Christine
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La Grotte aux serpents: Les Fourmis (Partie 2)

 Chaque soir, avant de se mettre au lit, Christine ouvre toutes grandes les fenêtres de sa chambre et attend son hibou. Chachou a appris autrefois à notre amie le langage des animaux. Elle avait ce don en elle et il l'a initiée à parler aux bêtes de la forêt. En tout cas, les quatre pattes, les deux pattes et les serpents.
Tout à coup, l'oiseau arriva. Christine se redressa et l'interrogea.

-Alors, Chachou, quelles sont les nouvelles ?

-On craint tous l'arrivée des fourmis, mais cela je suppose que tu le sais déjà.

-De quelles fourmis parles-tu ? demanda Christine.  Il y a toujours eu des fourmis dans la forêt.

-Oui, mais pas autant que maintenant.

-Je ne suis pas au courant. Raconte-moi.

-Depuis plusieurs jours, au-delà du bois de sapins, plus loin que la zone du grand marécage, près de la grande rivière, se trouve une hêtraie envahie par des fourmis. On n'en a jamais vu autant à la fois. Elles dévorent tout, plantes, herbes, fruits, animaux morts. Ceux qui restent dans cette région sont en grand péril. De plus, ils n'ont plus rien à manger, les fourmis leur ont tout pris.

-Mon Dieu, murmura Christine, je ne savais pas.

-Je vais t'envoyer le grand cerf, le maître de la harde de cet endroit. Il va sûrement te demander ton aide. Je te quitte. Au revoir, salua Chachou.

Le hibou s'envola et disparut dans la forêt.


Le lendemain, Christine fut réveillée assez tôt, par des sons étranges. Les bramements d'un grand cerf. Il avait des bois magnifiques. Elle calcula, en les observant, qu'il devait avoir environ dix ans, comme elle.

Christine s'habilla rapidement. Elle mit son inséparable vieille salopette en jean bien usée, et ses baskets. Elle arrangea ses deux tresses et descendit les escaliers en vérifiant qu'elle avait son canif en poche. Elle se précipita à l'extérieur. Le grand cerf était très noble, très beau, mais très maigre.

-Que se passe-t-il ? demanda la fillette en le caressant. Chachou m'a raconté que des fourmis ont envahi ton territoire…

-Elles sont arrivées il y a un mois environ. Une longue colonne de plusieurs mètres de large. On n'avait jamais vu cela dans la forêt. Elles avançaient en rang serré, les unes à côté des autres. Il y en avait à perte de vue. Elles ont construit une fourmilière tout à fait étrange au centre de nos terrains de chasse. Je n'ai jamais aperçu une fourmilière aussi grande. Elle a au moins quinze mètre de large sur dix mètres de long mais n'a qu'un mètre de haut. C'est certainement la plus gigantesque fourmilière qu'on ai vue dans les bois.

Christine écoutait en silence.

-Et pour la construire, continua le grand cerf, les fourmis ont coupé et emporté tous les aiguilles de sapins et toutes les feuilles d'arbres des environs. Cette fourmilière manifeste une intense et inquiétante activité. En plus, pour se nourrir, elles dévorèrent tous les bourgeons, toutes les herbes, tout ce qui se mange dans la région. La forêt a l'air morte. Et nous, nous n'avons plus rien à manger.

Christine l'interrompit en lui demandant pourquoi il n'était pas parti dans un autre territoire.

-Au début, on a cru que les fourmis ne feraient que passer. Et puis, il a fallu se rendre à l'évidence, elles restaient. Nous avons projeté de nous déplacer dans un autre territoire en effet. Mais d'autres hardes de cerfs y vivent et ne nous laisseront pas nous installer. Il y aura des batailles, très rudes et la faim nous a trop affaiblis. Alors, nous nous sommes réfugiés sur une île de la grande rivière.

-Vous vivez là, s'étonna notre amie. C'est tout petit une île.

-Ces deux derniers jours, deux petits faons sont morts de faim. C'est triste, tu sais Christine. C'est vraiment désolant. Et certains autres n'ont même plus la force de se lever…

Christine glissa ses bras autour du cou du cerf et le serra très fort, pour lui témoigner sa compassion et sa tendresse.

-On a pensé, ajouta le grand cerf que peut-être tu viendrais voir et qu'éventuellement, tu réussirais toi, à les faire partir.

