Béatrice et François
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L'étrange habitant du trou de verdure

Béatrice et François revenaient de la grande plaine de jeux située de l'autre côté du bois. C'était un samedi, au milieu de l'après-midi.

Pour revenir plus vite à la maison, ils avaient choisi de suivre un chemin à travers la forêt. Lors d'un embranchement, ils avaient longuement hésité. Fallait-il aller à gauche, ou à droite? Ils optèrent pour la gauche. Hélas, c'était la mauvaise solution...

Après avoir marché plus d'une heure, ils arrivèrent au bord d'un petit précipice, de forme arrondie, et profond d'environ dix mètre. Les parois, abruptes comme celles d'une falaise au bord de la mer, étaient totalement vertes. De la mousse et des plantes vertes recouvraient les rochers de ce vaste trou. Tout au fond, nos amis aperçurent en se penchant, une petite flaque d'eau, verte également.

Auprès de cette flaque, se dressait un rocher d'une forme curieuse, menaçante. Une statue de troll ou de quelque monstre qui y ressemble. A ses pieds poussaient trois champignons aux teintes inhabituelles. Un bleu foncé, un jaune canari, et un rouge rubis. Jamais nos amis n'en avaient vu des pareils. Intrigués et surtout curieux, ils décidèrent d'aller les observer de plus près.

S'accrochant aux branches d'un arbre déraciné qui était tombé dans le ravin, les deux enfants s'en servirent comme d'une échelle. Ils descendirent au fond du trou de verdure. Là, longeant la toute petite mare d'eau verte qu'ils avaient aperçue en venant, ils atteignirent les trois champignons.

François tenta de les déraciner d'un coup de pied, mais il ne réussit qu'à se faire mal. Ce n'était pas des champignons. C'était de la pierre sculptée.

Béatrice s'avança à son tour. Elle avait son idée. Elle fit tourner l'un d'eux, comme le robinet d'un évier. Aussitôt un puissant jet d'eau sortit de terre, comme de la lance d'un pompier. En un instant, ils furent arrosés de la tête aux pieds. Cette eau était parfaitement claire et transparente.

François, hurla à son amie :

- Revisse le champignon.

- J'essaie, répondit Béatrice. Aide-moi, au lieu de crier.

Les deux enfants firent bientôt cesser ce déluge. Ils étaient tous les deux trempés.

Tant d'eau avait coulé que la vase verdâtre du fond de la flaque avait été chassée et remplacée par de l'eau claire. Les deux enfants purent distinguer le fond du trou de verdure qu'ils n'avaient pas encore aperçu.


En observant attentivement le lit caillouteux de la mare, ils découvrirent une chaîne en or.

Si tu aperçois un objet ou une pièce de monnaie dans le bois ou sur un chemin, tu les ramasses. Il n'y a aucun mal à cela. Le premier qui le voit, c'est à lui...

Béatrice et François, glissant les mains dans l'eau, saisirent la chaîne. Ils tirèrent de toutes leurs forces. Un bruit grinçant retentit. Une porte, dissimulée dans le rocher de forme menaçante, s'ouvrit, donnant accès à une grotte sombre et profonde. Un air froid venait de cette grotte. Nos amis, dégoulinants, frissonnèrent.

Ils entendirent une voix grave les appeler.

- Entrez dans ma grotte.

Les deux enfants se regardèrent. Ils tremblaient encore plus. Ils pensèrent tous les deux un instant à la même chose : s'encourir. S'enfuir. Mais la voix continua.

- Entrez dans ma grotte. Et ne tentez pas de fuir. Si vous vous encourez, je vous rattraperai avant que vous soyez sortis de ce trou de verdure.

Se sentant pris au piège, Béatrice et François entrèrent dans la grotte. Le rocher de pierre qui servait de porte, grinça après leur passage et la grotte se referma derrière eux. Nos amis étaient pétrifiés de peur et de froid.

Alors, s'habituant à la demi-obscurité de l'endroit, ils distinguèrent devant eux un être tout à fait étrange. Il ressemblait à un homme, mais plus petit. On aurait dit un nain. Sa peau semblait couverte d'une écorce rugueuse comme celle d'un arbre. Ses yeux perçants étaient entourés de sourcils blancs au-dessus comme en dessous. Ses cheveux, blancs également, tombaient jusqu'au bas de son dos. Il était gros. Ses pieds nus et ses mains étaient terminés par des griffes noires au lieu d'ongles.

- Vous êtes de sales curieux et de vilains voleurs. Je vais vous punir, grogna l'être étrange.

- S'il vous plaît, supplia Béatrice, ne nous faites pas de mal. On n'a pas fait exprès de rentrer dans votre grotte.

