Christine
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La terre empoisonnée

Les vacances commençaient sous un soleil radieux.
Mathieu allait passer quelques jours chez un de ses oncles, celui qui habite dans le nord de la France, à la lisière de la forêt de Verdun. Il avait eu la chance de pouvoir inviter Christine à la ferme avec lui.
Mathieu est le grand ami de Christine. Il a dix ans comme elle. Ils ne se voient qu'aux vacances quand ils s'invitent l'un l'autre. Le garçon n'a pas la chance de vivre au milieu des bois comme son amie. Il n'a pas non plus le don de parler aux animaux comme elle.
Le bus s'arrêta et Mathieu et Christine se retrouvèrent le long d'une petite route communale. Un chemin en terre descendait entre les prés, vers la lisière de la forêt. Les deux enfants attendirent quelques minutes. Ils avaient posé leurs sacs à dos contre un piquet de clôture garni de barbelés et de fleurs clochettes mauves. Christine se demandait où ils avaient échoué, et, quand elle vit le bus disparaître dans le bois, elle se tourna vers son copain.
-Pourvu que le chauffeur ne se soit pas trompé ou qu'on ne nous ait pas oubliés. Tu reconnais les lieux, toi ?
-Pas vraiment, murmura Mathieu, indécis. Je suis venu ici il y a deux ans...
 Un tracteur muni d'une remorque montait le chemin en terre en pétaradant. L'oncle de Mathieu conduisait et un petit garçon s'agitait dans la charrette.
-Je te préviens, Christine, c'est Frédéric. Il a sept ans. Il va te dire qu'il en a huit. Il est collant. Il va te poser une foule de questions. II va te demander de faire plein de choses. Il est un peu embêtant parfois. Et il veut toujours accompagner les grands en balade.
A peine le tracteur arrêté, Frédéric embrassa son cousin Mathieu puis il regarda Christine de haut en bas et de bas en haut.
-C'est ton amoureuse ? dit-il à son cousin.
Mathieu rougit un peu.
-C'est mon amie. Elle s'appelle Christine.
-Bon, déclara Frédéric. Elle n'est pas mal, pour une fille. On dirait un garçon.
II faut dire qu'avec sa vieille salopette en jean et ses baskets, Christine ressemble à un garçon. Elle adore être confondue. Mais ses deux longues tresses brunes qui lui descendent à la taille la trahissent.
Christine embrassa Frédéric en riant.
-Je n'ai pas assez de place sur mon tracteur, mais posez vos affaires dans ma remorque, proposa le fermier, et asseyez-vous dedans.
Ils empruntèrent le petit chemin en terre. Ça secouait solidement sur les pierres et dans les ravines de la route, entre des champs cultivés et des arbres fruitiers. Ils arrivèrent à l'entrée de la forêt, devant une grande ferme, comportant plusieurs bâtiments. Il était environ quatre heures et demie de l'après-midi. Les grandes vacances commençaient.
La maman de Frédéric vint embrasser les voyageurs et leur offrit des galettes qu'elle avait préparées à leur intention.
Le papa de Frédéric expliqua qu'il avait encore du travail à faire avant le repas du soir et proposa au petit garçon de faire visiter la ferme et de montrer tous les animaux à ses amis.

Frédéric s'approcha de Christine et lui demanda :
-Tu parleras avec mes pigeons?
-Si tu veux, répondit Christine.
-Et avec mes lapins? Et avec mon chat? Et avec mon chien?
-Je vois que tu as prévu tout un programme, sourit Christine. Je ne vais pas m'ennuyer ici.
Frédéric les emmena d'abord visiter les clapiers. II avait une cinquantaine de lapins tous aussi jolis les uns que les autres. Frédéric enjamba la barrière et en prit un dans les bras. Il le caressa puis le tendit à Christine.
-Tu veux bien parler avec celui-là? C'est mon préféré.
-Je vais essayer, promit Christine.
La fillette s'assit sur la paille et parla à l'oreille du lapin. Après une minute, elle le remit dans son enclos.
-Qu'est-ce qu'il a dit? demanda Frédéric avec impatience.
-Il m'a expliqué qu'il aimerait avoir plus souvent des carottes, et moins souvent du chou.
-Ah bon, je le dirai à maman.
-Et il voudrait aussi que, quand tu le caresses, tu ne lui ronges pas les oreilles...
-Oh, il a dit ça! s'exclama Frédéric. Oh...! Venez, on va aller voir les pigeons.
Le petit Frédéric captura très habilement un des pigeons qui sortait par une des entrées du pigeonnier et le caressa un petit instant, puis il le tendit à Christine.
 -Tu veux bien lui parler?
Christine plaça le pigeon contre son visage. Elle chuchota à son oreille et puis elle le laissa s'envoler.