-Je veux bien vous aider, murmura Christine, je vais demander à papa comment il faut faire pour chasser les fourmis.

Elle retourna à l'intérieur de la maison et questionna longuement ses parents. Mais ils expliquèrent à leur fille qu'on ne chasse pas des fourmis. Elles vont et viennent là où elles veulent et quand elles sont installées, il faut attendre et espérer qu'elles partent.

-Une colonne de fourmis ne se coupe pas, ajouta papa. On peut verser des produits chimiques, mettre le feu, creuser un fossé, dévier des ruisseaux pour tenter de leur barrer la route ou de les noyer, quelques milliers de fourmis meurent, mais d'autres viennent ensuite et continuent la progression.

Impossible, semblait-il d'éliminer les fourmis du territoire du grand cerf.
Christine demanda la permission de partit pour la journée, le territoire de la harde est situé très loin. Ses parents marquèrent leur accord. Elle prépara sa tartine pour midi, l'emballa et la mit dans la poche de sa salopette à côté de son canif, puis elle accrocha une gourde à sa ceinture, et prête à partir elle se tourna vers son guide.

Ils marchaient, mais le cerf trouvait que Christine n'allait pas assez vite. Il lui proposa de monter sur son dos et de se tenir bien fort. Christine n'avait jamais été sur le dos d'un cerf. Elle accepta. Elle s'assit près du cou de l'animal et empoigna fortement ses bois.

Le cerf se mit à courir bondissant au-dessus des ronces, sautant par-dessus les orties. À certains moments, dans les sous-bois, Christine fut fouettée au visage par des branches basses ou par des feuilles. Prudente, elle baissa la tête, tout en se tenant le mieux qu'elle pouvait pour ne pas tomber pendant la course.

Enfin, après avoir traversé un bois de sapins, ils arrivèrent dans la région du grand marécage. Le cerf sauta de petite île en rocher, connaissant visiblement comme notre amie, les endroits où l'on n'enfonce pas trop. Il parvint ainsi au bord de la rivière.

-Voilà souffla le cerf, tu peux descendre. Il faut traverser.

-Je préfère passer sur ton dos, répondit Christine. À moins que je ne sois trop lourde pour toi.

-Je pourrais facilement te porter en nageant, répondit le cerf. Tu es très légère. Mais tu vas être toute mouillée.

-De toute façon, je serai trempée, enchaîna Christine. Il n'y a pas de pont par ici. Et puis cela m'est égal. Il fait chaud. Je sécherai vite. Ce n'est pas bien grave. Je ne suis pas en sucre.

Christine resta sur le dos du cerf. Il entra dans l'eau. Il n'y avait que sa tête et ses bois qui dépassaient, et la tête et le haut des tresses de notre amie. Elle était toute dégoulinante quand elle prit pied sur l'autre rive.

Les fourmis ! Il y en avait vraiment beaucoup. Elle n'en avait jamais vu tant à la fois. Plus ils avançaient, plus les fourmis étaient nombreuses. Et quelle activité ! Elles couraient en tout sens. On ne pouvait pas garder les deux pieds sur le sol sans bouger, car immédiatement les fourmis grimpaient aux jambes.

Christine avança avec prudence et angoisse et soudain, elle découvrit la plus monstrueuse, la plus horrible, la plus gigantesque fourmilière qu'elle ait vue de toute sa vie. C'était noir de fourmis. Elles se marchaient les unes sur les autres, s'encombrant l'une l'autre. Elles étaient effrayantes à voir.

Malgré qu'elle levait les pieds sans cesse, quelques fourmis lui grimpèrent aux jambes. Du revers de la main et d'un coup sec, elle les chassa l'une après l'autre. Horrifiée, elle recula et retourna vers le bord de la rivière.

Le grand cerf se tourna vers Christine, et lui demanda si elle pouvait chasser ces animaux-là.

-Hélas, répondit Christine, mon papa affirme qu'il n'y a pas moyen de les faire partir. Il reste pourtant une dernière chance, je vais interroger mon renard. Il a souvent de bonnes idées. Si tu me fais retraverser la rivière, on va aller l'appeler. Son terrier est dans le grand bois de sapins que nous venons de quitter.

Ils repassèrent donc la rivière et pénétrèrent au coeur de la forêt sous la conduite de Christine. Elle héla son renard qui ne tarda pas à se montrer et à venir lui lécher les mains.

