Béatrice et François
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La pâte à modeler de Tabatunga

Es-tu déjà allé à Tabatunga? Sans doute que non. Ouvre un atlas. Cherche l'Amérique du Sud, le Brésil plus précisément. Suis le grand fleuve Amazone du bout de ton doigt. Tu apercevras un de ses affluents, près de la Cordillère des Andes. Là se trouve le village de Tabatunga.

La rivière est jaune, limoneuse. Mais à Tabatunga, avant de se jeter dans l'Amazone, elle dessine un long méandre où la vase se pose, décantant les eaux venues des montagnes, puis de la jungle.

Et cette boue a d'étranges propriétés... Les habitants de la ville en ont fait un commerce, celui de la pâte à modeler. La pâte à modeler de Tabatunga.


Béatrice a sept ans et demi. Elle est en deuxième année. Elle a un petit frère qui s'appelle Nicolas. Elle a surtout un copain qui s'appelle François. C'est son grand ami. Ils sont même un peu amoureux. François est aussi en deuxième année, dans la même école, dans la même classe. Il a deux petites soeurs, Olivia et Amandine. Béatrice et François habitent dans la même rue. Ils se voient très souvent.

Ce jour-là, un vendredi, ils revenaient à deux à la maison de Béatrice. Ils étaient ensemble parce qu'il y avait un devoir de calcul, branche dans laquelle Béatrice n'est pas très forte, quoique bonne élève, alors que François y excelle. C'est la raison pour laquelle le garçon accompagnait sa copine, pour faire leur devoir ensemble.

La maman de Béatrice les accueillit avec un grand sourire.

- Ma chérie, il y a un paquet de tante Louise.

- Tante Louise du Brésil? précisa Béatrice.

- Exactement.

- En quel honneur? demanda la fillette.

- Pour ton anniversaire.

- Mais c'est dans trois mois! Elle s'est trompée. Chic, se réjouit Béatrice. Un cadeau de tante Louise.

Il faut dire que les cadeaux de tante Louise sont toujours fastueux. Que ce soit pour papa, maman ou Nicolas.

Béatrice en a déjà reçu plusieurs, à l'occasion de Noël, de la Saint Nicolas ou pour ses anniversaires précédents. Mais les cadeaux que reçoit la fillette ont toujours des effets bizarres, inattendus et parfois effrayants.


Cette fois-ci, c'était un gros paquet brun que maman avait posé sur la table, dans la chambre de sa fille, celle où elle fait ses devoirs et étudie ses leçons.

Aussitôt que Béatrice fut entrée en compagnie de François, elle appela. Le paquet, en effet, était bien étrange. Il était gluant, filant, désagréable au toucher. Ça ressemblait à de la bave de crapaud. De plus, cela avait coulé sur la table et même sur la moquette.

Maman posa le gros colis sur une petite bâche qu'elle étendit sur le sol, et puis, Béatrice et François l'aidèrent à nettoyer la table et le tapis.


Quand ils furent de nouveau seuls, Béatrice prit la ficelle, pour tenter d'ouvrir son cadeau. La corde lui resta dans les mains. Elle était pourrie. Le papier était gras, huileux, rebutant, abîmé. Elle ouvrit et découvrit une lettre, en très mauvais état. Elle était comme brûlée sur les côtés et au centre. Tout ce qu'elle put déchiffrer c'était:

"Chère Béatrice, cette pâ...eler est très...euse. Elle provient du village de Tabatunga. Elle crée pour du vra...tu mode...y pensa...ta tante Louise.

Béatrice réfléchit au sens de cette lettre. Elle relut.

- Chère Béatrice.

- Cette pâte à modeler, proposa François.

- C'est une bonne idée, s'écria la fillette. Cette pâte à modeler est très curieuse...

- Ou, onctueuse, ajouta François.

- Ou baveuse, proposa Béatrice.

- Ou dangereuse, fit remarquer le garçon.

- Bon, on verra bien, dit la fillette. On n'en sait rien. Elle provient du village de Tabatunga. Ça c'est clair. Elle crée pour du vrai. Oh oui, pour du vrai.

- Tu modes, tu modèles... C'est une pâte à modeler.

- Ce que tu modèles... y pensa. Elle crée pour du vrai ce que tu modèles en y pensant. Qu'est-ce que cela veut dire?

- Je n'en sais rien, fit François. Mais si j'étais toi, je ne toucherais pas à cela en tout cas.

- Oh si, sourit Béatrice, oh si! J'ai envie de créer quelque chose tout de suite.

