Isabelle
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Le fantôme du jardin abandonné

       À la sortie du village d'Isabelle, tout en bas de la route, après la grosse ferme, se trouve une ancienne maison, un manoir. Ses murs en pierre paraissent gris car ils sont vieux et sales.

       Derrière cette maison se trouve un immense jardin. Il est clôturé par un haut mur très vieux. Il est fissuré, lézardé à certains endroits. Il est si vieux que des herbes et des fleurs y ont poussé, tout au-dessus.

       Juste après un grand arbre, le mur est écroulé. On peut apercevoir l'intérieur du jardin. C'est envahi de fleurs de toutes les couleurs mais aussi de ronces, d'orties, d'herbes folles. Le jardin semble déserté, livré à lui-même, abandonné.

       Isabelle et ses amis sont souvent passés très près de cet endroit. Ils ont souvent regardé avec envie et curiosité, mais aucun n'a jamais osé y entrer parce que ce jardin à l'abandon fait peur. Ils se sont contentés de l'observer.

       Les haies ont poussé n'importe comment et sont devenues presque des arbres. Les ronces ont envahi les allées. Des massifs d'orties se sont développés dans tous les coins. Les jolies roses sont devenues des églantiers sauvages. Beaucoup d'oiseaux ont installé leur nid dans ce jardin.


       L'aventure commença un mercredi après-midi. Isabelle longeait le mur du jardin abandonné en suivant un papillon. Elle n'en avait jamais vu d'aussi beau. Il était jaune avec des petits points bleus.

       Le papillon entra par le grand trou du mur à l'intérieur du jardin abandonné. Il se posa sur une fleur puis sur une autre, et sans faire attention, Isabelle s'enfonça dans le coeur même du jardin. Elle évita un gros massif d'arbres, mais faillit tomber en se prenant les pieds dans un paquet de longues fibres de mûriers sauvages.

       Heureusement qu'elle avait sa salopette jaune qui descend jusqu'à ses chevilles et ses sandales de gym bleues, sinon, elle se serait déjà égratignée plusieurs fois.

       Tout à coup, dans un coin du jardin, elle découvrit quatre colonnes en marbre blanc. C'était très beau. Elle aperçut, reliant le faîte des colonnes, quatre sculptures fort bien faites, ce que l'on appelle une frise.

       Entre ces colonnes se trouvait une table ronde en marbre bleu. Quatre bancs de pierre rose entouraient la table. C'était très joli. Isabelle, curieuse, observait tout cela en silence.

       Soudain, elle remarqua une dame qui lisait un livre sur un des bancs de pierre. Elle referma son livre et regarda la petite fille.

       -Bonjour, comment t'appelles-tu ?

       Isabelle n'osa rien dire.

       -Comment t'appelles-tu ? N'aie pas peur.

       -Je m'appelle Isabelle.

       -Et tu as quel âge ?

      -J'ai cinq ans et demi.

      -Tu habites dans le village ?

       -Oui, j'habite là plus loin avec mes trois grands frères, papa et maman.

       -Trois grands frères ! Eh bien, tu ne dois pas t'ennuyer.

       -Oh non, affirma Isabelle en riant.

      -Et que fais-tu dans mon jardin ?

       -Excusez-moi madame, je ne devais pas y pénétrer.

       -Oh si, tu peux entrer, il y a trois trous dans le mur. Tout le monde peut venir dans mon jardin. Que faisais-tu au milieu des fleurs ?

       -Je suivais un papillon jaune avec des points bleus, mais je ne le vois plus maintenant.

       -Ah bon, répondit la dame. Tu es bien jolie et bien gentille. Tu peux revenir aussi souvent que tu le veux.

       -Merci, madame. Je reviendrai avec mon copain Jay.


       Deux nuits plus tard, Isabelle se réveilla vers minuit. Elle ne savait pas l'heure. Elle n'a pas de montre.

       Elle avait trop chaud. Elle fit tomber sa couette. Elle s'aperçut qu'elle avait soif. Elle se leva, ouvrit la porte de la chambre et se dirigea vers la salle de bain. Elle prit son gobelet, ôta la brosse à dents et y versa de l'eau. Elle alla boire à la fenêtre qui était grande ouverte sur le beau ciel étoilé et la rue, éclairée par les réverbères. Le jardin du manoir semblait assoupi sous les lueurs de la lune...