- Comment chasse-t-on des fourmis ? demanda Christine.

-Oh, s'étonna le renard, il ne faut pas les chasser, elles ne font rien de mal.

-Oui, mais de l'autre côté de la rivière, il y en a tellement que les cerfs n'ont plus rien à manger.

-Ah oui, celles-là. Elles sont vraiment trop nombreuses, soupira le renard. Il n'y a qu'une manière de disperser les fourmis. Il faut tuer leur reine. Si tu réussis à tuer la reine, les fourmis s'en iront chacune de leur côté, vers d'autres fourmilières, répéta le renard.

-Comment pourrais-je le faire ? demanda Christine.

-Pour tuer la reine, tu dois pénétrer dans leur habitation. Tu dois fouiller avec les mains et la chercher au centre de sa construction. Quand tu l'aurais trouvée, il ne te restera plus qu'à lui enfoncer la lame de ton canif dans son corps.

-Mais si je fais cela, s'inquiéta Christine, toutes les fourmis vont monter sur moi et me piquer. Ca va faire mal et c'est effrayant. Je n'oserai jamais…

-Oui, tu risques de très nombreuses morsures et même d'en mourir, à moins de t'enduire d'eau bleue.

-De l'eau bleue ? s'étonna Christine.

-Oui, si tu recouvres entièrement ta peau d'eau bleue, précisa le renard, tu ne seras pas attaquée par les fourmis. Elles monteront sur toi, mais elles ne te piqueront pas.

-Je dois verser de l'encre bleue dans un peu d'eau et m'y tremper ?

-Non, ce n'est pas ainsi, expliqua le renard. C'est bien plus compliqué. Tu dois prendre un seau et y mettre de l'eau tout à fait pure. L'eau d'une source. Puis, rends-toi dans la région des vallées rocheuses. Tu découvriras l'entrée d'une grotte bleue. Toutes les pierres y sont bleues. Pénètre dans la grotte et tu trouveras de la poussière bleue. Ramasses-en une bonne poignée et dissous-la dans l'eau de ton seau. L'eau va devenir bleue, mais elle ne sera plus transparente.

-Et puis ? demanda Christine.

-Pour la rendre translucide à nouveau, il faudra y rajouter sept écailles de serpent bleu. Il te restera à mélanger le tout mais il faudra utiliser pour cela la plume d'un oiseau bleu. Tu obtiendras alors une eau parfaitement pure, bleue et transparente. Tu pourras la verser sur toi, même t'en arroser. Il faudra en mettre partout, partout, insista le renard. Alors, tu pourras entrer dans la fourmilière et tu ne seras pas piquée.

-Je comprends, murmura Christine, je te remercie.

Elle se tourna vers le grand cerf. Il se taisait. Christine observait la fourmilière de loin, en silence. Même avec l'eau bleue, c'était terrible à faire…Pénétrer là-dedans, écarter les fourmis avec les mains. Même sans être piquée, elle en aurait partout sur elle. C'était trop effrayant. Christine baissa la tête.

-J'ai honte, murmura la fillette. Je crois que je ne pourrai pas t'aider.

-Je comprends, soupira le grand cerf, c'est trop dangereux et terrifiant.

-J'ai peur de toutes ces fourmis, expliqua Christine.

-Je vais te ramener chez toi, monte sur mon dos.

À ce moment-là, une biche s'approcha du cerf, et lui parla à l'oreille.

-J'arrive, dit le cerf à notre amie. Attends-moi… Ou bien veux-tu m'accompagner un instant, Christine ? Je te reconduirai chez toi juste après.

-D'accord.

-Nous allons aller sur cette île où toutes les biches, les cerfs et les petits faons, toute ma harde, se sont réfugiés.

Ils arrivèrent rapidement à cette étroite bande de terre et de boue. Christine aperçut un troisième petit faon. Mort de faim, comme les deux premiers. Il était couché sur le côté.
Elle se tourna vers le grand cerf. C'était son petit faon et Christine vit des larmes couler des yeux du grand cerf. Notre amie le serra très fort autour du cou. Elle aussi sentit ses larmes couler autour des yeux.
Elle scruta au loin la terrible fourmilière, puis elle dit au grand cerf.

-Je vais tuer la reine. À part moi, personne d'autre ne le fera. Je dois être courageuse. Conduis-moi jusqu'à la grotte bleue.


