Epouvante - Horreur
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La fleur de François

     Samedi matin, vers huit heures. Un coup de sonnette à la porte. Béatrice, sept ans et demi, encore en pyjama, se précipita pour ouvrir. Elle vit François, son copain. Ils ont le même âge. Il tenait une fleur bleue à la main.

-Tiens, un petit cadeau pour toi.

Béatrice regarda son copain, très étonnée. C'était la première fois qu'il lui offrait une fleur.

-Tu l'as cueillie le long du chemin ou bien dans un jardin ? dit-elle d'un air moqueur.

-Je ne suis pas un voleur, répondit le garçon. Elle ne vient pas d'un jardin. Je l'ai vue en traversant le parc pour venir chez toi.

-Ah ! répliqua Béatrice, conciliante. Merci beaucoup.

Elle lui donna un petit bisou sur la joue, puis se rendit à la cuisine. Elle prit un verre, y mit de l'eau et y glissa la fleur bleue. Elle monta à sa chambre et posa le verre sur la table.


-Si on allait jouer à la plaine de jeux ? proposa François.

-Bonne idée, fit Béatrice en souriant. Maman, je peux aller à la plaine de jeux ?

Il faut traverser un bout de forêt pour se rendre à cet endroit et les parents de notre amie n'aiment pas tellement que leur fille se promène seule dans les bois.

-Maman, je peux aller à la plaine de jeux avec François ? répéta Béatrice.

-Oui, mais retour ici à midi au plus tard, et reste bien près de ton copain si vous suivez le chemin qui passe au milieu des sapins.

-Promis. Et on ira à vélo.


Ils jouèrent toute la matinée sur les balançoires et les toboggans. Ils revinrent à la maison vers midi moins cinq. La mère de Béatrice expliqua à François qu'il devait rester dîner avec eux, parce que ses parents devaient s'absenter quelques heures avec ses deux petites sœurs.

-Ils viendront te chercher vers cinq heures. Allez vous laver les mains, on passe à table, ajouta la maman de notre amie.


Les enfants montèrent à la salle de bains. Puis, ils entrèrent un instant dans la chambre de la fillette. La fleur bleue était blanche, à présent ! Quatre pétales blancs!

-Tiens, la fleur que tu m'avais offerte tantôt était bleue, il me semble... 

-Mais oui, confirma François.

Elle appela.

-Maman, tu as touché à ma fleur ?

-Non, ma chérie, je ne suis même pas entrée dans ta chambre.

-Papa, tu as remplacé ma fleur ?

-Ta fleur, Béatrice ? Quelle fleur ?

-N'accusons quand même pas mon petit frère Nicolas, un bébé d'un an bientôt, murmura notre amie.


Après le repas, ils remontèrent dans la chambre de Béatrice. La fleur bleue devenue blanche tantôt, était rouge à présent ! Quatre pétales bien rouges, comme ceux d'un coquelicot.

Béatrice regarda attentivement. Seule la corolle avait changé de couleur. La tige et les feuilles restaient vertes.

-Où l'as-tu cueillie ?

-Dans le parc, répondit François. Elle était au milieu des autres, mais je la trouvais plus jolie.

-Je voudrais tenter une expérience, dit la fillette. Je vais détacher un de ses pétales. On verra si la fleur change encore de couleur, et si le pétale coupé se transforme aussi.

-C'est un peu dommage de l'abîmer, fit remarquer le garçon.

-Je tente une expérience scientifique, insista son amie. Peut-être qu'il va repousser ? Il paraît que quand on arrache la queue d'un lézard, il lui en vient une nouvelle. C'est comme les étoiles de mer. Si tu coupes un de leur cinq bras, il repousse.

-Fais comme tu veux, accepta François. La fleur t'appartient de toute façon.

Béatrice arracha un pétale.

-Il lui en reste quand même trois, dit-elle en souriant. 

Elle le posa sur la table, à côté de la plante.


Ils jouèrent au jardin tout l'après-midi. Après le goûter, impatients et curieux, ils remontèrent dans la chambre. La fleur était jaune à présent, mais le pétale isolé sur la table restait rouge !

-Quelle fleur étrange ! lança Béatrice. Je n'ai jamais vu une pareille. Je la trouve géniale. Je suis très contente.

Vers cinq heures, François retourna chez lui. Sa copine promit de le tenir au courant de la suite des événements.