-Qu'est-ce qu'il a raconté? demanda Frédéric, déjà plus timide.
-Il a insisté pour que tu ne coures plus après lui, parce que tu lui fais peur. Il doit chaque fois s'envoler à toute vitesse, ce qu'il n'aime pas du tout.
-Il a osé dire cela ? s'étonna Frédéric.
Le garçon se tut quelques minutes. II était un peu penaud.
-Je voudrais quand même que tu parles avec mon chat. Il est gentil, lui.
Trouver le chat ne fut pas facile. Il était caché dans une grange où sont entreposées les bottes de paille. Il fallut courir et sauter dans les foins derrière lui, mais on finit par l'attraper. Christine parla au chat, assise entre deux sacs de graines. Elle avait de la poussière et des brins de paille sur ses cheveux et ses habits. Elle murmura assez longtemps, tenant la tête du chat contre sa joue puis elle le laissa partir.
-Il demande que tu ne l'enfermes plus dans le noir à la cave. Ça lui fait trop peur. L'autre jour, il a dû attendre toute une journée avant que quelqu'un vienne lui ouvrir. Il est très fâché.
-Je n'ai fait cela qu'une fois... ou peut-être deux fois... Je ne le ferai plus... Bon, tu ne dois pas parler avec mon chien... Il ne vaut mieux pas, conclut Frédéric.
Et Christine ne parla pas au chien de Frédéric. Le petit cousin turbulent ne lui demanda plus rien.

Au repas du soir, le papa de Frédéric souhaita encore une fois la bienvenue aux enfants, puis il ajouta:
-Christine, j'espère que tu t'amuseras bien ici avec Mathieu et notre petit Frédéric. J'espère que mon petit bonhomme ne sera pas trop empoisonnant. D'autre part, j'ai un grand service à te demander. Pourrais-tu parler avec mes vaches? Il se passe quelque chose d'étrange depuis un mois.
-Comment cela? demanda Christine.
-Et bien, voilà. Je conduis mes vaches tous les matins dans le grand pré, celui qui est traversé par le ruisseau qui longe la ferme. C'est au bord de la forêt, une immense forêt.
«Dans ce bois eut lieu, pendant la guerre 1914-1918, la bataille de Verdun, expliqua le papa de Frédéric. Une bataille terrible. Les soldats avaient creusé des tranchées profondes pour se protéger et surprendre l'ennemi. Ils creusèrent même ce que l'on appelle des casemates. Ce sont des grands trous, des excavations, de plusieurs mètres de profondeur. Ils y rangeaient leurs obus, leurs grenades, des fusils, des cartouches et parfois un canon.
«Cette bataille dura très longtemps. Tout un hiver. Le matériel de guerre est resté dans ces casemates après la guerre.
-On trouve même parfois des squelettes de soldats morts, fit Frédéric.
-J'en reviens à mes vaches, continua le fermier. Elles paissent dans ce pré, à la lisière de la forêt depuis toujours et mon père y mettait déjà les siennes. On a toujours eu du bon lait. Mais voilà, depuis un mois, mes vaches ne donnent presque plus de lait.
« J'ai fait venir le vétérinaire. Il m'a affirmé, après avoir examiné plusieurs d'entre elles, qu'elles sont en bonne santé.
« J'ai pensé au ruisseau qui traverse le pré. Mes vaches boivent cette eau. Le ruisseau était peut-être devenu insalubre? Un laboratoire est venu prendre des échantillons. Les résultats des analyses sont tous revenus normaux.
« Je n'y comprends plus rien. Les bêtes ne sont pas malades, l'eau est bonne. Que se passe-t-il? Si tu pouvais les interroger, tu apprendrais peut-être pourquoi elles ne produisent plus de lait.
- Je veux bien tenter l'expérience après le repas, répondit Christine. Elles seront rentrées pour la traite, ce sera plus facile que de courir de l'une à l'autre dans le pré.
Une heure plus tard, Christine alla seule dans l'étable. Elle n'avait jamais parlé avec des vaches. Elle se demandait comment s'y prendre.
Tout ce que le fermier et son épouse, ainsi que Frédéric et Mathieu, restés à l'extérieur, entendirent, furent des beuglements. Cela dura environ un quart d'heure. Puis Christine ressortit de l'étable, toute souriante.
-Elles t'ont raconté quelque chose? demanda le fermier, impatient.
-Oui. Elles disent toutes que l'herbe est mauvaise.
-L'herbe a mauvais goût? Tiens, cette herbe a toujours été excellente pourtant. Cela fait quarante ans que nos vaches vont dans ce pré et elles ont toujours donné le meilleur lait... Pourquoi l'herbe ne serait-elle plus bonne?
-Je ne sais pas, répondit notre amie. Elles disent que l'herbe a un drôle de goût. Elles en mangent très peu, et, du coup, elles ne donnent plus de lait.