Christine remonta sur le dos du grand cerf. Ils traversèrent la forêt de sapins et la zone des marécages et pénétrèrent bientôt les hautes vallées faites de canyons et de rochers impressionnants.

Après avoir un peu tâtonné, ils finirent par découvrir la grotte bleue que le renard de notre amie avait indiquée. Le cerf déposa Christine à une centaine de mètres de l'entrée.

La fillette s'avança prudemment sous le soleil. Déjà le terrain était moitié bleu, moitié brun, c'était très curieux. Elle s'arrêta un instant au seuil de la caverne. C'était assez sombre et peu engageant. Au moment où elle allait y pénétrer, elle vit surgir à côté d'elle un grand lézard bleu et rouge.

-Où vas-tu ? demanda le lézard.

-Je vais chercher de la poudre bleue, expliqua Christine.

-Ah, tu veux faire de l'eau bleue.

-Oui, c'est ça.

-Tu sais qu'il y a un habitant dans cette grotte ?

-Non, s'inquiéta Christine, je ne le savais pas.

-Tu ne l'as jamais vu ?

-Non, répondit notre amie, c'est quoi ?

Le lézard regarda la fillette par les fentes étroites de ses yeux verts.

-C'est un énorme scorpion.

-Mon Dieu, s'exclama Christine, c'est terriblement dangereux. Il peut me piquer avec son aiguillon. Il est venimeux ?

-Très.

-Que vais-je faire ? J'ai absolument besoin de cette poudre pour sauver des biches et des cerfs.

-Je veux bien t'aider, proposa le lézard. Si tu es intelligente…

-Je veux bien te le prouver, se réjouit Christine.

-Alors, enchaîna le lézard, je vais te poser trois questions. Si tu réponds correctement à chacune d'entre elles, je t'aiderai, sinon, pas.

-Je t'écoute, soupira Christine, mais pas trop difficile, quand même. J'ai à peine dix ans.

-Première question, fit le lézard. Sur la branche d'un arbre, se trouvent côte à côte une araignée, un serpent et un scorpion. Cela fait combien de pattes sur cette branche ?

Toi qui me lis, tu peux essayer de deviner la réponse…

Christine réfléchit. Puis, elle affirma :

-Seize pattes.

-Très bien. Pourquoi y-a-t'il seize pattes ?

-Parce que l'araignée en a huit. Le scorpion n'est pas un insecte. Il fait partie de la famille des araignées. Il a également huit pattes, cela fait seize. Et le serpent n'en a pas.

-Deuxième question, enchaîna le lézard bleu et rouge. Peux-tu me nommer un animal qui comme l'araignée tisse sa toile, mais qui n'est pas une araignée.

Christine réfléchit longuement. Elle ne connaissait pas la réponse. Elle finit par murmurer :

-Je ne crois pas que cela existe.

-Tu as raison, félicita le lézard. Il n'y a que les araignées qui filent leur toile. Aucun autre animal ne le fait. C'était une question piège. Maintenant, troisième et dernière question. Parlons de la lune.

-Oui, patienta Christine.

-La lune change de forme. Elle est parfois ronde, on dit qu'elle est pleine, parfois elle apparaît en demi-lune, et parfois c'est un simple croissant. Pourquoi cela change-t-il tout le temps ?

Christine se tut de nouveau pour réfléchir.

-C'est une corrélation entre la terre et le soleil et la lune. Lorsque la lune est située entre le soleil et la terre, elle tourne vers nous sa face obscure, cachée. On ne le voit pas car l'autre côté est éclairé par le soleil. Mais lorsque la terre est placée entre le soleil et la lune, elle nous présente son hémisphère éclairé et elle est donc visible.

-Très bien, bravo. Tu es une fillette intelligente. Écoute-moi bien. Lorsque tu pénétreras dans la grotte pour prendre la poudre bleue, si tu aperçois le scorpion, sache qu'il est totalement aveugle. Il ne peut pas te voir. Mais il peut parfaitement t'entendre. Il perçoit même ta respiration. S'il vient vers toi, ne bouge pas. Évite sa trajectoire. Et surtout aucun bruit. Mets-toi éventuellement pieds nus, et comme cela, il ne t'entendra pas marcher.

Le lézard s'en alla.

Christine entra dans la grotte. Elle estima qu'avec ses sandales de gym elle serait silencieuse. Elle les garda aux pieds. La caverne était sombre, mais elle n'était pas noire, parce qu'elle était traversée par un rayon de soleil.