Elle enfonça ses doigts dans la pâte à modeler et une araignée sortit du paquet.

Béatrice retira ses mains en poussant un cri. La grosse araignée sauta sur le tapis, se glissa derrière le radiateur, grimpa sur le mur, parvint à l'appui de fenêtre, et disparut dans le jardin.

- Oh, quelle horreur, frissonna Béatrice. C'est dégoûtant cette pâte à modeler.


Mais elle en avait quand même une boule en main. Elle façonna un visage et fut étonnée de constater avec quelle facilité on pouvait modeler n'importe quoi avec cette pâte.

- Que fais-tu, Béatrice?

- Regarde, c'est ton visage, sourit la fillette.

- Oh non, s'écria François. Je ne veux pas que tu me fasses avec cette pâte à modeler. C'est un cadeau bizarre de ta tante et je ne sais pas ce qui va m'arriver.

- Allons, se moqua Béatrice, qui s'entêtait à continuer. Tu es bien froussard pour un garçon.

Elle reprit de la pâte à modeler et forma le corps et puis un premier bras. François écrasa le bras d'un coup de poing. Béatrice refit le bras gauche.

- Puisque c'est comme ça, cria François, je m'en vais.

Il sortit de la pièce.

Béatrice, accrochée à son idée, poursuivit et façonna le corps de son copain en pâte à modeler.

Quand ce fut terminé, elle sourit, le regarda en bougeant la tête et appela.

- Voilà, François. C'est fini, tu peux venir te voir.

Mais le garçon était parti. Il était retourné chez lui.

Béatrice haussa les épaules, fit son devoir de calcul tant bien que mal, et puis, s'occupa à d'autres activités.


Le soir, pendant le repas, le téléphone sonna. C'était le papa de François.

- Bonsoir monsieur. Pourriez-vous demander à notre fils de revenir à la maison. On l'attend.

- Votre fils? s'étonna la maman de Béatrice. Il n'est plus chez nous. Il est parti il y a longtemps. Béatrice, à quelle heure François est-il parti?

- Je ne sais pas exactement, maman. On s'est disputés, ajouta notre amie, un peu honteuse. On s'est disputés et François s'en est allé vers quatre heures.

- Il n'est toujours pas arrivé! Mon Dieu, s'inquiéta la maman de la fillette. Il ne t'a pas dit où il allait, Béatrice?

- Non, maman, il ne m'a rien dit.

Après le repas, notre amie prit sa douche, puis elle mit son pyjama et se glissa dans son lit. Papa et maman vinrent l'embrasser. Et elle s'endormit.


Elle s'éveilla dans la nuit, car elle s'entendait appeler par son nom.

- Béatrice! Béatrice!

Elle se redressa et s'assit dans son lit. Cela venait de la fenêtre. Soudain, là, derrière la vitre qui était entrouverte, elle aperçut François! Le garçon n'avait plus que quinze centimètres de hauteur en tout, des pieds à la tête.

- Mon Dieu, François, que t'est-il arrivé?

- C'est horrible, pleura le garçon. C'est horrible, Béatrice, et c'est de ta faute. Tu m'as façonné en plasticine et elle m'a créé pour du vrai. Je suis devenu tout petit. J'étais dans la rue pour retourner chez moi et je suis tout à coup devenu minuscule, comme ça.

La fillette se taisait.

- Béatrice, j'ai croisé un chat et j'ai cru qu'il allait me croquer. Puis un chien et j'ai pensé qu'il allait m'emporter. J'étais mort de peur. Et puis, je suis entré dans ton jardin. Je suis monté par la gouttière et me voilà. S'il te plaît, Béatrice, fais quelque chose pour moi.

- Qu'as-tu autour du cou? s'étonna la fillette.

François portait un anneau en or autour du cou.

- Je ne sais pas. Il est apparu juste quand j'ai rapetissé.

Le garçon le retira. Béatrice le prit en main. Elle s'apprêtait à le glisser autour de son poignet, mais elle interrompit son geste.

- Attends. S'il m'arrivait une aventure terrible comme les autres fois avec les cadeaux de tante Louise, j'ai pas envie d'être en pyjama. (cf. La plante de Tante Louise, Le savon de Tante Louise, Les peintures de Tante Louise)

- Tourne-toi, dit-elle.

Elle retira son pyjama et passa une salopette verte, un t-shirt et ses baskets.

