Béatrice et François
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La pyramide de Rougoukan

A dix mille kilomètres de chez nous, en Amérique du sud, au Brésil, au coeur de l'immense forêt, le long du fleuve Amazone, se trouve une pyramide dressée par une peuplade qui rêvait de conquérir le monde. Cette imposante bâtisse est à l'abandon depuis plus de mille ans.
Un être étrange, pernicieux, méchant et malfaisant, doté de deux yeux jaunes fendus d'une ligne noire verticale comme ceux des lézards ou des serpents a pris possession, depuis peu, de cette pyramide. Cet homme s'appelle Rougoukan.
Sorcier doté de pouvoirs presque illimités, cet être très dangereux attire régulièrement, par sa magie, des gens sans défense, venus d'un peu partout dans le monde.

Ce matin-là, il envisagea d'y attirer des enfants. Il projetait de les enfermer quelques jours dans sa pyramide, de leur faire passer des épreuves qu'ils auraient bien peu de chance de pouvoir remporter. Puis il s'en débarrasserait en les jetant aux piranhas qui grouillent dans le fleuve.
Rougoukan prit un carton noir et écrivit un court message en lettres d'or.
"Si tu n'as peur de rien et que tu veux vivre une aventure terrifiante, une vraie, pose une goutte de ton sang dans le carré d'argent situé à gauche du carton. Intelligence et courage seront tes seules armes. Rougoukan."
Puis il choisit un livre, un livre qui attirerait l'attention d'enfants. "Dix histoires pour se faire peur et ne pas dormir la nuit".
Il glissa son carton entre deux pages au hasard, puis, par sa magie, envoya le livre de l'autre côté de la terre.

Ce jour-là, dans l'école de Béatrice et François, qui sont grands amis et ont tous deux sept ans et demi, avait lieu la brocante annuelle.
De nombreuses personnes avaient installé une couverture ou un tapis sur le sol, et tentaient de vendre des vieux jouets, des vieux livres, des habits devenus trop petits et toutes sortes de choses plus ou moins intéressantes.
François et son amie faisaient un petit tour dans les couloirs, heureux d'en profiter pour bavarder avec leurs copains et copines de classe.
Soudain, entre deux étals, Béatrice repéra un livre.

- Regarde, François, dit-elle, "Dix histoires pour se faire peur et ne pas dormir la nuit". Ça a l'air intéressant.

- J'espère qu'il ne coûte pas trop cher, répondit le garçon en soupirant. Mes économies sont bien maigres depuis que j'ai ma console de jeux.

- Bonjour, madame. Vous vendez le livre qui se trouve là, par terre contre le mur?

- Non, répondit la dame, ce livre n'est pas à moi.

La fillette s'adressa au monsieur qui se trouvait juste à côté et qui vendait des objets sculptés dans le bois et l'ivoire.

- Pardon monsieur, vous vendez le livre qui se trouve là, contre le mur?

- Non, cet ouvrage n'est pas à moi.

Le livre n'appartenait à personne. Il ne coûtait donc rien. Béatrice et son ami le prirent et l'emportèrent avec eux.

Revenus à la maison de la fillette, ils l'ouvrirent ensemble et le feuilletèrent. Ils remarquèrent le carton noir écrit par Rougoukan.
"Si tu n'as peur de rien et que tu veux vivre une aventure terrifiante, une vraie, pose une goutte de ton sang dans le carré d'argent situé à gauche du carton. Intelligence et courage seront tes seules armes. Rougoukan."
L'aventure était tentante. Elle promettait d'être passionnante. Mais l'un des deux enfants devait se faire piquer le doigt par son compagnon.
Béatrice n'avait guère envie de se faire piquer par François, mais elle songea qu'en refusant, son copain se moquerait d'elle en disant qu'elle est une poule mouillée.
Le garçon de son côté n'avait pas plus envie que son amie d'être piqué au doigt, mais il réfléchit qu'en refusant, Béatrice rirait de lui, disant que pour un garçon, il n'était pas très courageux.
Par tirage au sort, ce fut François qui gagna. Il prit le doigt de sa copine et piqua. Béatrice poussa un cri. Une goutte de sang apparut qu'ils posèrent dans le carré d'argent du carton noir du magicien Rougoukan.
Les deux amis furent pris d'un vertige. Ils fermèrent les yeux un instant en se donnant la main.
Quand ils les rouvrirent, ils se trouvaient à dix mille kilomètres de chez eux, au coeur de la terrible pyramide de Rougoukan, au centre de la jungle, le long du fleuve Amazone, de l'autre côté de la terre.