- Je ne vous crois pas, répondit l'être. Vous avez été assez curieux pour descendre au fond du ravin, puis vous avez touché à mes champignons. Ensuite, vous avez tenté de voler la chaîne en or qui ouvre cette grotte.

- On ne savait pas que cela ouvrait une grotte et que cela menait chez vous, affirma le garçon.

- Pardonnez-nous. Laissez-nous sortir s'il vous plaît. Nous ne sommes que des enfants, ajouta la fillette.


Béatrice et François ont sept ans et demi. Ils sont tous les deux en deuxième année dans la même école. Ils habitent dans la même rue et sont très copain copine. Ils se donnèrent la main.

- S'il vous plaît, répéta François. Laissez-nous sortir.

- Je veux bien me montrer généreux et vous laisser partir, affirma la voix, mais il faudra d'abord que je teste votre intelligence. Puis, vous ferez un travail pour moi.

- Si c'est un travail pas trop difficile, murmura Béatrice.

- Je vais vous poser deux questions. Si vous y répondez juste, vous pourrez sortir, sinon, vous mourrez. Première question, continua l'étrange habitant du trou de verdure. J'ai deux pattes, je suis un oiseau et pourtant je ne sais pas voler, qui suis-je?


François et Béatrice pensèrent à des poules. Ils pensèrent aussi à des autruches. Mais une poule ou une autruche, peut-être que si on court vite derrière elle, elle s'envole...

Et tout à coup, François crut trouver.

- Un pingouin. Le pingouin ne sait pas voler.

- Non, coupa Béatrice. Les pingouins volent. Le manchot ne vole pas. Un manchot, monsieur.

- C'est bien, commenta le sorcier, tu es intelligente. Deuxième question. Je n'ai ni crayon, ni marqueurs, ni peinture et pourtant, lorsque je me couche, j'emporte toutes les couleurs avec moi, qui suis-je?


- Le soleil, affirma Béatrice, en un éclair.

- Bien vu, déclara le sorcier. Vous êtes très forts.

- Maintenant, suivez-moi, ordonna la voix. Voici votre travail.


Béatrice et François accompagnèrent l'étrange habitant du trou de verdure jusqu'au fond de sa grotte. Là, ils aperçurent un grand coffre. Il était façonné dans un bois noir. Le curieux personnage ouvrit le coffre.

À l'intérieur, se trouvait un grand nombre de pierres précieuses. Il y avait des rubis, des saphirs, des émeraudes, des diamants, quelques opales et des perles. Nos amis remarquèrent l'une ou l'autre turquoise. Toutes ces pierres précieuses avaient la taille d'une cerise, voire même pour certaines, d'une prune. Chacune était percée. Cela semblait des perles pour faire un collier, un collier qui vaudrait une fortune. Et c'est précisément ce que demanda l'étrange habitant du trou de verdure.

- Faites-moi un collier avec les cent pierres précieuses qui sont rangées ici, et je vous laisserai partir.

Nos amis se regardèrent, étonnés.

- C'est facile, sourit Béatrice. Donnez-moi de la ficelle. Je vais vous le faire immédiatement.

- Je n'ai pas de ficelle, répondit le curieux individu.

- Sans ficelle, il n'y a pas moyen de faire un collier, affirma Béatrice. Donnez-moi du fil de fer.

- Je n'en ai pas. Utilise plusieurs de tes longs cheveux. Noue-les l'un à l'autre si c'est nécessaire.

- Des cheveux, cela casse, précisa Béatrice. Votre collier ne sera pas très solide.

- Alors, transforme-les en fil d'or.

- C'est impossible, murmura François.

- Suivez-moi.

Les deux enfants accompagnèrent le sorcier, car c'en était un, jusqu'au fond de la grotte. Ils y découvrirent une grande pierre blanche. Elle était creusée en son centre. La cavité avait environ un mètre de profondeur. Elle était remplie d'eau.

- Voilà, dit-il. Si vous plongez complètement un objet dans cette eau, il sera en or quand vous l'en sortirez. Pour les êtres vivants, par contre, il suffit d'immerger ne fût-ce qu'une minuscule partie de leur corps : patte, museau, cheveu, doigt, dans cette eau magique et l'animal ou la personne sera transformé en statue d'or. Mais elle sera morte.

- Comment puis-je glisser entièrement l'un de mes cheveux à l'intérieur de cette eau? demanda Béatrice. Si je l'enfonce, je dois mouiller mon doigt dans le liquide et je serai transformée en statue.

- Voici une cuillère en or. Utilise-la. Tu poseras le fil constitué par tes cheveux noués entre eux, à cheval sur cette cuillère en or et ainsi tu pourras les plonger entièrement dans la fontaine sans toucher l'eau magique avec tes doigts.