- Voilà. Si tu veux, viens dans ma poche. Je te promets que je vais t'aider, François. Je suis honteuse de ce que j'ai fait tantôt. Je n'ai pas été gentille. Je te demande sincèrement pardon.

- Je te pardonne, murmura François, mais je n'ai pas envie de rester tout petit.

Béatrice glissa son copain dans la poche bavette de la salopette. La tête de notre ami dépassait tout juste et il se tenait au bord avec ses mains. On aurait dit une maman kangourou avec son bébé dans sa poche. Béatrice passa l'anneau à son poignet. Elle fut prise d'un vertige et elle ferma les yeux un instant.


Quand elle les ouvrit, elle était au bord d'un lac. C'était la nuit. Le ciel était tout noir, quoique rempli d'étoiles. Une belle demi-lune se reflétait sur les vaguelettes, soulevée par la brise. Plus loin, au milieu du lac, Béatrice aperçut une île, couverte d'arbres assez grands. Dans un coin de l'île, vers la droite, elle observa une vieille tour, comme les tours du Moyen Âge.

Devant la fillette se trouvait une barque. Elle était attachée à un piquet, enfoncé dans l'eau, par une chaîne et un cadenas, dont bien sûr, la fillette ne possédait pas la clé. Il y avait deux rames dans cette barque.

Béatrice redressa la tête. Au loin, sur l'île, venant de la tour, elle entendit onze fois "dong". Il était onze heures du soir. Elle frissonna.

Soudain, quelque chose remua derrière elle, dans les fourrés et les roseaux. Inquiète, elle se retourna, en posant sa main sur sa poitrine pour sentir François et prendre un peu de courage. Un homme s'approcha d'elle. Il avait de grands yeux noirs, un pantalon en velours brun et un gros pull en laine.

- Tiens, une petite fille cette fois-ci. Cela change! Que fais-tu ici? Tu ne devrais pas être dans ton lit à cette heure-ci?

- C'est pour mon copain, répondit Béatrice. Il est devenu tout petit, par ma faute, parce que j'ai joué avec de la pâte à modeler de Tabatunga.

- Il ne faut jamais modeler des animaux ou des humains avec cette pâte, s'écria l'homme. Tabatunga, c'est un village, situé sur un affluent de l'Amazone, et là, à Tabatunga, le limon se décante, et il a un pouvoir étrange. Ce que l'on modèle avec cette pâte, devient réalité.

- Je m'en rends compte, murmura François, dans la poche de Béatrice.

- Qu'est-ce que je peux faire? supplia notre amie.

- Si tu veux rendre une taille normale à ton copain, tu dois aller sur l'île et y affronter le maître de la tour. Mais je te préviens, ce sera très difficile. Je veux bien essayer de vous aider.

- Oh merci, sourit Béatrice.


- Pour cela, je vais te poser trois questions. Chaque fois que tu répondras bien, je te remettrai une feuille qui ressemble à une feuille d'arbre. Une en or, une en argent et une en cuivre rouge. Tâche de les gagner toutes les trois. Ton copain peut t'aider.

- Je suis prête, affirma Béatrice.

- Moi aussi, renchérit François, dans la poche de son amie.

- Première question, annonça l'homme. J'ai quatre ailes, je ne suis pas un oiseau, mais je suis un animal. Que suis-je?

Après un instant de réflexion, Béatrice répondit:

- Une libellule, ça a quatre ailes.

- Bravo, félicita l'homme. Voici la feuille d'or.

Notre amie la confia à François qui la glissa au fond de la poche.

- Deuxième question. Combien de taches noires a une coccinelle rouge adulte, sur le dos?

Béatrice n'en savait rien. Mais François s'écria.

- Elle en a sept.

- Bravo, répondit l'homme. Voici la feuille argentée. Elle t'appartient.

- Troisième question. Question pour les petits: Qu'est-ce qui est le plus lourd? Un kilo de plumes ou un kilo de clous?

La réponse c'est que les deux ont le même poids, puisque dans les deux cas, il s'agit d'un kilo. Bon.

- Question pour les plus grands:

- J'ai dix pattes et pourtant, je suis une araignée. Laquelle?

La réponse c'est l'araignée de mer. Mais là, Béatrice comme François se trompèrent.

- Tant pis, regretta l'homme. Vous ne recevrez pas la feuille rouge. Vous devrez la gagner sur l'île. Mais vous y risquez votre vie...

L'homme alla dans sa poche, sortit une clé, ouvrit le cadenas et détacha la barque. Béatrice y monta et saisit les rames.