-Je te remercie, Christine. Je n'avais pas envisagé cette éventualité. Mais pourquoi, diable, l'herbe est-elle devenue soudainement mauvaise ? Voilà la question.
Mathieu demanda si ce n'était pas à cause des obus ou des grenades qui rouillent dans les casemates de la forêt. Christine ajouta que c'était peut-être à cause des morts qui se décomposaient dans ces lieux. La fermière répondit que c'était peu probable car les morts s'y trouvaient depuis des dizaines d'années. Le matériel de guerre également.
Nos amis proposèrent d'aller inspecter les lieux le lendemain.
-C'est très gentil, accepta le fermier, mais c'est dangereux. D'abord parce que, dans cette forêt, les sentiers sont très étroits et courbes. Il est difficile de prévoir où ils mènent. On entre dans la forêt par un côté et on ressort souvent à un endroit où l'on ne pensait pas arriver.
Le fermier et son épouse insistèrent très fort pour que nos amis ne s'écartent pas des chemins principaux et prennent de bons repères pour pouvoir revenir sur leurs pas.
-Et, surtout évitez les veines, ces petits sentiers envahis de ronces et au long desquels vous vous perdriez. Restez sur les gros chemins de terre.
Frédéric demanda aussitôt la permission d'accompagner les deux grands. Mathieu intervint avec véhémence.
-Tu peux venir, mais tu ne demanderas pas à boire tout le temps, tu ne réclameras pas à manger sans cesse, tu ne pleureras pas pour être porté toutes les cinq minutes, tu ne parleras pas sans arrêt, et tu te tiendras tranquille.
Frédéric lui fit un regard noir. Christine demanda à son copain s'il n'exagérait pas un peu.
-Tu ne le connais pas, répondit Mathieu.

Le lendemain, ils partirent quand même à trois. Il faisait très chaud, très beau. Ils emportaient leur pique-nique.
Ils firent d'abord un assez long détour à travers les prés pour pouvoir entrer dans la forêt par un chemin carrossable. Ils marchaient dans les bois depuis une demi-heure. La route était boueuse, et, souvent, ils devaient la longer en passant par les bords épineux car les orages récents avaient rempli les ornières. Ici ou là, de longues flaques d'eau s'étendaient sur toute la largeur de la piste. Les mouches et les moustiques d'eau y dansaient leurs étranges ballets dans le miroitement de la lumière du soleil.
Frédéric se tourna vers Christine.
-Tu me racontes une histoire?
-Qu'est-ce que j'avais dit, fit remarquer Mathieu.
- A toi je ne demande rien, répondit Frédéric, c'est à Christine que je parle. Elle est gentille, elle.
-Je veux bien te raconter une histoire, sourit Christine. Mais laquelle?
Elle donnait la main au petit garçon.
-Mathieu m'a expliqué, un jour, que tu avais un copain renard. Tu veux bien me dire comment ce renard est devenu ton ami?
-Je veux bien, répondit Christine. J'étais toute petite. J'avais trois ans à peine. J'habitais déjà dans la forêt, et je commençais tout doucement à savoir parler aux animaux. Mon hibou Chachou m'apprenait.
« J'étais près de ma maison quand j'ai entendu des sortes de miaulements. Je savais bien que ce n'était pas un chat. J'écoutais ces petits cris qui ne ressemblaient à aucun autre. Je n'avais jamais entendu cela. Je suis entrée plus avant dans le bois. C'était la première fois que j'osais m'aventurer seule dans les fougères. J'étais très curieuse de voir ce que cela pouvait être.
« Je suis arrivée au bord d'une petite rivière. Elle formait un îlot de quelques mètres de large à l'endroit où je venais d'arriver. Et, sur ce petit espace envahi d'herbes hautes et de roseaux, j'ai aperçu un bébé renard. Il était très joli. II avait des yeux bruns et un poil très roux. Il pleurait. II pleurait car il avait peur. Il s'approchait du bord. Il posait sa patte dans l'eau et la retirait aussitôt. Puis, il courait de l'autre côté et il recommençait. En fait, il avait peur de l'eau.
-Que faisait-il là? Comment était-il arrivé là ? demanda Frédéric.
« Il avait dû tomber dans la rivière et sa maman, la renarde, avait perdu sa trace. Il avait dû être emporté par le courant, et, comme les animaux savent nager, il avait atteint l'îlot. Depuis son bain forcé, il avait peur de l'eau. Et il n'osait pas traverser pour rejoindre la berge. Depuis quand il était là ? Je n'en savais rien mais il était affamé, ce petit renardeau.
« Je suis entrée dans l'eau. J'ai pris le petit renardeau dans mes bras. Je l'ai caressé puis j'ai retraversé et je l'ai amené chez moi. Maman et moi lui avons donné du lait et puis on l'a gardé. Il s'est habitué à moi.