- Bienvenue, dit l'homme aux yeux de serpent. Des enfants ! Quel âge avez-vous?

- On aura bientôt huit ans, déclara Béatrice.

- Qu'allez-vous nous faire? enchaîna François. Ne nous gardez pas trop longtemps ici, sinon nos parents seront très fâchés sur vous quand ils viendront nous chercher.

- Ne comptez pas trop sur vos parents. Vous êtes loin, très loin de tout. Vos parents ne vous retrouveront jamais. Vous êtes en mon seul pouvoir.

Terrifiés par cette nouvelle, nos deux amis se tenaient serrés l'un près de l'autre. Ils regardèrent autour d'eux.
Ils se trouvaient au milieu d'une vaste salle sombre de forme carrée. Ils étaient entourés de colonnes titanesques, de pierre noire, un peu inclinées, comme si elles devaient se rencontrer au sommet de la voûte d'une gigantesque pyramide.

- Pour pouvoir quitter cet endroit, il va falloir construire une pyramide constituée des quinze blocs en or massif que voici, dit Rougoukan. Ils s'enchevêtrent les uns dans les autres comme un puzzle, un puzzle à trois dimensions.

Il ajouta, avec un sourire mauvais, qu'il leur faudrait gagner ces quinze briques une à une.

- Vous allez devoir aussi accumuler du temps pour élever votre construction. Je vais commencer par vous poser six questions, pour tester votre intelligence. A chaque bonne réponse, vous recevrez une pièce de la pyramide et une carte-temps. Elles sont numérotées de un à six. Si vous les gagnez toutes, vous aurez trois minutes et demie pour assembler le tout.

Béatrice et François avaient de plus en plus peur.

- Ensuite, vous passerez six épreuves, continua l'homme serpent, pour gagner les six briques suivantes. Enfin, vous effectuerez trois travaux pour tenter d'obtenir les pièces restantes.

Il y eut un moment de silence.

- Commençons, dit Rougoukan, dont le sourire devenait de plus en plus cruel, diabolique.

Béatrice et François, toujours collés l'un à l'autre pour se donner du courage, observaient en silence l'étrange personnage aux yeux jaunes.

- Première question, dit Rougoukan. Je puis vivre vingt à vingt-trois ans. A l'âge adulte, je peux mesurer plus de quatre mètres de long. Je tue mes victimes en les étouffant. Qui suis-je?

Béatrice répondit :

- Le serpent boa.

François lança python, anaconda, au même moment.

- Vous êtes très forts, fit Rougoukan. Vous pouvez choisir un des quinze blocs de la pyramide et saisir une carte-temps.

Nos amis prirent, bien sûr, la carte six, de soixante secondes.

- Deuxième question. Je tourne sur moi-même à une vitesse de sept cent soixante kilomètres à l'heure et j'aspire mes victimes vers le ciel. Qui suis-je?

- La tornade, cria François, qui avait regardé une émission à ce sujet à la télévision.

- Prenez un bloc de la pyramide et une carte-temps, dit Rougoukan.

Nos amis ajoutèrent le cinq, valant cinquante secondes.

- Troisième question. J'ai quatre noms. Je puis mesurer quatre mètres de long. J'attire mes proies au fond de l'eau avant de les dévorer. Qui suis-je?

- Le crocodile, l'alligator, dit Béatrice.

- Le caïman, ajouta François.

- Et le gavial, renchérit notre amie après un instant.

Ils choisirent une nouvelle pièce et la carte quatre, pour quarante secondes.

- Quatrième question. Je me redresse pour mordre ma victime, puis je me sauve en sifflant.

- Un serpent, dit François. Le cobra, par exemple.

Béatrice prit une nouvelle pièce de la pyramide et la carte de trente secondes. Jusqu'ici, tout allait bien.

- Cinquième question, reprit Rougoukan, impitoyable. J'ai deux pinces, comme le crabe, et je tue avec mon aiguillon.

- Le scorpion, lancèrent ensemble les deux enfants.

- Décidément, dit l'homme serpent, j'ai affaire à deux élèves intelligents.

Il leur donna un nouveau bloc et vingt secondes.