- Pose le bracelet en or sur les planches du quai, demanda l'homme. Si tu reviens vivante de ton aventure, tu le glisseras à nouveau au poignet et il te ramènera chez toi. Bonne chance!

Béatrice s'éloigna du quai de bois, situé au bord du lac, au milieu des roseaux. Elle rama dans la nuit noire, sous la lune.


Quand elle parvint au bord de l'île, l'horloge de la tour sonna douze coups. Minuit. Béatrice accosta et mit les pieds par terre... enfin, dans dix centimètres de boue. Elle en eut par-dessus ses tennis. Elle marcha vers la terre ferme.

Immédiatement, elle vit arriver un nain bien sympathique.

- Bonjour, que viens-tu faire sur l'île?

- On m'a dit que si j'allais dans la tour, mon copain, qui a rapetissé, pourrait retrouver sa taille normale.

- Exact, répondit le nain. Pour cela, tu vas devoir affronter le maître de cette tour. Ce ne sera pas facile, je te préviens. Es-tu prête à souffrir?

Béatrice hésita un instant.

- S'il le faut. Tout est de ma faute. C'est moi qui ai voulu m'entêter avec la pâte à modeler de Tabatunga. Alors, je suis prête à faire n'importe quoi pour rendre une taille normale à mon copain.

- Bien, déclara le nain. Je vais tenter de t'aider. Avant d'aller plus loin, tu vas devoir faire des choix, des choix difficiles, car je ne peux rien te dire. Que préfères-tu? De l'eau ou du sable?

Béatrice choisit l'eau.

- Et que veux-tu? Avoir trop chaud ou avoir trop froid?

Béatrice choisit le trop chaud.

- Enfin, sourit le nain, imagine que tu es dans un tunnel, tu suis un couloir étroit, que désires-tu affronter? Un crocodile, des scorpions ou des guêpes?

Béatrice choisit les guêpes, parce qu'il fallait bien se décider. Mais elle avait de plus en plus peur.

- C'est presque fini, affirma le nain. Voici un dé. Glisse-le dans ta poche. Mais avant de partir, tu dois choisir deux chiffres. De un à six.

Béatrice choisit le trois et le six.

- Bien, conclut le nain. Ne les oublie pas. Ce seront tes chiffres fétiches. Peut-être qu'ils te porteront chance... Il faudra que tu gagnes trois perles dans la tour, une dorée, une argentée, et une en cuivre rouge. À propos, combien as-tu gagné de feuilles?

- J'en ai deux, expliqua Béatrice. Une dorée et une argentée. Je n'ai pas obtenu la rouge.

- Tant pis pour toi, dit le nain. Je ne puis pas t'aider plus.

Et il s'encourut.


Béatrice s'approcha de la tour et y entra prudemment. Le rez-de-chaussée était totalement vide. De grosses pierres grises étaient couvertes de toiles d'araignées. Elle grimpa un escalier qui longeait le mur et parvint au premier étage.

Là, dans une chambre poussiéreuse, elle vit un grand coffre dont les planches étaient disjointes ; il avait l'air vétuste et même moisi. Soudain, horrifiée, elle vit une patte sortir du coffre, puis une seconde, une troisième, une quatrième, une cinquième, une sixième. Une horrible mouche de près d'un mètre de diamètre se faufila entre les planches et regarda Béatrice de ses deux gros yeux à mille facettes chacun. Puis d'une voix rauque, la mouche parla.

- Que viens-tu faire dans ma tour?

- Je viens affronter le maître, pour que mon copain François, qui est dans ma poche, retrouve sa taille normale qu'il a perdue car j'ai joué inconsciemment avec de la pâte à modeler de Tabatunga, expliqua Béatrice.

- Je suis le maître de cette tour, affirma la mouche. Es-tu prête à souffrir?

Béatrice haussa les épaules.

- S'il le faut, murmura la fillette, d'une petite voix.

- Qu'as-tu choisi avec le nain?

- L'eau, le chaud et les guêpes.

- Pas facile! Il te faudra du courage. Sors par la porte qui est là à gauche et bonne chance, ordonna la mouche. Je t'accompagnerai et te dirai ce qu'il faudra faire.

Béatrice aperçut une grille. Elle avait à peine cinquante centimètres de haut et quatre-vingts de large. Elle l'ouvrit. Derrière, elle vit un toboggan. Ne voulant pas y glisser la tête en avant, elle y plaça les pieds puis se laissa aller. Elle fit trois tours en accélérant sans cesse et atterrit dans de l'eau. Son premier choix.