Après avoir parcouru vingt ou trente pas entre des stalactites et des stalagmites, elle sentit du sable poudreux sous ses pieds. Elle se pencha et en ramassa une grosse poignée bleue qu'elle glissa dans la poche ventrale de sa salopette. Puis, elle fit demi-tour, pour sortir.
À ce moment-là, elle vit une ombre se glisser sur les parois de la grotte. L'ombre terrible d'un gigantesque scorpion. Il avançait doucement, pénétrant à l'intérieur de la caverne.

Christine se retourna, la retraite était coupée.
Regardant rapidement autour d'elle, elle aperçut une stalagmite assez grosse, et décida d'y monter. Elle se tenait à présent en équilibre sur le pilier rocheux.
Le scorpion s'approchait doucement. Il était fort vieux. Il balançait de gauche à droite, en avançant. Son énorme aiguillon tantôt menaçait notre amie, tantôt inclinait à droite. Christine était atterrée. Elle tremblait et transpirait de peur.

Elle songea à sauter de la stalagmite pour changer de place, mais le scorpion l'entendrait. Elle se demanda si elle n'allait pas simplement se baisser. Mais serait-ce suffisant ?
Elle se retint un instant de respirer. Son coeur battait la chamade. Son visage était mouillé de transpiration et de peur. L'aiguillon passa à quelques centimètres de son visage.

Dès que le scorpion fut passé, elle sauta dans la poussière et courut le plus vite qu'elle pouvait jusqu'à la sortie de la grotte. Elle avait réussi sa mission, elle avait la poudre bleue.
Elle la montra fièrement au grand cerf, puis remonta sur son dos. Ils partirent en direction de la grotte aux serpents.

C'est une caverne où Christine était déjà allée. Elle y avait autrefois rencontré le roi des serpents, un jour qu'elle avait eut besoin de lui, pour l'aider à guérir Chachou son hibou, qui était malade. Le roi lui avait dit de ne jamais revenir. Or, Christine devait à nouveau entrer dans son épouvantable domaine.


Le grand cerf s'arrêta à quelques dizaines de mètres de l'entrée. Christine observa les lieux un instant. C'était très sombre, presque noir. Elle était à peine remise des émotions causées par le scorpion et voilà que tout recommençait.

Elle avait peur, très peur. Elle entra dans la grotte, doucement. Un serpent noir, assez long s'approcha et s'enroula autour de ses chevilles.

-Pourquoi viens-tu chez nous ? Tu veux mourir ?

-Non, trembla Christine, je ne veux pas mourir. Je dois rencontrer ton roi.

-Bon, siffla le serpent, tu peux passer. Il est au fond de la grotte, après le passage étroit.

Après s'être faufilée entre les sombres parois rocheuses du défilé, elle entra dans une immense caverne, bien plus grande que la première, encore plus sombre, et au centre de laquelle, se trouvait une énorme pierre blanche.

Cette caverne était remplie de serpents. Il y en avait partout sur le sol comme sur les rochers qui jonchaient la caverne. Certains observaient notre amie la tête en bas, enroulés autour de stalactites. Tous passaient leur langue bifide et tentaient de la toucher. C'était horrible.

Sur l'énorme pierre blanche, se trouvait un gigantesque serpent jaune parsemé de petites écailles noires. Il semblait endormi, la tête délicatement posée sur le bout de sa queue.
Quand Christine s'approcha. Il ouvrit ses yeux jaunes et la regarda . Il redressa légèrement la tête.

-Je crois que je t'ai déjà vue, si j'ai bonne mémoire.

-Oui, chuchota Christine en tremblant. Je suis déjà venue une fois.

-Et tu es revenue.

-Oui, j'ai de nouveau besoin de toi.

-Je t'avais avertie que si tu revenais…

-Je sais, reconnut Christine et j'ai peur d'être mordue. Mais des cerfs, des biches, des faons sont en train de mourir de faim, parce que des fourmis ont envahi leur territoire. Je veux les aider en tuant la reine des fourmis et pour cela, j'ai besoin de sept écailles de serpent bleu.

-Sept écailles de serpent bleu, répéta le roi des serpents. Cela peut se faire. Mais d'abord, tu vas subir une épreuve pour me montrer ton courage.