« Au bout de quatre jours, un matin, très tôt, j'ai aperçu un renard qui se promenait de long en large devant la maison. Je suis sortie avec le renardeau dans les bras. C'était sa maman qui le cherchait. Je lui ai rendu son petit. J'ai réussi à expliquer à la renarde que j'avais trouvé son bébé sur l'île de la rivière.
« Depuis ce jour-là, la maman renard revint régulièrement me montrer son petit qui grandissait. Il est resté mon ami et c'est depuis ce moment-là, acheva Christine, que ce renard est un de mes grands amis dans la forêt.

Pendant ce temps, les trois enfants étaient arrivés au bord des anciennes casemates reliées entre elles par des tranchées profondes envahies de ronces. Le chemin s'arrêtait d'ailleurs là, tout au bord. La profondeur de la casemate principale atteignait cinq ou six mètres et ses bords tombaient à pic comme une falaise. Son fond n'était que boue. Une grande flaque d'eau jaunâtre stagnait, restant des pluies des jours précédents sans doute.
Un couloir à pic également et aussi profond mais plus étroit menait vers une deuxième excavation, puis continuait encore vers une troisième. C'était assez impressionnant. Nos amis aperçurent un sinistre canon rouillé et des obus empilés à ses côtés.
En observant bien, ils découvrirent des rails rouillés et des caisses en bois. Ces dernières ne dataient pas de la guerre de 14-18. C'étaient des caisses récentes, bien fermées, sauf l'une d'entre elles qui était éventrée. On distinguait son contenu, des bidons jaunes.
Plusieurs de ces bidons s'étaient ouverts. Un liquide verdâtre s'était répandu dans la boue.
Nos amis aperçurent encore d'autres caisses plus loin entre des ronces et des herbes hautes. Celles-là étaient brisées et plus anciennes. Les bidons étaient rouillés et vides.
Des gens peu scrupuleux étaient venus jeter des caisses avec des produits sans doute toxiques dans ces anciennes installations abandonnées et les avaient laissées aux vents et aux pluies. Et ces produits, qui s'étaient répandus sur le sol, avaient été absorbés par la terre. Les eaux souterraines les avaient emportés et en avaient imbibé le plan incliné de la forêt jusqu'à la prairie en bas, où broutaient les vaches du papa de Frédéric.
Les bêtes avaient perçu que l'herbe qui s'abreuvait de cette eau empoisonnée était devenue porteuse de produits dangereux. Le ruisseau, lui, ne faisait que traverser la prairie, venant d'une source située ailleurs, mais l'herbe utilisait l'eau qui venait du bois pour croître et avait pris ce mauvais goût, ce qu'elles avaient fait comprendre à Christine, hier.
-Ce qui serait génial, suggéra Mathieu, ce serait qu'on puisse ramener un peu de ce liquide à mon oncle. On pourrait utiliser une des gourdes d'eau pour le transporter. Mon oncle l'enverrait au laboratoire pour le faire analyser.
-C'est une bonne idée, répondit Christine. Mais comment descendre là-dedans?
II n'y avait apparemment aucun moyen d'y parvenir. Six mètres à pic. Les trois enfants longèrent le bord de la première casemate et passèrent près de la deuxième. Un sapin, qui avait été déraciné par les orages précédents, était tombé dans le trou béant. Des aiguilles s'étaient détachées. Il ne restait que les branches de l'arbre mort. Les enfants pensèrent qu'en se tenant au tronc et en s'accrochant aux branches, ils pourraient descendre comme par une échelle.
Christine, très agile, passa la première. Frédéric voulut accompagner. Aidé par notre amie et par Mathieu, plaçant ses pieds convenablement là où on lui disait de les mettre et en se tenant solidement aux branches, il réussit la descente avec les grands. Ils se retrouvèrent tous trois au fond de la casemate.

Le ciel s'était couvert. Nos amis n'y avaient pas prêté attention, jusqu‘ici. Il était un peu plus que midi. Les nuages étaient sombres et la pluie arrivait. Les premières gouttes tombèrent au moment où les copains parvinrent près des caisses. II fallait se dépêcher.
Ils burent tous les trois l'eau d'une des gourdes. Puis, Mathieu souleva un des bidons et versa du liquide empoisonné dans la gourde vide. Christine la referma convenablement.
Tout à coup, un éclair zébra le ciel, suivi d'un coup de tonnerre retentissant. La pluie se mit à tomber avec une violence étonnante. Les trois enfants furent trempés en un instant. Les tresses de Christine dégoulinaient, sa salopette lui collait à la peau. Les habits de Mathieu et du petit Frédéric étaient tout aussi mouillés. Ils n'avaient pas emporté de vestes.