- Sixième question. Je suis verte. J'enveloppe mes proies, puis je les digère vivantes. Qui suis-je?

Tu as une idée, toi qui lis ces lignes?
Nos amis se regardèrent, étonnés. Quel animal, vert de surcroît, peut t'envelopper vivant avant de te manger.

- Une araignée? fit Béatrice.

- Non, dit Rougoukan, avec un air de triomphe.

- J'ai lu un livre sur la vie dans la jungle, enchaîna François. On y parlait de plantes carnivores qui peuvent avaler un petit animal.

- Très bien, accepta l'homme aux yeux jaunes. Prenez un nouveau bloc et la carte-temps qui vous manque et passons aux tests pratiques.

- Vous allez devoir passer six épreuves. Pour chacune d'elles, je vous ferai pénétrer dans une chambre ou une salle différente. Je vous accompagnerai et je vous expliquerai ce que vous devrez faire au fur et à mesure. Avancez.

Nos amis quittèrent l'endroit où ils étaient arrivés au début de leur aventure. Ils suivirent un long couloir sombre dont le sol devint peu à peu boueux. Des lichens et des champignons avaient poussé sur les murs. Il faisait une chaleur étouffante. D'autres plantes, ressemblant à des racines, pendaient au plafond. Çà et là, on pouvait observer des grosses araignées qui filaient leur toile. Un gros rat se cacha dans son trou au passage des enfants.
Ils pénétrèrent dans une grande salle. Il y faisait un peu plus clair. En son centre se trouvait une piscine. La surface de l'eau de ce bassin était hérissée de petites vagues, ce qui signifiait, bien sûr, qu'un être vivant s'y déplaçait.
A gauche et à droite, sur des hauts murs, se trouvaient deux horribles sculptures, l'une de teinte rougeâtre, l'autre plutôt dorée, représentant une monstrueuse pieuvre, d'un côté, et un poulpe marin de l'autre.
La statue de gauche avait un écriteau rond, accroché à un de ses huit bras. Il y était écrit le nombre 12. L'autre horrible bête tenait un cadre carré présentant le chiffre 7.
Soudain, au milieu de la piscine, une gigantesque pieuvre apparut, bien vivante, celle-là. Elle nagea vers les enfants. Ses yeux ovales observaient nos amis avec un air cruel.

- Voici votre première épreuve, annonça Rougoukan. Cette pieuvre tient, accroché sous l'eau à un de ses bras, le septième bloc de la pyramide que vous devez construire. Quel est, de un à huit, le numéro du bras qui le retient?

Les deux enfants se demandaient comme deviner la réponse. Puis en revenant à ce 12 et à ce 7 inscrits dans les deux cadres fixés aux murs, ils calculèrent que 12 plus 7 égale 19. Mais la pieuvre a huit bras...

- 12 moins 7 égale 5, dit Béatrice. Cinq, monsieur.

- Très bien, dit Rougoukan. Prenez la pièce qui vous manque, la septième, et passons à la suite des épreuves.

L'homme aux yeux de serpent fit entrer nos deux amis dans une plus petite chambre au milieu de laquelle se trouvait une sculpture en bois représentant un crâne humain. Cette tête de mort géante était recouverte de mouches. On les entendait bourdonner.
Certaines vinrent voltiger autour des deux enfants et quelques-unes, plus audacieuses, se posèrent sur leurs habits et sur leur peau.

- Approchez-vous de la statue avec ce clou et ce marteau. Choisissez un endroit et frappez cinq fois. Il faut que le clou soit complètement enfoncé, qu'on ne voie plus que sa tête.

François risqua de prendre le marteau et le clou. Il se glissa parmi les mouches bourdonnantes avec dégoût. Il plaça le clou contre le bois, sur le front de la tête de mort, au-dessus du nez et frappa une première fois puis une deuxième. Le clou s'enfonçait bien.
Au troisième coup de marteau, le clou dévia vers la gauche. Le garçon frappa une quatrième fois et réussit à le redresser.
Un cinquième coup vigoureux et le clou disparut tout à fait dans le crâne.

- Voici votre huitième morceau de la pyramide, dit Rougoukan.

