine, c'est le commandant François. Il est cinq heures quart. Habille-toi vite. Courage, grande fille.
       Notre amie sauta du lit, remit ses baskets et sortit. Elle refit ses deux tresses en marchant dans le couloir.
       Elle pénétra dans un vaste réfectoire. Elle vit des soldats partout. Il y en avait des centaines. Elle suivit le commandant jusqu'au buffet et comme lui, prit un plateau. Elle entendit parler derrière elle.
       -On laisse entrer des gamins, maintenant dans cette caserne.
       Elle se retourna car elle venait de reconnaître la voix du soldat Bertrand.
       -Oh ! Salut Christine, dit le militaire. Hé ! Robert, regarde, c'est notre amie de la forêt. J'avais cru voir un gamin. De dos, avec ta salopette, je t'avais prise pour un garçon.
       Christine rougit de plaisir. Elle a toujours rêvé d'être un garçon.
       Après un petit-déjeuner rapide, les soldats embarquèrent dans deux camions. Christine s'assit devant le colonel, à côté du commandant François dans un véhicule tout-terrain. Le mystérieux personnage étranger accompagnait. Ils démarrèrent aussitôt.

       Ils roulèrent dans la forêt. Les camions suivaient, avec les soldats armés jusqu'aux dents. Ils passèrent tout près de la maison des parents de notre amie, mais ils ne s'arrêtèrent pas. Top secret, avait ordonné le colonel.
       Quand il devint impossible de continuer avec les véhicules, Christine expliqua qu'il restait un long sentier à parcourir. Tous suivirent la fillette qui montrait le chemin.
       Elle parvint au panneau « Forêt interdite ». Les soldats découpèrent la vieille clôture avec des pinces, puis tous continuèrent leur marche, guidés par notre amie. Ils dégageaient le chemin d'accès derrière elle, qui les précédait, souple et volontaire.
       Il n'était pas loin de treize heures quand elle arriva devant la seconde clôture. Notre amie avait bien faim, mais elle n'osait rien dire. Le colonel et ses hommes observèrent longtemps le bâtiment.
       -C'est donc là-dedans que se trouvent les trois caisses ?
       -Oui, monsieur, répondit Christine, dans le hangar qui est à gauche.
       -Bien. Où s'étaient posés les hélicoptères ?
       -Ici, dans la pelouse, et les deux autres de l'autre côté.
       -Il semble qu'il n'y a personne pour l'instant.
       -C'était désert aussi quand je suis venue la première fois, précisa Christine.
       -Parfait. Soldat Robert, soldat Bertrand, à partir de cet instant, vous êtes les gardes du corps de cette fillette. Ne la quittez pas d'un centimètre. Je propose que l'on mange rapidement, puis nous allons pénétrer dans cette base.  

       Après le repas qui fut bienvenu, le colonel et ses soldats cernèrent la pelouse que Christine avait découverte. Ensuite, communiquant avec les hommes par talkie-walkie, il donna l'ordre d'assaut.
       En un instant, les soldats pénétrèrent par tous les côtés à la fois et envahirent sans difficulté les bâtiments, les bureaux et les deux hangars. Le colonel fit venir Christine, toujours accompagnée des soldats Robert et Bertrand qui ne la quittaient pas d'un pouce jusque dans la pièce où elle s'était cachée l'autre fois.
       -C'est ici que s'est fait l'échange d'argent ?
       -Oui, je m'étais mise dans cette armoire-là, expliqua la fillette.
       -Tu as dû avoir drôlement peur. Et tu as risqué gros. S'ils t'avaient vue, tu serais morte à l'heure qu'il est. Nous allons les attendre ici.
       Puis il se tourna vers ses soldats.
       -La moitié des hommes dans le bois, derrière la clôture, l'autre moitié dans les bâtiments. Soyez prêts à intervenir. Dissimulez-vous avec soin, comme on vous a appris. Ils ne doivent pas remarquer notre présence. Ceci n'est pas un exercice.    
       A quatorze heures, le ciel était bleu et on entendait les oiseaux chanter.
       A quatorze heures quinze, un premier hélicoptère atterrit, suivi quelques instants plus tard par les deux autres. Des hommes armés de mitraillettes sortirent et se dirigèrent vers les hangars.
       Les deux soldats de garde venaient d'obliger Christine à se coucher à plat ventre sur le sol. Elle en avait un à sa gauche et l'autre à sa droite.
       Ils entendirent quelques cris, quelques coups de feu, mais en trois minutes, les ennemis furent maîtrisés. Répondant à l'appel du colonel, notre amie sortit du bureau, accompagnée par ses deux gardes.
       Les bandits étaient assis les uns à côté des autres, à l'extérieur, appuyés contre le mur d'un des hangars, les mains sur la tête et placés sous la menace des armes des para-commandos.

       -Peux-tu nous indiquer les deux hommes que tu as aperçus ? demanda le colonel.
       Christine les regarda tous, passant devant eux. Ils étaient une vingtaine. Elle reconnut sans hésiter les deux individus, surtout celui à la moustache ronde, qui avait reçu l'argent et avait donné un nouveau rendez-vous dans le bureau où elle était cachée.
       Ils nièrent avec force être déjà venus à cet endroit. Mais Christine évoqua et montra du doigt l'étui à bandes rouges et vertes contenant un ordinateur portable que le chef tentait de dissimuler sous sa veste. C'était une preuve accablante.
       Tous furent emmenés sous bonne garde vers les hélicoptères.

       Le colonel se dirigea ensuite vers le hangar avec Christine, le commandant François et l'homme à l'accent étranger, un chef des services de contre-espionage. Il fit ouvrir une des caisses. Elle contenait des petites boîtes rondes en métal.
       Le colonel expliqua à notre amie que ce sont des mines anti-personnel.
       -Ces mines sont quelque chose d'abominable. Si tu poses ton pied sur une d'entre elles, elle explose. Tu risques de mourir ou de perdre une jambe ou un bras et d'être estropié à vie.
       Il y a des pays en guerre dans le monde. Les combattants achètent ces mines et les posent le long des routes, dans les champs ou dans les bois pour surprendre ou tuer les ennemis. Quand la guerre est finie, les mines restent là. Et ce sont les enfants qui vont jouer au bois ou travailler aux champs qui sautent sur ces mines. C'est épouvantable.
       Des bandits sans scrupules, bien loin des pays en guerre, vendent ces instruments de mort. Ils les fabriquent dans des usines et en font du commerce, loin des champs de bataille. Ils gagnent beaucoup d'argent. Ce sont les enfants les victimes. S'ils n'en meurent pas, ils sont estropiés à vie.
       Toute la bande fut mise en prison. Grâce à Christine, une organisation criminelle de trafic d'armes fut ainsi mise sous les verrous. Hélas il en reste des autres.
       Notre amie fut reconduite chez elle en hélicoptère. Elle revint à la maison très fière et heureuse, prête pour d'autres aventures.

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       Pendant que tu lisais ces lignes, un enfant comme toi a marché sur une mine. Il y en a un toutes les heures quelque part dans le monde. Il est gravement blessé s'il n'est pas mort. Toi, tu as de chance. Il n'y a probablement pas de mines dans les bois et les champs où tu vas courir et jouer.
      Tu peux aider ces enfants estropiés à se remettre debout et à vivre. Renseigne-toi. Prends contact avec ceux qui les soignent. Tu feras un peu comme Christine.