Ils pataugeaient maintenant dans la boue. Elle leur venait jusqu'aux chevilles. Ils retournèrent vers le sapin incliné qui leur avait servi d'échelle.
Ils aperçurent alors deux phares perçant la demi-obscurité et le rideau de pluie.
Un camion venait de s'arrêter au bord de la casemate. Il fit une manoeuvre et s'approcha du bord en reculant. La pluie continuait à tomber à torrent.
Curieux et inquiets, nos amis se dissimulèrent le long de la paroi pour tenter de ne pas être aperçus. Ceux qui venaient d'arriver étaient peut-être ces criminels qui jetaient les caisses qu'ils venaient de découvrir. Le camion était tout près du sapin tombé. Nos amis ne pouvaient pas remonter pour le moment sans être vus.
Deux hommes sortirent du camion sous la pluie battante. Ils portaient des longues capes. Ils firent tomber la protection arrière de la benne. Ils soulevèrent des caisses qui s'y trouvaient. C'étaient les mêmes que celles qui étaient en bas, près de nos amis. Ils les balancèrent dans la casemate.
Une première caisse tomba dans la boue. Elle se brisa. Deux bidons furent défoncés et répandirent leur contenu dans la vase. Ils lancèrent encore cinq autres caisses. Puis ils refermèrent la benne et regardèrent en bas le résultat de leur sale travail. Un des hommes parla, le doigt tendu, à son compagnon.
-Regarde, Franck. Il y a des enfants là en-dessous.
-C'est pas possible, répondit l'autre.
-Si, si, regarde, fit le premier.
-Zut! Ils nous ont vus, dit Albert, le chauffeur.
-On fait quoi ? chuchota Franck.
Mathieu, Christine et Frédéric étaient visibles au fond de la casemate. Les bandits ne pouvaient pas faire autrement que de les voir.
-Dès qu'ils sortiront, ils iront tout raconter à la police, dit Franck. Ils ne sont pas si petits que cela. Ils risquent de nous reconnaître, si l'on est pris.
-Par où sont-ils descendus? se demanda Albert, la main en visière pour se protéger de la tornade.
-Par là, regarde! Ils ont dû se tenir et s'accrocher le long de ce sapin. J'ai une idée, ajouta Franck. Suis-moi.
-Qu'est-ce qu'on fait?
-Mets le camion en marche. Et puis recule vers la gauche, recule vers moi... Encore... Encore... Voilà. C'est bon. Arrête! Arrête!
Franck saisit un treuil et le déroula. Il fixa le crochet au tronc du sapin sous une grosse branche.
-Vas-y. Avance avec le camion. Avance.
Le pick-up roula dans la boue, emmenant le sapin hors du trou dans lequel nos amis se trouvaient.
-On ne va plus pouvoir sortir, s'inquiéta Frédéric. Ils enlèvent le sapin.
Les bandits détachèrent leur treuil.
-Voilà. Je crois que c'est bon. Ils ne pourront pas remonter. On s'en va. Personne ne passe ici. On les laisse mourir de faim dans la casemate, conclut Franck.
-On ne peut pas faire cela, affirma l'autre. Nous sommes des transporteurs de fûts toxiques, d'accord. On fait un sale boulot, on est bien payés pour cela. Mais on n'est pas des assassins, dit Albert. Tu imagines ces enfants là-dedans. Ils vont crever de faim dans la boue...
-Ils n'avaient qu'à pas se trouver là! Et puis, on s'en fiche. Ce ne sont pas nos enfants. Viens, Albert, on s'en va.
-J'aime pas ça, fit l'autre.
-Tant pis pour toi. On part, viens! Tu es trop sensible. Cela te perdra.
Et nos amis virent le camion s'éloigner lentement.
Ils coururent sous la pluie, d'une casemate à l'autre. Plus moyen de s'extraire de là !

Les trois amis se demandèrent ce qu'ils allaient faire. Ils étaient toujours sous la pluie. Ils grelottaient. Même en été, sous l'orage, on n'a jamais très chaud. Frédéric pleurait. II était tout mouillé comme les autres. Il était épouvanté.
-Pourquoi pleures-tu? demanda Christine.
-Vous êtes des grands. Vous allez pouvoir sortir d'ici et moi, je vais rester là, tout seul, dans la boue et sous la pluie.
-Écoute-moi, fit Christine, rassurante.
Elle s'agenouilla dans la boue devant Frédéric pour avoir le visage au niveau de celui du petit garçon. Elle le regarda droit dans les yeux. Elle lui parla doucement, en lui tenant les mains entre les siennes.