       C'est à ce moment-là qu'elle vit pour la première fois le fantôme.

       Il était tout blanc et, chose étrange, il avait de très longs cheveux blonds presque blancs.

       Et ce n'est pas tout. Dans le silence de la nuit, Isabelle entendit que le fantôme passait dans la rue en faisant sonner une petite clochette qu'il tenait à la main. Il s'arrêta un instant et observa notre amie qui avait cessé de boire. Puis il se dirigea vers le manoir. Il semblait flotter au-dessus des dalles du trottoir. La clochette sonnait. Il entra dans le jardin abandonné et se dirigea lentement vers l'espace entouré de colonnes. Là, brusquement, il disparut. Isabelle ne le vit plus et n'entendit plus la clochette.


       Le lendemain, elle eut très envie d'aller voir si elle ne découvrait pas les traces du fantôme. Elle se rendit au manoir après l'école. Elle passa le mur à l'endroit écroulé et avança doucement au milieu des plantes sauvages. Elle vit la dame. Elle lisait, assise sur un des bancs en pierre rose, près de la table ronde, entre les quatre colonnes en marbre blanc.

       -Bonjour, Isabelle, fit la dame en levant les yeux. Tu es revenue ?

       -Oui, madame.

       -Tu cherches un autre papillon ?

       -Non, madame. Je ne cherche pas un papillon. Je cherche un fantôme.

       -Mais, ma petite fille, les fantômes, cela n'existe pas.

       -J'en ai vu un cette nuit, madame. Dans votre jardin.

       -Dans mon jardin ?

       -Il était tout blanc, avec de longs cheveux blonds très clairs.

       Isabelle s'approcha de la table en marbre bleu. Elle y observa des chiffres de un à douze, gravés dans la pierre. Notre amie songea que cela devait être une ancienne horloge à laquelle il manquait des aiguilles. La dame lui expliqua qu'il n'y avait jamais eu d'aiguilles. Elle lui montra, au centre de l'horloge, un tube en cuivre rouge.

       -C'est une horloge qui fonctionne avec le soleil, ajouta la dame. C'est ce que l'on appelle un cadran solaire. Le soleil n'est pas toujours au même endroit dans le ciel, car la terre tourne. L'ombre du tube en cuivre se déplace avec le soleil et indique l'heure. Pour le moment, il est quatre heures de l'après-midi. Tu vois, l'ombre est sur le chiffre quatre.

       -C'est intéressant, sourit Béatrice. Je n'avais jamais vu ça. Et le fantôme, vous ne l'avez jamais entendu ou aperçu ?

       -Non. Je n'ai jamais vu de fantôme dans mon jardin, répondit la dame. Si tu le vois encore, viens sonner chez moi, même dans la nuit. On le suivra à deux.

       -C'est gentil, remercia Isabelle.

       -Je suis bien contente que tu sois venue  me dire bonjour, ajouta la dame.

       En repartant chez elle, Isabelle pensa que cette personne avait l'air très gentille. Mais elle n'oserait jamais sonner à sa porte la nuit...


       Pendant trois jours, il ne se passa rien. Mais la quatrième nuit, notre amie se réveilla. Elle entendait la petite cloche du fantôme, par la fenêtre ouverte, et cette fois dans son jardin.

       Elle se leva et courut regarder. Elle aperçut le fantôme. Il observa la fillette un instant, puis il disparut derrière le coin de la maison. Il se dirigea vers la rue.

       Isabelle se précipita à la salle de bain, ouvrit la vitre et observa. Il traversa la rue, partit vers le jardin abandonné, puis disparut près des colonnes de marbre, comme l'autre fois. Pendant tout le trajet, il n'avait pas cessé d'agiter la petite clochette qu'il tenait dans sa main droite.


       Le lendemain, Isabelle retourna chez la dame qui lisait dans son jardin.

       -Bonjour, madame.

       -M    ais qui voilà, répondit la dame en levant les yeux.

       -J'ai de nouveau vu le fantôme. Il était dans mon jardin. Puis, il a traversé la rue et il est venu chez vous.