L'eau était particulièrement sale. C'était un égout... Ça sentait le poisson pourri, le moisi, la saleté. Elle était pleine de détritus qui pourrissaient. Béatrice se redressa, ruisselante de crasse de la tête aux pieds. Sa longue queue de cheval était trempée et collait sur elle, comme ses habits qui sentaient mauvais à présent. François était trempé dans la poche. Il avait failli avaler la tasse. La fillette entendit la voix de la mouche.

- Tu dois trouver une perle en or dans cette eau. Mais tu vas devoir d'abord tenter d'échapper aux rats, aux deux rats qui s'approchent de toi.

Béatrice vit avec effroi, dans la vague lueur du souterrain dans laquelle elle se trouvait, le sillage de deux rats qui nageaient vers elle.

- S'ils te mordent, ils te donneront une maladie effroyable et mortelle. La peste. Lance ton dé et arrange-toi pour éviter de faire l'un des deux chiffres que tu as choisis, sinon le rat te mordra.

Béatrice lança son dé et réussit à faire un quatre. Les deux rats s'éloignèrent. Ils semblaient ne pas l'avoir repérée.

Comme les rats s'éloignaient, elle put patauger dans l'eau sale. Et soudain, sous la semelle usée de ses tennis, elle sentit quelque chose d'arrondi. Elle eut le courage de plonger dans l'eau crasseuse après avoir posé François sur une grosse pierre. Elle en sortit une perle en or. Elle la glissa dans la poche de sa salopette, tout près de la feuille en or et de celle en argent ainsi que du dé qu'elle tenait toujours. Elle replaça son copain en poche et s'apprêta à affronter la deuxième épreuve.

Si elle avait fait un trois ou un six, elle n'aurait pas eu la perle d'or et aurait dû monter à l'échelle, située près d'elle, directement.

Si Béatrice avait choisi le sable au lieu de l'eau, à la fin du toboggan, elle aurait roulé dans une sorte de dune et là, aurait risqué de s'enfoncer dans des sables mouvants. En jouant au dé, elle aurait peut-être réussi à éviter de s'enliser. En cas de trois ou de six, elle serait remontée à l'échelle, mais n'aurait pas emporté la bille en or.


Béatrice gravit les échelons rouillés et parvint dans une chambre. Elle se mit à transpirer. Il y régnait une chaleur épouvantable. Cette chambre n'avait aucune fenêtre, aucune aération, mais à l'angle de chaque mur, se trouvait une cheminée à feu ouvert et des grands feux y brûlaient. Il faisait atrocement chaud.

- Prends la perle argentée qui se trouve dans un des foyers au milieu des braises.

Béatrice l'aperçut mais n'osa pas tendre la main, par crainte de se brûler.

- Lance le dé. Si tu fais le trois ou le six, que tu as choisis, tu te brûleras, sinon, tu échapperas à la brûlure.

Béatrice lança le dé et fit un six. Elle ne put donc pas tenter de prendre la perle argentée. Elle dut monter par l'échelle à la chambre supérieure.

Si elle avait fait autre chose qu'un trois ou un six, elle aurait pu saisir rapidement la perle au milieu des braises et la glisser dans sa poche.

Si Béatrice avait choisi le froid au lieu du chaud, elle serait arrivée dans une grotte dont le sol était un lac gelé. Elle aurait aperçu la perle argentée sous la couche de glace. En jouant avec le dé, elle aurait peut-être réussi, en évitant le trois et le six, à ne pas mourir gelée en plongeant dans l'eau froide. Il lui aurait quand même fallu un fameux courage. Si elle avait fait un trois ou un six, elle n'aurait pas pu obtenir la perle d'argent et aurait dû sortir de la pièce glaciale, qui la faisait trembler de froid.


Béatrice monta donc à l'échelle sans ramasser la perle argentée. Elle arriva dans un couloir qui ressemblait plutôt à un long égout. Cela sentait mauvais. C'était de nouveau sale et mal éclairé. Mais surtout, très rapidement, elle perçut un bruit qu'elle reconnut bientôt. C'était celui de centaines de guêpes qui volaient dans cet égout et venaient vers elle. Elle entendit la voix de la mouche.

- Lance ton dé. Mais cette fois-ci, c'est le contraire. Réussis à faire un trois ou un six, sinon, sauve-toi, tu risques d'être piquée des dizaines de fois.