-Je n'ai pas de petit frère. J'ai toujours voulu en avoir un. Si je sors d'ici, Frédéric, tu sors avec moi. Si seuls Mathieu et moi réussissons à sortir, je resterai ici, dans le trou, avec toi. Je ne vais pas t'abandonner. Et Mathieu non plus. Maintenant, tu arrêtes de pleurer. Sois courageux. J'aime bien les petits garçons qui ont du cran.
-Merci, murmura Frédéric, entre deux sanglots. Tu es vraiment une gentille fille.
Il embrassa Christine sous la pluie.
-Bon, maintenant il faut se débrouiller pour sortir, enchaîna Mathieu. Si on utilisait les caisses ? On pourrait construire un escalier en pyramide.
-On n'en aura jamais assez pour faire une tour de six mètres, évalua Christine. Il faut trouver un autre moyen. Regarde là-bas. Des racines sortent de terre. Si on empilait quelques caisses là en-dessous, tu pourrais, toi Mathieu qui fais de l'escalade, grimper sur mes épaules, t'accrocher aux racines et monter jusqu'au bord.
-Bonne idée, répondit Mathieu. On essaie.
Ils choisirent des caisses encore solides. Ils les transportèrent après les avoir vidées des bidons qu'elles contenaient, au pied de la falaise de terre. Puis, ils grimpèrent tous les deux sur l'échafaudage.
Christine se tourna vers Frédéric.
-Je te laisse là un instant, mais je ne sors pas du trou sans toi. J'aide seulement ton cousin à monter là-haut.
Christine se campa sur la caisse la plus haute, le dos contre la paroi de la casemate, et fit la courte échelle à Mathieu. Il monta sur les mains de la fillette puis sur ses épaules.
Christine cria en riant.
-Tu aurais pu enlever tes baskets avant de monter sur mes épaules, avec toute ta boue...
Mais on n'était plus à ça près. Mathieu attrapa une racine avec la main, et, en tirant de toutes ses forces, en accrochant où il pouvait, il parvint à se hisser vers le bord.
-Christine, excuse-moi. Je pose mon pied sur ta tête. Je ne peux pas faire autrement.
Il mit un pied sur la tête de Christine et parvint à se hisser au bord supérieur de la casemate. Au moment où il y arriva, un paquet de terre se détacha et tomba sur la pauvre Christine qui se retrouva noire de boue de la tête aux pieds.
-Merci Mathieu, cria-t-elle en se retournant.
Mais elle riait. Son copain avait réussi l'escalade.
-Ecoute, proposa Mathieu, je ne peux pas vous sortir Frédéric et toi. Ce n'est pas possible. Si tu es d'accord, Christine, tu restes avec mon cousin. Moi, je vais courir à travers le bois vers la prairie, pour chercher du secours.
-Tu vas pas te perdre ? demanda Christine, un peu inquiète.
-Non, je ne vais pas me perdre. Je sais très bien où est la prairie de mon oncle. J'en ai pour une heure à traverser le bois. Puis, je fonce à la ferme et on vient vous chercher. D'accord?
-D'accord, assura Christine. Je reste avec Frédéric, je le lui ai promis.
Mathieu s'encourut sous les arbres.
-Il est courageux, admira Frédéric.
-Oui, répondit Christine. Mathieu va nous sauver. Viens, on va aller s'asseoir là plus loin, dans un coin où il pleut moins.
-C'est dans la boue, gémit Frédéric.
-Sale comme tu es, ça ne vient plus à cela. Un peu plus ou un peu moins, c'est la même chose. On se lavera à la maison. Si tu veux, assieds-toi sur mes genoux.

Pendant ce temps-là, les deux bandits, qui avaient transporté les fûts toxiques et les avaient jetés pendant l'orage, roulaient sur le chemin de terre et de boue.
-Je ne suis pas d'accord, dit tout à coup Albert.
-Pourquoi, tu n'es pas d'accord ? répondit l'autre.
-On ne peut pas laisser ces enfants crever de faim, là-dedans. On est des bandits. On n'est pas des assassins. On retourne les chercher, on les sort de là, on les prend avec nous, puis on les abandonne le long de la route quelque part.
-Tu veux peut-être les déposer au commissariat de police tant que tu y es? fit Franck.
-Mais si on les laisse là-dedans, ils vont mourir de faim et de froid.
-Cela m'est égal.
-J'ai une autre idée, dit Albert. On les sort, on les attache dans la benne. On traverse le pays et on les lâche à 500 kilomètres d'ici. Le temps qu'ils reviennent chez eux, on sera loin.
-Cela me paraît bizarre ton plan, mais pour te faire plaisir...
Franck arrêta son camion. Il fit une marche arrière dans la boue. II repartit en sens inverse. Ainsi, le pick-up revint vers les casemates. Christine et Frédéric aperçurent à nouveau des phares.