-J'en ai assez d'être courageuse, s'écria la fillette. Je dois toujours être courageuse, moi. J'en ai marre! Je voudrais bien être une petite fille comme les autres, qui vont à l'école, qui n'ont pas des aventures tout le temps et qui ne doivent pas sans cesse risquer leur vie. C'est vrai, à la fin, c'est toujours pour moi les épreuves.

-C'est comme tu veux, murmura le serpent en posant sa tête sur ses anneaux.

-Bon, il faut bien que j'accepte, enchaîna Christine. Qu'est-ce que je dois faire ?

-Je vais appeler une dizaine de mes serpents. L'un d'entre eux, celui que tu choisiras, viendra te mordre à la cheville.

-Tu n'es pas gentil, osa Christine.

-Gentil ? Ça veut dire quoi ? C'est un mot inconnu dans la langue des serpents.

-Cela signifie aimable, bon.

-Oui, mais puisque tu es si courageuse…

-Et si c'est un serpent venimeux qui me mord à la cheville, s'inquiéta Christine, je vais mourir ?

-Oui, si c'est un serpent venimeux, tu mourras. Mais je te laisse choisir celui que te mordra. Je suis…gentil, susurra le serpent.

-Il y aura combien de serpents venimeux parmi les dix ?

-Il y en aura trois.

-Bon, soupira Christine, puisqu'il le faut…


Le roi appela dix serpents. Ils s'approchèrent de Christine. Elle sentit sa peur, une peur terrible, l'envahir. Certains serpents s'approchaient déjà de ses chevilles, avec une grande envie de la mordre. Notre amie, dont le coeur battait à toute vitesse, transpirait d'angoisse.

Elle les observa avec attention.

-Je ne veux pas celui-là. Il est jaune. Les serpents jaunes sont toujours venimeux.

-Bien, accepta le roi des serpents. Il chassa le jaune.

-Tu as raison, il était venimeux. Il en reste neuf, dont deux sont mortels.

-Celui-là est trop gros, désigna Christine. Il va me faire mal en me mordant.

-D'accord. Va-t'en le gros. Ce n'était pas un serpent venimeux. Il en reste huit.

Il y avait un petit nerveux, qui remuait sans cesse entre les pieds de la fillette. Un petit serpent grisâtre.

-Je ne veux pas de ce petit-là.

-Pars, dit le roi. Il n'était pas venimeux.

Notre amie en repéra un noir parsemé d'écailles jaunes.

-Celui-là non plus.

-Va-t'en, autorisa le roi des serpents. Il était venimeux.

Christine élimina encore un rouge luisant.
Le roi prit la parole.

-Parmi les cinq qui restent, il y en a encore un mortel. Maintenant choisis lequel va te mordre. Je chasserai les quatre autres.

Christine les observa chacun à son tour. Il y en avait un gris, un noir, un peu plus petit, deux serpents verts qui se ressemblaient, et le dernier était blanc. Elle n'aimait pas beaucoup le blanc. Il avait l'air cruel. Puis, soudain, elle sut lequel elle choisirait…

Et toi, lequel aurais-tu pris ?

Notre amie désigna le plus petit des deux verts. Il se trouvait là en effets deux verts qui se ressemblaient. Ils devaient être frères ou père et fils. Si l'un avait du venin, l'autre aussi, étant de la même famille. Or le roi avait dit qu'il ne restait qu'un seul venimeux.

-Je prends celui-là, dit-elle en le montrant.

-Bien, partez les autres.

-Il est venimeux ? demanda Christine, pas trop rassurée.

Jamais elle n'avait eu si peur de sa vie.

-Tu le sauras quand tu auras été mordue. Si une minute après, tu vis toujours, c'est qu'il n'était pas venimeux, susurra le roi des serpents.

Christine vit ce serpent vert filer comme une flèche entre ses pieds. Elle sentit une morsure cuisante, juste au-dessus du bord de sa sandale de gymnastique. Des larmes coulèrent sur ses joues. Mais elle ne voulut pas les montrer au roi. Elle les essaya du revers de sa main.
Une minute plus tard, elle vivait toujours.

-Il n'était pas venimeux, n'est-ce pas?

-Non, assura le roi des serpents. Il n'était pas venimeux. Tu es intelligente et courageuse.

Christine reçut les sept écailles bleues.

-À la prochaine, dit le roi.

-Je ne reviendrais jamais.

-Tu ne me dis pas au-revoir ?

-Non, tu es trop méchant.