Béatrice lança le dé et réussit à faire un trois. Les guêpes s'éloignèrent et notre courageuse amie ne les entendit plus. Elle avança à quatre pattes dans ce cloaque infernal, toucha une perle, une perle en cuivre rouge qu'elle glissa dans sa poche.

Si elle avait fait autre chose que trois ou six, elle aurait risqué d'être piquée par les guêpes et aurait dû s'enfuir, sans pouvoir prendre la perle.

Si Béatrice avait choisi de rencontrer des scorpions, elle aurait dû jouer un trois ou un six pour éviter d'être piquée par eux.

Si elle avait choisi le crocodile, elle aurait dû faire un trois ou un six, afin que le crocodile soit endormi au moment où elle passait près de lui pour chercher la perle

 

Béatrice monta encore à l'échelle rouillée. Elle parvint dans la pièce du premier étage de la tour, où se trouvait la mouche.

- Bien! Pose devant moi ce que tu as trouvé.

- J'ai une feuille d'argent, dit Béatrice, une feuille d'or, une perle en or et une perle rouge. Je n'ai pas la perle d'argent et je n'ai pas la feuille rouge.

- Tu vas devoir les gagner, mais les gagner en risquant ta vie, murmura la mouche.

Elle frappa six fois le bord de la caisse avec sa patte et six champignons apparurent. Il y avait un blanc, un rouge, un bleu, un jaune, un vert et un noir.

La mouche tenait un carton noir entre ses pattes.

- Sur ce carton est indiquée la couleur du champignon qui est vénéneux. Les cinq autres ne le sont pas. À toi de choisir. Mange un champignon, je te donnerai la feuille qui te manque. Mange un second champignon et tu recevras la perle d'argent. Si tu choisis le champignon vénéneux, tu mourras.

Béatrice hésita. François n'osait rien dire. Enfin, elle se décida. Elle opta pour le blanc puis le vert. Elle les mangea et ne fut pas malade. La mouche ouvrit le carton noir, la couleur du champignon vénéneux était écrite. C'était le jaune.

Si Béatrice avait mangé le champignon jaune, elle se serait évanouie. François serait sorti de la poche et aurait supplié la mouche de lui permettre de tenter une épreuve pour réussir à sauver sa copine. La mouche lui aurait donné sa chance, en une seule épreuve. La mouche aurait demandé: "Que faut-il ajouter à du jaune pour obtenir du vert?" Et François aurait dû répondre, bien sûr, "du bleu". En répondant cela, il aurait compris qu'il fallait donner le champignon bleu à Béatrice, pour faire contrepoison au champignon jaune. Il l'aurait cueilli et l'aurait poussé dans la bouche de sa copine évanouie. Et Béatrice serait revenue à elle.

- À présent, partez, commanda la mouche. Montez dans la chambre supérieure. Vous y verrez un tout petit arbre japonais, un bonsaï. Que François y grimpe, et accroche les feuilles et les perles aux endroits prévus.

La mouche retourna dans sa caisse.


Béatrice grimpa l'escalier, parvint au deuxième étage et aperçut le bonsaï. Elle plaça son copain contre l'arbre. Le garçon s'y accrocha. C'était vraiment facile pour lui. Ils avaient à peu près la même taille. Béatrice fixa les trois feuilles et les trois perles qu'elle avait gagnées. L'arbre aussitôt se mit à grandir et François en même temps que lui. Il retrouva sa taille normale. Il sauta au cou de son amie et la félicita pour son courage.


Béatrice lui prit la main. Ils redescendirent les escaliers en courant, retrouvèrent la barque et quittèrent l'île. Ils ramèrent le plus rapidement qu'ils pouvaient en direction du quai. Quand ils y touchèrent, l'horloge de la vieille tour sonna une heure du matin.

Béatrice saisit le bracelet d'or qu'elle y avait laissé, ainsi que l'homme lui avait demandé. Elle le glissa à son poignet, serra bien fort la main de son ami, puis, pris de vertige, ils fermèrent les yeux.


Quand ils les ouvrirent, ils étaient dans la chambre de Béatrice. Sains et saufs! Béatrice courut à la chambre de ses parents et présenta François. On appela immédiatement les parents du garçon et ils eurent le bonheur de pouvoir prendre leur enfant dans leurs bras.

Béatrice n'a jamais façonné d'animaux avec la pâte à modeler de Tabatunga. C'est bien trop dangereux. Elle s'est contentée, quelque temps plus tard, d'ébaucher quelques fleurs qui furent bien jolies.

Décidément, les cadeaux de tante Louise sont bizarres. Ils sont signés: l'aventure.