Le petit garçon se taisait. La pluie coulait sur son visage. Il avait froid et peur. Mais il essayait de ne pas pleurer. Christine avait ôté son t-shirt et le lui avait passé pour qu'il ait moins froid. Elle sentait les gouttes de pluie crépiter sur sa peau et couler sur ses épaules et sur son dos. Elle tremblait de froid. Elle serrait Frédéric dans ses bras pour le réchauffer un peu.
Franck et Albert avancèrent jusqu'au bord de la casemate.
-Eh, les enfants, vous êtes combien?
Chic, songea Christine. Ils ne savent pas que Mathieu est parti chercher de l'aide. Ils ne nous ont pas comptés.
-Nous sommes deux.
-Qu'est-ce que vous faites là-dedans?
-On est descendu par le sapin pour aller visiter. Mon petit frère voulait voir les obus et les squelettes, répondit Christine.
-Je ne suis pas ton petit frère, fit Frédéric.
-Tais-toi, dit Christine. Je dis ça pour leur répondre et pour qu'ils me croient.
-Je vais vous envoyer le treuil. Vous allez vous accrocher et on va vous sortir de là.
Christine vit arriver le câble avec un crochet. Elle posa ses pieds dessus. Elle prit Frédéric par les épaules.
-Mets-toi sur mon dos. Serre-moi fort, car je ne pourrai pas te tenir. Je dois saisir le câble.
Frédéric mit ses mains autour du cou de Christine, se hissa sur son dos et enroula ses jambes un peu plus bas, autour du ventre de la fillette.
-Ça va. Vous pouvez tirer, cria Christine.
Et, soulevés par le câble, nos amis glissèrent vers le haut, le long de la paroi. Ils arrivèrent au bord de la casemate.

Mais leurs ennuis n'étaient pas finis. Un des hommes sortit un revolver.
-Montez dans la benne du camion.
Ils ouvrirent la benne. Christine y monta. Les malfrats lui lièrent les mains dans le dos avec de la corde. Frédéric s'était remis à pleurer. Un des hommes le souleva et le plaça près d'elle. Lui ne fut pas ligoté. Ils refermèrent la benne.
-Bon, vous restez là, on va rouler. Vous pourrez descendre quand on s'arrêtera tantôt. On vous relâchera.
Ils roulèrent sous la pluie. Nos amis étaient dans la benne du camion, livrés aux vents et à l'orage. Frédéric continuait à pleurer. Christine n'arrivait plus à le consoler. Elle s'était assise et tenait Frédéric serré sur ses jambes étendues à terre.
Ils sentaient les secousses, et les inclinaisons du véhicule, causées par le mauvais chemin, les faisaient glisser ou se cogner.
Par moments, le camion ralentissait et éclaboussait tout autour de lui, parce qu'il roulait dans une grande flaque d'eau.
Christine réfléchissait. Soudain, elle murmura à l'oreille de Frédéric.
-Écoute. On va tenter quelque chose. Tu vas devoir vraiment me montrer tout ton courage. D'abord, va dans la poche de ma salopette et sors mon canif. Ils ne l'ont pas pris car ils n'ont pas pensé à me fouiller. Tu vas me détacher les mains.
Frédéric se débrouilla à merveille.
-Qu'est-ce qu'on va faire maintenant ? s'inquiéta le petit.
-Tu te souviens qu'on est venus à pied par ce chemin, ce matin ? Près de l'entrée du bois, il y avait une immense flaque d'eau.
-Je me souviens, répondit Frédéric. Il y avait des moustiques qui volaient sur la surface.
-Voilà... Et bien, quand le camion arrivera à cette flaque d'eau, il devra ralentir très fort et nous on va sauter.
-On va se faire mal, s'inquiéta Frédéric.
-Non, on va sauter dans l'eau et la vase.
-Dans l'eau ! Mais c'est de la boue, fit remarquer le petit garçon.
-Ecoute, Frédéric, expliqua Christine. Regarde-toi bien. Tu es plein de boue. Tu es très très sale et moi aussi. Tu auras de la boue partout. Encore plus. Mais grâce à elle, on ne se fera pas mal. Le camion partira et nous, on sera sauvés.
-Je n'oserai jamais, gémit Frédéric.
-Tu oseras car tu me donneras la main, et on sautera tous les deux ensemble, quand je te le dirai. Tu me fais confiance et tu es courageux.
-Oui, répondit Frédéric, avec un petit fond de fermeté dans la voix.

Le camion roula encore quelques minutes, puis ralentit très fort.
Christine se pencha et regarda vers l'avant. Elle aperçut l'immense flaque d'eau qui suivait la courbure du chemin. Le camion entra dans la flaque d'eau. Ça éclaboussait très fort.
Christine commanda en tenant fermement la main de Frédéric.
-Allez, tu es prêt ? Un, deux, trois... On saute.
