Quatre amis des Indes
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La conquête (8/14)

     Comme le vent et la pluie de la mousson, comme l'eau qui se précipite dans la vallée quand un barrage se brise, comme une tornade qui détruit tout sur son passage, ils envahirent le pays.

Comme une nuée de sauterelles, des dizaines de milliers de soldats, peut-être plus de cent mille, venus de Chine, déferlèrent sur la terre des Indes.

L'armée ennemie, avec à sa tête le terrible Astak Razi, balaya tout sur son passage. Les hameaux, les villages, les villes, aucun ne parvint à tenir, à leur résister, malgré la lutte héroïque des gardes des maharajas de Rabanath et de Copal.

Très vite, le fakir divisa ses troupes en deux corps d'armée. Le plus puissant, les deux tiers des mercenaires, dirigés par le général Chaha à la solde d'Astak Razi, foncèrent vers les terres de Copal. Le bon maharajah ne put qu'aller se réfugier dans les vastes contrées désertiques du Sud de son pays pour préparer une contre-offensive.

L'autre troupe, commandée par le général Danang, ami du fakir, encercla la ville de Rabanath.


Le maharajah convoqua Samuel, Myriam, David et Sarah dans son bureau principal. Là, sous le regard aimant et en larmes de la maharané, il fit ses adieux à ses enfants.

- Les hommes de Danang vont pénétrer dans le palais d'ici une heure ou deux, dit-il. Mon épouse et moi serons faits prisonniers et emmenés Dieu sait où.

Nos amis écoutaient en silence, inquiets et émus.

- David et Sarah, vous allez quitter vos habits princiers, et vous déguiser en aides-jardiniers. Samuel et Myriam, changez de vêtements vous aussi. Vous travaillerez aux cuisines du palais. Ainsi vous habiterez encore cette demeure qui est la vôtre. Vous serez logés et nourris. Et vous serez en bonne place pour espionner les projets du général Danang, que vous servirez.

Puis le maharajah fit s'approcher Samuel.

- Mon fils, voici l'anneau des Rabanath. Glisse cette bague, signe du pouvoir de notre famille, à ton doigt. J'aurais voulu te remettre un royaume riche et prospère. Je te confie un pays en ruine, un empire dévasté, des terres occupées par l'ennemi.

- Un jour viendra, père, où le pays retrouvera la liberté et vous votre trône. Je vais y veiller de toutes mes forces.


Les troupes de Danang entrèrent dans la ville.

Le maharajah resta jusqu'au bout à son poste, refusant de fuir. Il reçut le général ennemi assis sur son trône, avec dignité. Il fut aussitôt emmené avec son épouse vers une destination inconnue.

Danang s'installa dans le palais.

David et Sarah travaillèrent parmi d'autres serviteurs dans les jardins du palais, dans la poussière de la chaleur ou la boue des pluies torrentielles, sans jamais se plaindre. Tous ceux qui les entouraient les respectaient et les protégeaient de leur mieux, car restés fidèles au maharajah. Les deux enfants partageaient leur vie rude, car il ne fallait pas qu'on puisse soupçonner leur qualité de prince et princesse.

Myriam et Samuel se rendaient utiles aux cuisines. Ils voyaient défiler les plats destinés à Danang et à sa clique de voleurs, mais ne recevaient, comme les autres serviteurs, que les restes des fastueux repas.

Un jour, le général ennemi vint inspecter les lieux de travail. Il aperçut Myriam et la fit venir près de lui. Elle s'avança tremblante. Il l'observa longuement.

- Toi, dès aujourd'hui, tu me serviras à ma table, dit-il.

Les semaines passèrent, rythmées par la souffrance du peuple opprimé.


Un jour, Astak Razi vint rendre visite à Danang.

Le maître des lieux exigea que l'on prépare une réception fastueuse. On réouvrit la grande salle des fêtes, fermée depuis le départ du maharajah. On la décora avec soin. Une trentaine de personnes, choisies parmi celles qui collaboraient avec l'ennemi, furent invitées.

On s'activait aux cuisines. Un des chefs-coq, ami du maharajah, remplaça Myriam par une autre jeune fille pour servir ce jour-là. Astak Razi pourrait reconnaître notre amie. Il l'a déjà rencontrée à plusieurs reprises. Mais Danang s'aperçut du subterfuge et refusa.