-La prochaine fois que tu viendras, un serpent venimeux te mordra.

Elle emporta les sept écailles qu'elle avait enfoncées dans une poche de sa salopette. Elle remonta sur le dos du grand cerf et retourna chez elle. Le soir tombait. Elle avait vécu tant d'émotions qu'elle avait oublié de manger sa tartine de midi.


Au soir, elle demanda à Chachou son hibou de trouver un oiseau bleu et de lui apporter une de ses plumes.
Au matin, une plume bien bleue était posée sur son appui de fenêtre.
Christine prit un seau, la poudre bleue, les sept écailles bleues, la plume, et marcha vers la source près de chez elle. Elle mit l'eau dans le seau, y versa la poudre bleue, puis elle ajouta les sept écailles. Elle remua le tout en trempant la plume apportée par son hibou.

Le grand cerf se tenait près d'elle et l'observait. L'eau était d'un bleu parfait et tout à fait transparente à présent.

Christine prit l'eau bleue et la versa sur elle, après avoir ôté son t-shirt, sa salopette et ses baskets. La peau de Christine devint bleue, partout, de la tête aux pieds. Quand elle fut sûre d'être toute bleue, elle se rhabilla et monta sur le dos du cerf, qui conduisit Christine près de l'énorme fourmilière.

Alors, la fillette sortit son canif, ouvrit la lame et rassemblant son courage, un courage extraordinaire, elle marcha vers la fourmilière.

Elle enfonçait dans les fourmis. Elle en sentait jusque dans ses baskets. Les fourmis montaient sur et sous sa salopette, le long de ses jambes. Elle avait horriblement peur. Elle avançait le plus vite qu'elle pouvait.

Maintenant, elle progressait au coeur de l'horrible fourmilière. Les aiguilles de sapin venaient plus haut que ses genoux. Les fourmis grimpaient sur elle sans cesse. Il y en avait dans son dos, sur sa poitrine, bientôt jusque dans ses cheveux. Elle s'agenouilla et creusa avec les mains, à la recherche de leur reine.

Tout à coup, elle sentit une forte douleur à son coude droit. Elle regarda. Un tout petit point n'avait pas été teinté d'eau bleue. Et une fourmi ne l'avait pas raté. Elle l'avait piquée là.

Christine continua à chercher, malgré la douleur, au milieu de la fourmilière, horrifiée, terrifiée, le coeur battant la chamade, les cheveux transpirant de sueur.

Elle enfonçait à présent jusqu'à la poitrine. Elle écartait des mains les aiguilles de pins noires couvertes de fourmis quand soudain, dans une galerie sombre, elle en aperçut une énorme qui traînait un sac blanc derrière elle. La reine et ses larves.

D'un geste rapide, précis et décidé, elle trancha l'énorme fourmi en deux. Un coup de canif bien placé. Puis elle recula, fit demi-tour et se sauva aussi vite qu'elle put. Elle courut se jeter dans la rivière.

Là, toutes les fourmis qu'elle avait sur elles se noyèrent, en même temps que disparaissait l'eau bleue qui avait coloré sa peau. Elle nagea jusqu'à l'île où la harde s'était réfugiée. Notre amie n'avait plus une seule fourmi sur elle. Les biches, les cerfs, les petits faons vinrent l'embrasser et la remercier, et puis, elle repartit chez elle, reconduite par leur chef.


Pendant trois jours, elle n'entendit plus parler des cerfs. Mais trois matins plus tard, elle fut éveillée par un concert de bramements. Toute la harde était là. Le grand cerf, ses congénères, les biches et les faons. Ils avaient déjà regrossi un peu.

-L'herbe repousse, déclara le grand cerf, et les fourmis sont parties. Christine nous sommes venus te remercier. Jamais de mémoire de cerf, nous n'avons vu une fillette déployer un tel courage. Il t'en a fallu pour trouver la poudre bleue, puis les écailles de serpent et pour aller dans la fourmilière. C'est incroyable. Tu es une vraie héroïne. Nous te remercions de tout notre coeur.

Notre amie sourit et les embrassa tous.

Le grand cerf ajouta :

-Tu peux nous demander ce que tu voudras et quand tu voudras. Tu es notre amie et pour toujours.

Christine les regarda s'éloigner vers leur territoire délivré du malheur, puis elle se prépara pour d'autres aventures.

Découvre-les au numéro 17. Les quatre renards.