Au soir, notre amie prit sa douche, se lava les dents et mit son pyjama rose. Elle s'installa dans son lit. Ses parents vinrent l'embrasser, puis, elle saisit son lapin en peluche et se tourna vers la fenêtre.


Elle ne dormait pas encore quand elle entendit une voix, dans la chambre.

-Tu dors ou tu dors pas ?

-Qui me parle ? demanda-t-elle inquiète.

-C'est moi, la fleur. Qui veux-tu que ce soit d'autre ?

Béatrice se leva et courut allumer la lumière. L'interrupteur est situé près de la porte. Puis elle s'approcha de la petite plante.

-Les fleurs ne parlent pas, affirma notre amie.

-Oui, mais moi, je ne suis pas une fleur comme les autres.

Béatrice s'approcha encore.

-Tu sais parler ?

-Oui. Ça te dérange ?

-Non, mais pourquoi parles-tu ?

-J'ai une question à te poser.

-Ah bon, dit notre amie, à moitié rassurée.

La fillette s'assit sur son lit, croisa les bras et attendit.

-Je t'écoute.

-Que préfères-tu ? Que je t'arrache un bras ou que je t'arrache une jambe ?

-Ça ne va pas non ! s'écria Béatrice. Arrête, tu me fais peur. Pourquoi veux-tu m'arracher un bras ou une jambe ?

-Tu as détaché un de mes pétales. Toi, tu possèdes deux bras et deux jambes, ça fait quatre. Si je t'en arrache un, il t'en restera trois, comme moi.

-Mais moi, je ne suis pas une plante, fit remarquer notre amie.

-Ça se passera peut-être comme pour la queue du lézard ou le bras de l'étoile de mer, ajouta la fleur. Peut-être que ça repoussera. Je tente une expérience scientifique.

-Oh, tu répètes exactement ce que j'ai dit à François tantôt. Mais ça ne repousse pas chez les humains. Je ne suis pas une plante, moi. 

-Tu n'es pas une plante ?  s'étonna la fleur. Pourtant, tu as changé de couleur, comme moi. Tantôt tu étais blanche et bleue, et maintenant, tu es rose.

-Tu ne comprends pas, répondit la fillette. Tantôt, je portais mon jean bleu et un T-shirt blanc. À présent, j'ai mon pyjama rose. Mais je n'ai pas changé de couleur.


Béatrice, de plus en plus effrayée, ouvrit la porte de sa chambre, courut dans le couloir et frappa à celle des parents.

-Qu'il y a-t-il ma chérie ? demanda papa.

-J'ai peur. Ma fleur me dit qu'elle veut m'arracher un bras ou une jambe.

-Mais enfin ma grande ! Tu as presque huit ans. Ne me dis pas que tu as peur d'une petite plante... Je t'en prie, recouche-toi.

-Mais papa, elle parle.

-Béatrice, s'impatienta maman, une fleur qui parle, cela n'existe pas. Tu as fait un mauvais rêve.

Papa très gentiment se leva et ramena sa fille adorée dans la chambre. Il s'approcha de la table.

-C'est elle ?

-Oui.

-Celle que ton copain t'a offerte tantôt ?

-Oui.

-Tu vois bien qu'elle ne parle pas. Pense plutôt qu'elle vient de ton ami. Et toi, fleur, ne fais plus peur à ma grande fille, ajouta papa en pointant son index vers elle. Allez, ma belle, au dodo.

-Bon, soupira Béatrice.

Elle se remit au lit. Son père éteignit la lumière et referma la porte.


-Ils ne te croient pas, dit la fleur. Quand les enfants racontent des choses extraordinaires, les parents ne les croient jamais. « Et toi, ne fais plus peur à ma grande fille » fit-elle encore en imitant la voix du papa.

-Pourquoi n'as-tu pas parlé devant lui ?

-Je ne suis pas si bête. Si je lui parle, il se débarrassera de moi. Bon, tu as eu le temps de réfléchir. Un bras ou une jambe, qu'est-ce que je t'arrache ?

-Je ne veux pas, s'indigna notre amie. je refuse que tu m'arraches quoi que ce soit. Moi, je ne suis pas une plante, je te le redis.

Elle se leva et ouvrit son armoire.

-Que cherches-tu dans ce placard ?

-Je ne te parle plus, cria Béatrice.

Elle ouvrit la penderie, prit  son sac de couchage, puis referma  l'armoire. Elle passa dans le couloir et comme les parents n'étaient pas d'un grand secours, elle entrebaîlla la porte à côté, celle de Nicolas, son petit frère.
 