Myriam porta donc les plats à la table du général, de quatre notables qui ne la connaissaient pas, et du fakir. Elle tremblait de peur.

Lui ne parut pas la reconnaître. Il semblait absorbé par les conversations des convives ou plongé dans ses réflexions.


À la fin du dîner, Astak Razi et le général passèrent seuls dans un petit salon. Le fakir prit la parole.

- Danang, dit-il, tu es un mauvais gestionnaire, un dirigeant aveugle et un pitoyable gouverneur.

Le général sursauta.

- D'abord, reprit Razi, ce pays était riche autrefois. Or, en venant, j'ai traversé des villes et des villages et je n'y ai vu que misère et souffrance. Partout des gens traînent sans travail, des enfants courent en haillons, des champs restent en friche. Le pays se trouve au bord de la famine. Et surtout, il ne me rapporte aucun impôt. Or j'ai besoin d'or pour payer mes soldats. Tu vois, tu es un mauvais gestionnaire.

Le fakir se tut et les deux hommes commandèrent à boire. Myriam vint servir un vin précieux dans des verres en cristal. Ils tintèrent quand, en tremblant, elle toucha le bord de l'un d'eux avec le goulot de la bouteille. Danang la lui prit des mains et fit sortir notre amie.

- Ensuite, continua Razi, je viens t'ouvrir les yeux. Tu vis entouré d'espions et tu ne le sais pas. Tu es un dirigeant aveugle.

Le général se redressa étonné.

- Sais-tu, poursuivit le mage, que cette fillette qui te sert, est la princesse Myriam de Rabanath?

Danang, sidéré, n'osa rien répondre.

- Ses frères et sa sœur ne sont pas loin, j'en suis certain. Et parmi eux, se trouve le plus dangereux, l'aîné, Samuel, désigné comme le futur maître du pays.

Les deux hommes se turent un moment, comme si l'ombre d'un fantôme, celle du maharajah Rabanath, passait entre eux.

- Je vais les faire jeter en prison, déclara le général. On les fusillera demain, et...

- Nouvelle erreur, interrompit Razi. Tu es décidément, un pitoyable gouverneur. Fais au contraire semblant de te montrer magnanime. Laisse-leur la vie sauve, mais chasse-les du palais et de la ville. Où crois-tu qu'ils iront? Ils partiront rejoindre l'armée du désert du maharajah de Copal. Ces hommes, qui lui restent fidèles, deviennent de plus en plus nombreux. Ils se cachent au Sud de ses terres et demeurent invaincus.

Le fakir observa Danang affaissé dans son fauteuil et qui se taisait prostré devant son maître.

- Tu feras suivre ces quatre enfants par un homme sûr. Ils le conduiront sans le savoir jusqu'à l'armée secrète des résistants. Ton collègue Chaha pourra alors les encercler et les abattre tous.


Des soldats, aux ordres de leur chef, appréhendèrent Samuel, Myriam, David et Sarah. Ils les conduisirent devant Danang. Il se fit faussement généreux mais menaçant.

- Je vous laisse la vie sauve, dit-il, mais quittez la ville demain à l'aube, sinon mes hommes recevront l'ordre de vous abattre.

Nos amis partirent du palais dans l'heure. Ils traversèrent la ville n'emportant rien d'autre avec eux que leurs simples habits de serviteurs.

Ils suivirent à pied la longue route qui mène des terres de Rabanath à celles de Copal, espérant y trouver un accueil.

Ce fut une rude errance sur les chemins. Ils traversèrent les villages, les campagnes et les forêts. Plus d'une fois ils dormirent sur la paille des granges ou des étables, ou à la belle étoile, la faim au ventre et toujours avec la peur d'être repérés et conduits vers des postes de police à la solde de Razi, le tout puissant maître du pays.

Parfois, les villageois les reconnaissaient. Alors ils logeaient et nourrissaient nos amis. Mais le lendemain, il fallait repartir sur la route.