Ils pénétrèrent ensuite dans une petite salle basse et humide. Deux serpents cobras apparurent. Ils se glissèrent par une anfractuosité à un endroit où le mur était fendu. L'un d'eux posa une pierre précieuse rouge sur le sol, dans un carré formé par quatre bâtons.
Rougoukan se baissa et déplaça un des bâtons. Il le posa perpendiculaire à un des trois autres, celui du milieu, formant ainsi le dessin d'une pelle.

- A vous de bouger deux bâtons, rien que deux, et de reformer la même pelle, mais sans que le rubis, que vous ne pouvez ni toucher ni déplacer, ne s'y retrouve. Dépêchez-vous avant que les cobras viennent vous mordre.

Béatrice se souvint avoir joué à cette devinette avec ses amies. Elle réfléchit un moment les yeux fermés, imaginant comment elle allait s'y prendre. Puis elle ouvrit les yeux et décala d'une demi-longueur un premier bâton, celui qui se trouve entre les trois autres. Puis elle déplaça un deuxième et réussit la manoeuvre.
Nos amis reçurent une neuvième brique de la pyramide.

Les deux enfants furent introduits dans une chambre noire, si noire qu'on n'y voyait goutte. Ils n'apercevaient même plus leurs mains placées devant leurs yeux.

- Avancez. Vous allez buter contre un coffre, dit Rougoukan. Arrêtez-vous et glissez vos doigts tout le long, vous trouverez la serrure. Ouvrez.

Ils levèrent le couvercle en silence.

- Plongez vos mains à l'intérieur.

Béatrice frissonna. On ne pouvait rien voir là-dedans. Elle n'aimait pas cela du tout.

- Vous allez toucher des boules bien rondes, comme des billes de billard. Il y en a dix blanches et dix noires. A vous d'en prendre le moins possible, mais de m'en apporter au moins une paire de la même couleur.

François proposa à son amie d'en prendre onze, pour en avoir au moins deux de la même couleur. Béatrice lui fit remarquer qu'avec quatre, cela suffisait.
Puis, à la longue, en y réfléchissant, la fillette n'en prit que trois.

- Tu es certaine? chuchota François.

- Tout à fait, répondit notre amie.

Elle posa les billes devant Rougoukan. Il y avait deux blanches et une noire.
Imagine que la première que tu prends est blanche. Si la deuxième que tu choisis et blanche elle aussi, tu as déjà une paire de même couleur. Si la seconde est noire, la troisième sera nécessairement blanche ou noire, et complètera ta paire.
Nos amis reçurent une nouvelle pièce de la pyramide.

La salle suivante était très colorée et bien éclairée. Au centre se trouvait une statue représentant un dragon. Il avait un corps bleu, des pattes rouges et des griffes roses. Ses yeux étaient jaunes, fendus d'une ligne noire, comme ceux de Rougoukan. Il avait de-ci de-là quelques écailles mauves et violettes sur le dos.

- Tournez-vous vers moi, dit l'homme-serpent.

Le sol de cette immense pièce était noir et blanc, comme un échiquier. Le plafond était brun. Le mur gauche orange et le droit bleu ciel. La porte était peinte en noir.
Rougoukan la referma.

- Quelle couleur ont les griffes du dragon? lança-t-il.

- Rose, affirma François.

Ils reçurent une nouvelle pièce de la pyramide.
Jusqu'ici, nos amis avaient réussi toutes les épreuves. Quelle belle équipe ils faisaient !

Les deux enfants furent emmenés le long de couloirs mal éclairés. Ils gravirent un escalier taillé dans la pierre et se retrouvèrent dans une vaste caverne encombrée de nombreux stalactites et stalagmites. Le sol ruisselait.

- Voici un vase en cristal, dit Rougoukan. Il est rempli à ras bord. Au centre de cette grotte se trouve un coffre contenant des pièces d'or. Glissez-en trois dans le verre d'eau, sans le faire déborder.

Nos amis s'agenouillèrent devant le récipient en cristal.
François y glissa une première pièce, sans trop de difficulté. Béatrice faillit rater en faisant déborder car ses mains tremblaient. Elle avait très peur.
Le garçon introduisit la troisième pièce. La surface de l'eau bombait. La mission était quasi impossible. Il réussit pourtant la manoeuvre après trois longues inspirations.
Les deux enfants reçurent la douzième pièce de la pyramide.

Il restait trois travaux à effectuer pour gagner les trois derniers éléments, les trois derniers blocs.

- Nous sommes prêts, dirent les deux amis.