Elle déroula son sac par terre, sur le tapis de la chambre du bébé, et décida de se coucher près de lui. Nicolas n'a pas encore un an. Il n'allait pas pouvoir aider sa grande sœur. Mais souvent, quand on est à côté d'un plus petit que soi, on se sent plus courageux, plus responsable. Elle se détendit un peu.

Elle n'alluma pas la lumière pour éviter l'éveiller. Elle embrassa son petit frère, puis entra dans son sac de couchage.


Un grincement se fit entendre. Béatrice se redressa. La porte venait de bouger et la fleur apparu, dans l'embrasure, avec ses trois pétales jaunes.

-Tu crois m'échapper, mais je t'ai retrouvée. Tu ne te caches pas très bien.

Notre amie ne répondit pas tout de suite. Son coeur battait à tout rompre.

-Je ne joue pas à cache- cache.

La fleur regarda le lit à barreaux.

-C'est quoi dans le lit ? Un bourgeon ?

-On ne dit pas un bourgeon. On n'est pas des plantes, je te rappelle. C'est un bébé. Chez les humains, cela s'appelle un bébé.

-Chez nous on dit un bourgeon. C'est la même chose. 

-Mais non, lui, c'est un petit garçon et pas une future plante, s'impatienta Béatrice. Et tais-toi, tu vas le réveiller.

-Ça pousse ? demanda la fleur.

-Non, s'énerva notre amie. Chez les humains, on ne dit pas « ça pousse », on dit « il grandit ».

-Ah, bon ! Je ne vais pas t'arracher de bras ou de jambe.

-Quand même ! se rassura Béatrice. Il est temps.

-Je vais plutôt tenter l'expérience avec lui. Que préfères-tu ?  Que je lui arrache un bras ou bien une jambe ?


Mais la fleur venait de commettre une erreur. Il ne faut pas menacer ou s'en prendre à Nicolas devant sa sœur. Si on touche à son petit frère, elle se transforme en furie. Elle le protège de toutes ses forces. Elle sortit de son sac de couchage.

-Ne bouge pas et n'essaie pas de faire du mal à Nicolas, cria-t-elle.

Elle se dirigea vers la table à langer. Elle y découvrit les petits ciseaux avec lesquels maman coupe les ongles du bébé. Elle les prit bien en main et les cacha derrière son dos. Elle avança doucement. La fleur recula un petit  peu.

-Que vas-tu me faire ? Que caches-tu derrière ton dos ?

-Une mauvaise surprise pour toi, murmura Béatrice.

Brusquement, elle se pencha et par des gestes rapides et précis, elle coupa la plante en petits morceaux. Les trois pétales, les deux feuilles, la tige, tout y passa. Elle coupa et coupa encore. Elle s'acharnait. Puis, elle prit un petit sac en plastique dans lequel ses parents rangent les langes usagés du bébé et y poussa tous les morceaux. Elle le referma soigneusement.

-Je vais aller à la cuisine, et je vais tout jeter à la poubelle.


Elle descendit l'escalier dans l'obscurité, mais tout à coup, elle sentit le sac bouger entre ses doigts.

-Tu crois vraiment qu'ainsi tu vas te débarrasser de moi ? Tu sais, les plantes, on peut les couper autant qu'on veut, elles repoussent. Tu m'as coupée en dix-sept morceaux. Maintenant, tu as dix-sept fleurs contre toi.

-Non, dit Béatrice en tremblant. Je ne veux pas.


Au lieu d'aller à la cuisine, elle se dirigea vers le salon. Elle s'arrêta devant la cheminée à feu ouvert. On y fait souvent de belles flambées. Ses parents en avaient allumé une hier soir et des braises rouges veillaient encore, paisibles et chaudes dans le silence de la pénombre.

La fillette posa le sac bien fermé sur le divan. Elle saisit des petits morceaux de bois et les lâcha sur les braises. Elle souffla. Le feu se ranima. Quelques belles flammes apparurent. Elle ajouta deux bûches.

Elle prit le sac, l'ouvrit, y plongea la main et jeta les morceaux de la fleur au feu.

Ça criait, ça hurlait, ça brûlait très bien. Tout partit en fumée. Béatrice jeta une seconde poignée, puis une troisième. Il ne resta plus qu'un tout petit bout de fleur, avec un pétale au fond du sac.

-Ne me jette pas, supplia la toute petite fleur.

-Pourquoi je ne te brûlerais pas, toi ?