Ils allaient vers le Sud, là où se trouvait, leur disait-on, le maharajah de Copal et son armée secrète. Leur arrivée parmi ces hommes courageux et dévoués créerait à la fois un nouvel espoir pour tous et une raison supplémentaire de se battre pour libérer les deux pays.

Leur errance dura quinze jours.

Un homme vêtu de noir les suivait, mais ils ne s'en aperçurent pas.


Enfin, ils atteignirent une dernière auberge, située à la limite des déserts de dunes et de roches, brûlées de soleil.

Le patron les reconnut et les reçut avec chaleur. Il leur servit un solide repas dans la salle à manger de son établissement. Puis il leur demanda de le suivre.

Il conduisit nos amis dans une cave où un groupe d'hommes et de femmes, partisans du maharajah de Copal, attendaient la nuit pour rejoindre l'armée secrète.

L'aubergiste présenta les quatre princes et princesses, que tous entourèrent aussitôt de murmures admiratifs, d'encouragements et de félicitations.

Samuel leur montra l'anneau des Rabanath, qu'il continuait à porter au doigt, signe du pouvoir de sa famille, signe que ce garçon représentait le maharajah. Tous s'inclinèrent devant ce prince vêtu de vieux vêtements, maigre et sale, mais qui personnifiait l'espérance de la liberté future et la paix dont ils rêvaient.

La porte de la cave s'ouvrit. L'aubergiste introduisit un homme qui venait d'arriver et qui, lui aussi, voulait se joindre à l'armée secrète. Il portait des habits noirs, sans doute pour mieux passer inaperçu la nuit. Les quatre enfants reconnurent aussitôt Kapilavastu.

Sarah se précipita dans ses bras.

- Mes pauvres amis, dit-il, très ému. Quel bonheur de vous retrouver sains et saufs.


L'aubergiste revint et fit entrer le passeur, celui qui aiderait à traverser les lignes ennemies où patrouillent les soldats du général Chaha, à la solde d'Astak Razi lui aussi, sur les terres de Copal.

Un collègue et ami l'accompagnait car le groupe, jugé trop nombreux, allait être divisé.

- Avant que nous partions, dit le guide, je veux vous confier le mot de passe de notre armée secrète. Si l'un ou l'une d'entre vous croise quelqu'un et hésite entre ami ou ennemi, il faut lancer: "Un homme crie dans la nuit". Un fidèle de Copal ou de Rabanath répondra: "C'est mon frère, je l'écoute". Méfiez-vous de tous ceux qui vous diront autre chose. Et maintenant, suivez-moi en silence. 


La première équipe, celle des partisans, s'éloigna vers une colline en compagnie du collègue du passeur. Samuel, Myriam, David, Sarah, Kapilavastu et celui qui les menait depuis l'auberge et qui leur avait confié le mot de passe, les emmena plus à gauche. Ils suivirent une vallée sèche.

Ils commencèrent par une longue marche sous les étoiles sur le sable encore chaud car brûlé le jour entier par le soleil. Puis ils franchirent une zone où se dressaient de hauts rochers escarpés. Ils ne croisèrent personne. Ils marchaient en file indienne, sans parler, la peur au ventre.

- Nous approchons, souffla le guide, mais couchez-vous un instant à terre et ne bougez plus. Regardez, là... Une sentinelle ennemie.

La silhouette d'un homme muni d'un fusil se découpait dans la lueur de la demi-lune qui éclairait le désert.

Le passeur se redressa et lança son couteau. La lame fendit l'air et alla se planter entre les épaules du soldat. Il tomba, face contre terre, sans un cri.

 

- Allons-y, dit le guide en récupérant son arme. La voie est libre, mais marchons vite, l'endroit est à présent tout plat et l'on peut facilement nous voir.

Samuel donnait la main à David, qui n'en menait pas large, et Kapilavastu portait Sarah sur son dos.

- Stop. Ne bougez plus, commanda soudain le passeur. On nous suit.

L'homme se retourna, rampa, se redressa, et un corps à corps commença. Les deux belligérants roulèrent sur le sol. Nos amis entendirent un cri. Puis leur ami revint.