       -Peut-être voulait-il venir te dire bonjour ?

       -Je n'ai pas envie de voir un fantôme, s'effraya Isabelle. Ça fait trop peur.

       -Les fantômes aiment les vieilles maisons. Ils en connaissent tous les secrets, raconta la dame.

       -Vous avez des secrets ? demanda Isabelle, qui est très curieuse.

       -Je vais t'en raconter un.

       -Chic, sourit la fillette. J'aime bien les histoires.

       -Veux-tu boire quelque chose ? proposa la dame. Veux-tu du jus d'orange ?

       -Oui, avec plaisir, répondit Isabelle.

       -Viens avec moi. Tu m'aideras à le préparer.

       L'intérieur de la maison n'était pas du tout comme le jardin. C'était magnifique. Des meubles de prix, des tapis de valeur. Des peintures du meilleur goût décoraient les murs et les sols. Autant le jardin était délaissé, autant la maison était très soignée.

       Elles se pressèrent toutes les deux un grand jus d'orange.


       -Voilà mon secret, commença la dame. Écoute bien. Peut-être qu'il y a un rapport avec le fantôme que tu as aperçu.

       « Il y a environ cent ans, un vieux monsieur habitait dans cette maison. Il vivait ici avec sa petite-fille.

       -Pourquoi avec sa petite-fille ? interrompit Isabelle. La petite fille n'habitait pas chez son papa et sa maman ?

       -Non, elle n'habitait pas chez ses parents. Ils étaient morts tous les deux dans un accident. Elle vivait chez son grand-père, dans la grande maison où nous sommes, il y a cent ans. Une nuit, Déborah, c'est le nom de la petite fille, entendit frapper à la porte d'entrée. Le grand-père était très vieux. Il était un peu sourd. Déborah alla le réveiller.

       -Grand-père, quelqu'un frappe à la porte.

       -Reste en haut, Déborah, ne te montre surtout pas dans l'escalier, ordonna sévèrement le grand-père.

       « Il descendit et ouvrit. Déborah regardait entre les barreaux de la rampe au premier étage. C'était une curieuse, commenta la dame.

       -Moi aussi, je suis curieuse, fit remarquer Isabelle.

       « Il faisait un temps épouvantable cette nuit-là, continua la dame. La pluie frappait les vitres, les éclairs illuminaient le ciel, le tonnerre grondait sans cesse. Déborah vit entrer deux hommes vêtus de longues capes noires et trempés par la pluie.

       -Donne-nous le « rigi » immédiatement, cria l'un d'eux au grand-père, sinon nous t'emmènerons.

       -C'est quoi le « rigi » ? demanda Isabelle.

       -Attends, tu vas le savoir.

       La dame poursuivit son récit.

       -Je ne sais pas où est le « rigi », répondit le vieil homme. Cette bague précieuse, le gros diamant brillant, appartenait à mon fils. Il est mort dans un accident. Je n'ai plus le « rigi ». Il a disparu pour toujours.

       -Nous ne te croyons pas, répondit le second visiteur.

       « Les deux hommes empoignèrent le grand-père et voulurent l'emmener. Alors le vieil homme se tourna. Il regarda sa petite-fille, qui était à l'étage, et lui fit un signe, le doigt sur la bouche.

       -Chut.

       «Il fut emmené par les deux hommes. Il ne revint jamais.

       -Qu'est devenue Déborah ? demanda Isabelle.

       -Je ne sais pas. Comment se débrouilla la petite fille ? Elle avait environ dix ans. Qui lui faisait à manger ? Qui lavait ses habits ? Qu'est-elle devenue ? Je n'en sais rien. Elle fut sans doute recueillie par quelqu'un de ma famille. C'était une jolie fillette, un peu grêle, avec de longs cheveux blonds.

       -C'est un grand secret, s'émerveilla Isabelle. Je ne le dirai à personne, même pas à mon copain Jay.

       -Bien, approuva la dame.

       Après avoir remercié et bu le jus d'orange, Isabelle retourna chez elle.


       Trois nuits plus tard, Isabelle se réveilla de nouveau. Elle entendait la petite cloche tout près d'elle. Elle ouvrit les yeux. Le fantôme était là, à côté de son lit, dans la chambre.