-Parce que je suis gentille.

-Ça ne prend pas avec moi, affirma Béatrice. Tu dis ça parce que tu as peur d'être jetée au feu. Allez, dans les flammes.

-S'il te plaît. Laisse-moi te prouver que je suis aimable, moi. Je ne suis pas une méchante.

La fillette regarda ce tout petit bout de fleur, qui n'avait vraiment pas l'air effrayant.

-Écoute. Si tu ne me jettes pas au feu, je vais te prouver que je ne suis pas mauvaise. Je vais te raconter une histoire. Si tu trouves le récit joli tu sauras que je suis gentille. Si tu juges que mon conte n'est pas beau, tu me mettras dans les flammes.

-Bon, accepta Béatrice, après un moment d'hésitation.


Notre amie prit un verre, le plus petit qu'elle put trouver. Elle y versa de l'eau et y mit la fleur. Elle posa le tout au-dessus de la cheminée. Comme ça, la plante ne pourrait pas descendre, ni se sauver. Elle s'assit sur le divan, en repliant ses jambes et écouta.

La fleur raconta.


"Il y avait autrefois un petit village. L'école de ce hameau se trouvait au-delà des dernières maisons. Une jolie route, bordée de fossés et de haies y conduisait. Dans ces fossés poussaient des milliers de fleurs jaunes, des boutons d'or. Des centaines et des centaines, tous les mêmes.

"Un jour, une coccinelle vint sur l'un d'entre eux. Le bouton d'or lui dit :

-Pourquoi te poses-tu sur moi ?

-Parce que tu es le plus beau.

-Merci! Je suis vraiment le plus beau ? demanda le bouton d'or.

-Évidemment, répondit la coccinelle, puisque je t'ai choisi.

-Ça me fait plaisir, dit la fleur jaune, car si je suis la plus belle, tantôt quand les enfants sortiront de l'école, et qu'ils retourneront chez eux, je suis sûre que l'un ou l'une d'entre eux me cueillera et m'apportera à sa maman ou à son papa.

-Possible, songea la coccinelle.


La petite fleur posée sur la cheminée chez Béatrice, continua son histoire.

"On entendit bientôt une sonnerie. Il était trois heures et demie de l'après-midi. Les enfants quittèrent l'école. Ils passèrent tous sur le petit chemin. Certains parents accompagnaient les plus petits en leur donnait la main. Une fillette s'exclama :

-Oh maman, regarde comme elle est jolie !

"La petite fille lâcha la main de sa mère et s'approcha du fossé.

-Chic, elle m'a repérée. Elle va me cueillir, se réjouit la fleur.

"La fillette posa son doigt contre le bouton d'or et prit la coccinelle.

-Regarde, maman, comme elle est jolie ! Regarde, maman, la coccinelle.

-Oh, se lamenta le bouton d'or tristement, c'est pas moi qui suis joli, mais la coccinelle...

"Et il se mit à pleurer.

-Tu ne crois pas, fit remarquer la petite plante sur la cheminée de Béatrice, que les fleurs savent pleurer ? Et pourtant... Elle pleura toute la nuit, car elle regrettait de ne pas avoir été cueillie par la petite fille.

"Quand les enfants passèrent, le lendemain matin, pour retourner à l'école, ils virent que le bouton d'or et quelques autres tenaient une goutte d'eau dans leur corolle.

"Vous prétendez, vous les humains, que c'est la rosée... Ce n'est pas vrai... Les petites gouttes qu'on voit le matin au creux des pétales, ce n'est pas la rosée. Ce sont les larmes des fleurs qui pleurent parce qu'elles n'ont pas été cueillies par les enfants.


-C'est une belle histoire, déclara Béatrice, mais je ne suis pas convaincue pour la rosée, que ce soit la vérité.

-Mais si ! insista la petite fleur jaune. D'ailleurs, je vais te le prouver. Observe les fleurs qui sont chez toi. Tu ne verras jamais une goutte de rosée dessus. C'est parce qu'elles sont très contentes d'avoir été cueillies. Elles illuminent ta maison. Mais celles qui restent dehors se couvrent de perles d'eau. Ce sont leurs larmes... Voilà, tu vois, je ne suis pas méchante.

-Bon, dit Béatrice en souriant. Tu peux rester là. À demain.


Notre amie remonta à sa chambre. Elle passa une excellente nuit. La fleur demeura sur la cheminée et resplendit de son vif éclat pendant une semaine et deux jours.