Béatrice a de beaux cheveux bruns qui descendent jusqu'à la taille. Elle les noue souvent en une longue queue de cheval.

François l'aida à arracher quatre cheveux. Elle les attacha bout à bout et fit ainsi un long fil qui avait plus d'un mètre. Ils posèrent la ficelle de cheveux sur la cuillère et plongèrent le tout délicatement dans la fontaine de marbre blanc. Lorsqu'ils la ressortirent, les cheveux étaient transformés en fil d'or.

Béatrice entreprit de réaliser le collier.

Ce n'était pas très difficile. Il suffisait d'enfiler les pierres précieuses une à une. Elle a déjà souvent créé chez elle des petits colliers, ou des bracelets, pas avec des rubis ou des diamants malheureusement.


Pendant qu'elle était occupée à son travail, François se rappela qu'il avait cinq billes dans sa poche. Il les sortit et les posa près de lui. Il observa la cuillère en or et cette source de marbre blanc.

- Que fais-tu? demanda Béatrice.

- Je vais profiter que je suis près de cette eau magique pour transformer mes billes en or. Imagine mes copains quand ils verront que je joue à la cour de récréation avec des billes en or.

- Ne fais pas ça, s'inquiéta Béatrice. S'il te voit.

- Il ne me verra pas, affirma François. Il n'est pas là, il est de l'autre côté de la grotte.

- Ne fais pas cela, répéta Béatrice. Tu vas nous attirer un malheur.

Mais François n'écouta pas son amie. Il prit une de ses billes, la posa sur la cuillère en or, plongea la cuillère dans la fontaine, ressortit la bille, elle était en or. Il prit une deuxième bille et recommença l'opération. Il fit de même avec la troisième et la quatrième.


Il venait de poser la cinquième bille sur la cuillère en or, quand tout à coup, il entendit la voix du sorcier, qu'il avait négligé de surveiller, crier d'une voix forte.

- Alors, ce collier, ça avance?


François se saisit. Sa main trembla et la bille tomba au fond de la fontaine. Le garçon ne pouvait pas plonger les doigts dans l'eau pour aller la rechercher parce qu'il se serait transformé aussitôt en statue d'or.

Béatrice avait quasiment fini.

- Voilà, dit-elle. Je n'ai plus qu'à faire le noeud avec le fil en or. S'il vous plaît, monsieur le sorcier. Votre collier est terminé.

Le sorcier s'empara du collier et le glissa autour de son cou.

- Je suis content, affirma le sorcier. Vous allez pouvoir partir et je vais même vous faire un cadeau.

François songeait à sa bille. Il pensait que tôt ou tard, le sorcier l'apercevrait dans cette eau parfaitement transparente, cristalline. Que se passerait-il alors?


Rassemblant son courage, l'honnête garçon se tourna vers le sorcier. Le courage et la franchise, cela va ensemble. Ce sont les lâches qui sont menteurs.

- Monsieur le sorcier?

- Oui, répondit l'étrange individu.

- Que se passe-t-il, trembla François, si un objet, même petit, tombe au fond de votre fontaine et y reste?

- C'est terrible, répondit le sorcier. L'objet risque de cristalliser autour de lui toute la puissance de la fontaine. Or, cette fontaine commande toutes les eaux de la forêt. Tous les arbres de la région vont périr, les plantes vont mourir, les rivières vont se tarir. Ce sera une catastrophe. Il ne restera que des pierres et de la terre desséchée.

François, courageusement, fixa les yeux de l'étrange habitant du trou de verdure.

- Pendant que vous ne regardiez pas, j'ai voulu transformer mes billes en or. Mais vous m'avez fait peur en revenant et la cinquième bille a glissé au fond de l'eau...

Le sorcier s'approcha du rocher blanc et regarda. Puis, plongeant la main dans la source, sans se transformer en statue d'or, sans doute parce qu'il était magicien, il ressortit la bille et la garda entre ses mains.

- Donne-moi les autres.

François tendit les quatre autres billes.

- Je devrais te punir et te transformer en statue d'or pour ce que tu as fait, mais j'apprécie ton courage, et j'admire ton honnêteté. Si, en plus, tu es malin, je te laisserai sortir. Et vous recevrez quand même votre cadeau.

- Je suis intelligent, affirma François. Je suis presque le meilleur de la classe.

- Nous allons voir ça, grommela le sorcier.

François attendait en silence.

- Voici ton problème. J'ai placé trois boîtes sur cette étagère. Une en or, une en argent et une en bois. Il y a une énigme dans chacune. Ouvre celle qui te convient et réponds juste. Ton amie ne peut pas t'aider.