Ils descendirent un escalier étroit et mal éclairé. Il se terminait en cul-de-sac dans un couloir humide et froid. Ils s'arrêtèrent devant une porte en fer. Rougoukan leur tendit une sorte de parchemin couvert de lignes qui allaient en tous sens.

- Voici le plan des caves et souterrains de la pyramide où vous êtes pour le moment. Vous apercevez, au centre, un épouvantable dragon. Je vous ai enfermés dans le cachot qui se trouve derrière cette porte et que vous apercevez ici, en bas à droite, sur le dessin. A vous de vous débrouiller pour sortir de ces caves, en haut à gauche, sans passer par les couloirs qui mènent à la bête. Je vous attends de l'autre côté.

Nos amis passèrent la porte. Rougoukan glissa un verrou empêchant tout retour en arrière. Les deux enfants observèrent le plan du labyrinthe. C'était extrêmement compliqué. Il fallait avancer à tâtons, dans une quasi obscurité. Ils entendaient sans cesse les grognements du dragon tout proche.

Après bien des hésitations et des aller et retour, nos deux amis réussirent à sortir sains et saufs du terrible labyrinthe.
Et toi qui lis ce récit, tu y arrives?

Deuxième épreuve, dit Rougoukan qui les attendait à la sortie. Voici une feuille de papier et un crayon. Vous avez deux minutes pour écrire l'alphabet, mais à l'envers, c'est-à-dire, à partir de la lettre Z.
Nos deux amis s'acharnèrent, se partageant le travail, et réussirent en une minute et cinquante-quatre secondes.
Essaie, toi qui lis ce récit. Bravo si tu y arrives en moins de deux minutes.

Il restait une quinzième pièce à gagner.
Rougoukan mit une cagoule sur les yeux de Béatrice et François reçut comme mission de la guider dans une nouvelle salle de l'immense pyramide.
Ici se dressaient un grand nombre de colonnes. Elles atteignaient toutes le plafond. Elles semblaient dispersées au hasard.
François dut diriger son amie jusqu'à une porte située au fond de la salle sans qu'elle touche une seule colonne. Il ne pouvait que dire les mots avance, recule, stop, à gauche, à droite.
Le garçon guida Béatrice avec beaucoup de patience et en prenant son temps. La fillette écoutait et obéissait aux ordres de son copain et lui faisait confiance.
Ils réussirent l'épreuve de justesse, car à deux reprises, notre amie confondit sa gauche et sa droite.
Ils reçurent les trois dernières pièces. Ils en avaient quinze à présent.

Rougoukan posa une brique de forme carrée sur une table en bois précieux.

- Placez vos quinze pièces et formez la pyramide là-dessus. Vous avez trois minutes et dix secondes pour la bâtir, dit-il en reprenant les six cartes-temps qu'ils avaient gagnées.

Nos amis ne réussirent pas grand-chose pendant les deux premières minutes. Ils tâtonnaient, posant une pièce puis l'autre, enlevant celle-ci, retournant celle-là. Ils n'arrivaient pas à unir leurs formes, leur découpe irrégulière, leurs angles qui semblaient hasardeux.
Puis, soudain, François comprit. Il parvint à ériger la base de la construction en quelques instants. Béatrice observait son copain en silence.
Il ne restait que cinquante secondes. Le garçon monta le deuxième étage. Il posa la dernière pièce, la plus facile à placer, dix secondes avant la fin du temps imparti, comme une cerise sur un gâteau.

Les deux amis entendirent un long cri de colère. Ils avaient réussi. Rougoukan devait les libérer et leur permettre de retourner chez eux. Son cri était celui d'un homme vexé, furieux de perdre, honteux d'avoir été battu par deux enfants plus intelligents que lui.
Un léger vertige les força à fermer les yeux un instant.
Quand ils les ouvrirent, ils se retrouvèrent dans la chambre de Béatrice, d'où ils étaient partis quelques heures auparavant.
Le terrible livre "dix histoires pour se faire peur et ne pas dormir la nuit" reposait sur le tapis. Le carton noir avec le carré d'argent n'y était plus.

Rougoukan habite-t-il encore dans sa pyramide? Je ne sais. Je n'ai plus jamais entendu que des enfants y ont été attirés par sa magie. Le monstre n'en veut sans doute plus. Vous êtes bien trop malins.