       -Ah, s'écria  Isabelle, effrayée.

       -Suis-moi, chuchota le fantôme qui agitait la clochette.

       Isabelle voulut appeler papa, maman ou Benjamin qui dormait plus haut sur le lit superposé, mais elle ne réussit à émettre aucun son. Elle était figée de peur et comme prisonnière du spectre. On appelle ça « envoûtée ».

       Isabelle se leva et suivit le fantôme. Elle avait sa robe de nuit blanche avec des petites fleurs bleues. Elle était pieds nus.

       Le fantôme traversa la rue. Isabelle lui emboîta le pas. Il entra dans le jardin sauvage. Elle y pénétra aussi. Le fantôme s'arrêta à l'endroit où se trouvaient les quatre colonnes de marbre. La dame n'était pas là.

       Il ne faisait pas tout noir. La lune éclairait le jardin abandonné et les colonnes de sa douce lumière argentée. Notre amie aurait bien voulu aller jusqu'à la maison de la dame mais elle n'osait pas.

       -Regarde, indiqua le fantôme qui venait de poser la clochette sur la table ronde en marbre bleu, où les chiffres de un à douze sont gravés.

       Le fantôme posa sa main sur le chiffre quatre de l'horloge. Puis, sur le chiffre sept. Puis de nouveau sur le quatre. Et enfin, de nouveau sur le sept.

       Il saisit alors le levier en cuivre rouge et le fit tourner dans le sens opposé aux aiguilles d'une montre. Il lui fit faire trois tours, comme s'il dévissait quelque chose. Une cachette apparut sous le marbre, juste sous le chiffre douze. Le fantôme reprit sa petite clochette et la posa dans la niche. Puis il referma. Et tout à coup, il disparut.

       Isabelle tremblait. Elle se trouvait seule dans le jardin abandonné. Elle courut bien vite jusqu'à la maison et remonta dans sa chambre. Elle se précipita dans son lit.


       Le lendemain, Isabelle retourna chez la dame. Elle lisait toujours son livre, près de la table en marbre. La fillette songea, sans le dire, que, si au lieu de lire sans cesse, elle travaillait un peu dans son jardin, il serait mieux soigné et plus joli.

       -Madame ?

       -Oui, Isabelle.

       -J'ai encore vu le fantôme hier. Il m'a envoûtée, m'a expliqué maman, et je suis arrivée dans votre jardin. Et puis, il a fait quelque chose de drôle...

       -Qu' a-t-il fait ? demanda la dame.

       -Je peux vous montrer, répondit Isabelle.

       Elle ferma son livre et le mit près d'elle.

       -Il a d'abord posé sa main sur le chiffre quatre.


       Isabelle plaça son doigt sur le quatre.             

       -Puis sur le sept. Puis sur le quatre de nouveau et enfin, sur le sept. Puis il a fait tourner le levier.

       -Tiens, s'écria la dame, je ne savais pas que ce levier pouvait bouger.

       La cachette apparut sous le chiffre douze. Isabelle y introduisit la main et y trouva une bague ornée d'un gros diamant et la clochette du fantôme.

       -Mon Dieu, s'exclama la dame. Le « rigi » ! Il appartenait au grand-père de mon grand-père, celui qui s'occupait de la petite Déborah.

       À ce moment-là, Isabelle comprit que le fantôme, c'était la petite fille qui, transformée en revenant, lui avait indiqué la cachette de la bague avec le brillant.

       -Et ceci, c'est la petite cloche qu'agitait le fantôme, madame.


       La dame organisa une grande fête de famille dans son manoir. Elle invita les parents, les frères et Isabelle, bien sûr. Elle félicita d'abord la fillette pour son courage. Puis elle demanda ce qu'elle aimerait recevoir, car elle voulait lui faire un beau cadeau.

       -Ce que je voudrais, répondit Isabelle, c'est pouvoir garder la clochette du fantôme.

       -Elle est à toi, tu l'as bien méritée, sourit la dame. Et je t'offre aussi cette très belle poupée, qui appartenait à Déborah autrefois.

       Isabelle a toujours conservé la clochette du fantôme. Elle l'a encore, puisqu'elle me l'a prêtée, pour vous raconter cette histoire.