François fut d'abord très tenté d'ouvrir les beaux coffrets en or et en argent qui brillaient, mais, n'était-ce pas un piège? Prudent, il choisit l'humble boîte en bois. Il la saisit et l'ouvrit. Qu'aurais-tu choisi, toi qui me lis?


François regarda le parchemin roulé dans le coffret et lut rapidement la question.

- « Je suis rouge quand je suis chaud et noir quand je suis froid ».

Notre ami pensa immédiatement au charbon et c'est ce qu'il répondit au sorcier.

- Très bien. Je vois que tu es très futé. Ton courage, ton honnêteté et ton esprit t'ont sauvé.

Si François avait choisi la boîte en or, la question qu'il y aurait découverte aurait été : je suis l'écriture universelle. La même du Japon au Pérou, de la Norvège à l'Australie. La réponse, difficile à trouver, est : les notes de musique.

Le coffret en argent présentait aussi une énigme : pourquoi appelle-t-on « laveur », le raton laveur. La réponse est qu'il lave sa nourriture dans l'eau avant de la manger.


Le sorcier s'éloigna et toucha un levier. Le rocher s'ouvrit.

Il tendit alors à nos amis une petite bouteille brune bien fermée, de la taille d'une canette de limonade.

- Voilà, dit-il. C'est votre cadeau. Cette petite bouteille contient de l'eau magique de ma fontaine. Si vous y plongez entièrement un objet, une pièce de monnaie, une petite auto, un stylo, il sera transformé en or. Il faut que la chose soit entièrement immergée à l'intérieur de la bouteille, sinon cela ne fonctionne pas.

Les deux enfants l'écoutaient.

- Par contre, si vous préférez transformer un animal ou un être vivant en statue d'or, il vous suffit d'y tremper un bout de ses cheveux, de son doigt ou de sa patte. Une patte d'araignée suffit pour transformer toute l'araignée en or. Le bout de la queue d'un cheval suffit, un de ses crins suffit pour transformer tout le cheval en statue d'or, mais l'animal sera mort.

- Merci, monsieur.

- Je vous confie la bouteille. Le liquide qui s'y trouve ne fonctionnera qu'une seule fois ! Adieu. Ne revenez jamais ici...


Nos amis s'encoururent et sortirent du trou de verdure. Ils revinrent chez eux, très en retard. La nuit tombait. En chemin, François dit à Béatrice :

- J'ai une bonne idée. Je vais prendre l'une de mes petites autos. Elle va entrer complètement dans la bouteille, et j'aurai une auto en or.

- C'est ça, remarqua Béatrice, une bonne idée. Et moi, qu'est-ce que j'aurai?

- Tu pourras jouer avec l'auto en or, proposa le garçon.

- J'ai aussi une bonne idée, enchaîna la fillette. Je vais prendre les souliers d'une de mes poupées et les attacher soigneusement entre eux. Je vais les plonger dans la bouteille et ainsi, j'aurai des souliers en or pour ma poupée. Tu pourras tenir ma poupée dans les bras, si tu veux.

- Cela ne m'intéresse pas, affirma François.

- Alors, mets une patte de ton chien. Tu auras un chien en or.

- Tu deviens complètement folle? répliqua François. Il n'est pas question de faire mourir mon chien. Mets le doigt de ton petit frère Nicolas dans la bouteille. Tu auras un petit frère en or.

- Mon petit frère ! cria Béatrice. Je n'accepterai jamais que l'on fasse du mal à mon petit frère.

Ils étaient près de se disputer, quand tout à coup, ils eurent la « bonne idée »...

Ils achetèrent au magasin, pour quelques sous, deux petits anneaux en plastique, deux petites bagues.

Arrivés chez François, ils nouèrent les petites bagues entre elles avec du fil de fer. Ils plongèrent l'ensemble à l'intérieur de la bouteille et obtinrent deux anneaux en or, deux bagues en or. Le fil de fer qui les attachait s'était transformé en or également. Ils emportèrent chacun une bague.

François remit la sienne à sa maman, et Béatrice fit de même avec l'autre. Les mamans, émues par le joli cadeau, oublièrent de gronder leurs enfants pour le retard.

Il restait le fil de fer. Béatrice, futée comme sont les filles, demanda à son copain s'il en ferait quelque chose...

- Je ne vois pas bien à quoi cela peut servir, répondit le garçon.

- Alors, je le garde, décida Béatrice.

Et depuis ce jour-là, elle noue sa queue de cheval avec un fil en or.


Et toi, qu'aurais-tu fait si tu avais eu cette petite bouteille, qu'aurais-tu transformé en or? Un de tes jouets? Une carotte? La patte d'une araignée? Ton chien? Ton petit frère ou ta grande soeur? À toi de réfléchir...