- Je l'ai eu, dit-il. Il nous suivait, vêtu de noir. Je m'en doutais depuis un bon moment. Il m'a blessé. Kapilavastu, je te confie les quatre enfants princiers. Marchez droit devant vous. Vous arriverez dans moins de deux kilomètres à l'armée secrète.

Le courageux guide s'écroula sur le sol et mourut dans un dernier soupir.


Nos amis continuèrent leur marche vers le Sud. La lune éclairait le sable et les cailloux qui parfois crissaient sous leurs pieds. Ils avançaient, écrasés de fatigue et surtout brisés par l'émotion d'avoir perdu cet homme généreux, qui venait de sacrifier sa vie pour sauver la leur.

Soudain, un groupe d'individus armés apparut sur leur gauche. Ils s'approchaient. Impossible de se cacher dans cette plaine aride.

Nos amis furent rapidement encerclés. Myriam lança l'appel des partisans, en désespoir de cause.

- Un homme crie dans la nuit.

On répondit.

- C'est mon frère, je l'écoute.

C'était une patrouille de l'armée secrète.


Ils conduisirent les quatre enfants au quartier général, une tente située au centre du campement. Ils croisèrent de nombreux volontaires qui se redressaient au passage de nos amis et les saluaient. Beaucoup les suivaient, les yeux remplis d'une espérance nouvelle.

Le maharajah de Copal vint à leur rencontre et les serra, chacun et chacune à son tour, dans une chaleureuse accolade.

Des centaines de partisans, ces hommes et ces femmes venus de tous les horizons pour libérer le pays, se rassemblaient à présent autour des quatre princes et princesses.

L'aube colorait le ciel de rouge, d'orange et de bleu.

- Montre-leur ton anneau des Rabanath, demanda Copal.

Samuel se tourna vers la foule et leva la main vers ceux qui l'observaient.

Un cri d'espoir sortit de toutes les bouches et la clameur se répercuta de dune en dune vers l'infini des terres occupées.

Le soleil apparut comme une coulée d'or sur la ligne de l'horizon.


Un partisan arriva en courant.

- L'armée du général Chaha est en vue. Ils marchent vers nous.

- Il faut combattre, lança Copal. À présent, c'est vaincre ou mourir.

Chacun se rendit à son poste, conscient que cette bataille serait la dernière.

Mais malgré leur courage, leur héroïsme même, à un contre dix parfois, l'armée de Copal fut vaincue, succombant sous le nombre des soldats ennemis.

Et bientôt la déroute se leva et se glissa dans le cœur de chacun. Tous, forcés de fuir pour ne pas être abattus, s'encoururent aux cris de "sauve qui peut", "sauve qui peut". Certains tremblaient, d'autres pleuraient.

 

Le vieux maharajah serra une nouvelle fois nos amis dans ses bras.

- Me trouver prisonnier de Chaha ou d'Astak Razi ne servira pas mon peuple, dit-il. Je pars, mais je ne vous abandonne pas. Je vais employer ma fortune à louer une armée de mercenaires. Dès qu'ils seront prêts à passer à l'attaque, je reviendrai libérer mon pays et celui de mon ami Rabanath. Vous les enfants, faites-vous passer pour des bergers. Allez vous cacher dans l'enclos des chèvres derrière ces rochers. Chaha ne vous connaît pas. Il vous laissera. Adieu, mes amis. Patience, je reviendrai.

Copal se sauva, accompagné par quelques fidèles.

Nos amis cherchèrent Kapilavastu. Ils ne le trouvèrent pas. Ils espérèrent qu'il était vivant, peut-être fait prisonnier par l'armée ennemie, ou fuyant avec les survivants de la bataille, pour échapper à une mort certaine, et quelque part, reprendre la lutte. Ils se retrouvèrent seuls dans l'enclos des chèvres.

Quatre petits bergers en haillons ne représentent pas un danger pour l'empire du tout-puissant Astak Razi, se dit Chaha en les abandonnant à leur sort.

Il se trompait.

Il repartit avec ses troupes vers la ville de Copal, et son palais, qu'il occupait, certain de sa victoire définitive.

 

La guerre n'est pas finie. Mais pour l'instant, l'ennemi règne en maître absolu. Découvre la suite, la partie 9, "La Résistance". Suspense et courage sont au rendez-vous...