Ils tombèrent dans la boue et s'y enfoncèrent. Ils virent le camion s'éloigner.
-Ne bouge pas, fit Christine. Attends. Reste dans la boue... Voilà, ils sont partis. Maintenant, on sort. Regarde. Là, il y a un tronc d'arbre qui est couché. On se cache derrière.
Ils se précipitèrent tous les deux derrière la souche d'arbre.
Le camion disparut. Les hommes ne s'étaient pas aperçus que les enfants avaient sauté de la benne. Les deux bandits n'auraient jamais pensé qu'une fille de l'âge de Christine serait assez courageuse pour sauter du camion avec le plus petit.

-Viens, commanda Christine. On retourne vers la ferme.
Ils marchèrent sur le chemin sous la pluie, en se donnant la main.
-Il faut qu'on fasse attention, avertit la fillette. Si nous voyons des phares revenir vers nous, cela peut être les hommes du camion. Donc, si on voit des lumières au loin, on se cache.
-D'accord, répondit Frédéric.
Il ne pleurait plus.
-Tu me racontes une autre histoire ?
-Qu'est-ce que tu veux comme histoire ? demanda Christine.
-Comment es-tu devenue l'amie de ton hibou ?
-Et bien, voilà, raconta Christine. Je crois que j'étais encore plus petite que tantôt avec le renard. Je devais avoir environ deux ans et demi. Un jour que j'étais dans le hangar de mon papa, j'ai vu un hibou qui s'y était réfugié. En fait, ce hibou s'était blessé. C'était Chachou mais je ne le savais pas encore. Il faisait tout le temps « Oouu »...  « oouu »... « oouu »... J'ai eu l'impression que cela voulait dire « au secours ». Et c'est la première fois que j'ai parlé avec un... Oh regarde ! des phares, là-bas au loin.
Christine chercha une cachette.
-Là, le gros arbre. Vite, on va se mettre derrière tous les deux.
Ils coururent à travers les ronces et les fougères et ils se cachèrent derrière le tronc.

Mais ce n'était pas le camion. C'était une voiture bleue de gendarmerie.
Ils sortirent tous les deux bien vite de leur cachette et revinrent sur la route. Ils s'arrêtèrent le long du chemin et firent de grands signes. Les gendarmes stoppèrent leur véhicule. Mathieu et le papa de Frédéric en sortirent les premiers. Le garçonnet courut se réfugier dans les bras de son papa et le serra très fort. Les gendarmes regardaient, émus.
-Comment êtes-vous sortis de la casemate ? demandèrent-ils à Christine.
-Les bandits sont revenus, expliqua la fillette. Ils nous ont hissés avec le treuil, celui avec lequel ils avaient ôté le tronc d'arbre un peu avant et par lequel nous étions descendus. Ils nous ont mis dans la benne du camion. J'ai profité d'une flaque de boue pour sauter.
-Tu es très courageuse, félicita le gendarme. Où est-il, ce camion ?
-Il est parti là-bas, indiqua Christine.
-Tu n'aurais pas eu la bonne idée de regarder la plaque d'immatriculation de ce camion ?
-Si, sourit Christine. Quand on a sauté, j'ai regardé le numéro.
-Tu es une fille géniale. Donne-nous vite les renseignements.
Les policiers communiquèrent à tous leurs collègues le signalement du camion.
Les gendarmes dressèrent des barrages sur les routes. Le véhicule fut appréhendé facilement et les deux bandits aussi, par la même occasion.

Christine, Mathieu et le petit Frédéric avaient été témoins du largage des caisses. L'enquête fut rondement menée. Les malfrats dénoncèrent une usine qui se trouvait de l'autre côté du pays et qui se débarrassait de ses fûts par leur intermédiaire en les faisant jeter dans la forêt de Verdun, où personne, pensaient-ils, ne les verrait.
Les transporteurs furent écroués. L'usine fut condamnée.
Le papa de Frédéric reçut des nouvelles terres pour y faire paître ses vaches. Quelques jours après, les vaches, profitant des nouveaux pâturages, produisirent du très bon lait.
Quant au champ empoisonné, il restera pollué pendant trente ou quarante ans. Voilà ce qui arrive quand on jette des produits toxiques dans la forêt. La forêt n'est pas une poubelle. Elle n'est pas faite pour recevoir les déchets.
Christine, Mathieu et Frédéric découvrirent leur photo dans le journal local. Ils en furent très fiers.
Ils passèrent les jours suivants ensemble à la ferme. Frédéric sortit grandi de l'aventure. Il n'était plus ce petit gamin collant et pleurnichard mais un bon compagnon de jeux, joyeux et solide. Ils firent de belles randonnées, quand ils n'aidaient pas les parents dans les champs.
Puis, Christine repartit dans sa forêt pour d'autres aventures.