Béatrice et François
Retour Imprimer

La traversée du cimetière

François passait le week-end chez son amie Béatrice. Ses parents devaient se rendre à Paris pour les affaires du papa. Il aurait pu accompagner Olivia et Amandine, ses petites soeurs, chez leur grand-mère, mais il avait préféré aller loger chez sa meilleure amie. Béatrice a sept ans et demi comme lui.

Le vendredi soir, ils jouaient ensemble au salon, avant d'aller se coucher. Le poste de télévision était allumé, mais ils n'écoutaient que d'une oreille distraite, trop occupés à autre chose.

Tout à coup, une annonce retint leur attention. On évoquait un drame affreux, survenu dans le gros village où ils habitent et dont le nom venait d'être cité. Ils écoutèrent.

"Un homme, Raoul Hosman, avec un H devant le O, a été pris soudain hier de folie furieuse aveugle. Il a saisi son fusil et a tué son petit garçon et sa petite fille. Ensuite, il a abattu sa femme. Et enfin, il s'est donné la mort. Ce drame affreux s'est produit au numéro 13 de la rue du cimetière."

- Cela s'est passé dans notre village, murmura François.

"Chose étrange, continua la présentatrice du journal parlé, les policiers arrivés sur les lieux n'ont pas retrouvé les corps des deux enfants abattus. Ils ont seulement découvert les bottes de la petite fille sur le tapis du salon. Des bottes blanches, avec à droite le dessin d'une grenouille verte et à gauche, celui d'une grenouille rouge."

Les parents de Béatrice intervinrent.

- Les enfants, pourquoi écoutez-vous des horreurs pareilles?

Ils éteignirent la télévision. Le geste était bon, mais un peu tardif.

Au journal parlé, on ne donne souvent que les mauvaises nouvelles. On dirait qu'ils se complaisent à annoncer les évènements les plus graves, les plus sordides, sans se soucier des jeunes oreilles qui écoutent.

Nos deux amis avaient entendu l'information. Ils étaient visiblement très impressionnés.

Ce même soir, ils en parlèrent tout bas en s'endormant dans la chambre de Béatrice.

 

Le lendemain, ils passèrent l'après-midi à la plaine de jeux.

Les parents de Béatrice avaient bien insisté pour que nos amis soient de retour avant six heures, c'est-à-dire, avant la tombée de la nuit. Comme l'hiver le soleil se couche plus tôt, et que le ciel était gris, il faisait très sombre. Il était à peine cinq heures quand les deux enfants décidèrent de revenir à leur aise à la maison.

Ils longeaient les villas. Dans certaines d'entre elles, les lumières étaient déjà allumées. Ils s'arrêtèrent au coin d'une rue et remarquèrent son nom, inscrit sur la plaque : Rue du cimetière.

- C'est là, au numéro 13, qu'a eu lieu le terrible assassinat dont on a parlé hier, dit François.

- C'est vrai, murmura Béatrice. Je me souviens.

- Si on allait voir? proposa le garçon.

- Cela fait peur, s'inquiéta Béatrice.

Elle avait envie de refuser d'y aller, mais elle n'osa pas le dire, pour ne pas passer pour une froussarde. Et puis, au fond d'elle-même, elle est assez curieuse.

Les deux enfants suivirent donc la rue du cimetière et parvinrent devant le fameux numéro 13.

Il n'y avait pas beaucoup de réverbères à cet endroit. La rue était mal éclairée. Il faisait déjà fort noir. Nos amis furent un peu déçus, on ne voyait pas grand-chose.

On apercevait un petit pavillon, précédé d'un jardin laissé fort à l'abandon et caché par une haie mal taillée. Des barrières, installées par la police, empêchaient de s'approcher de l'entrée. C'était sombre et tout à fait dénué d'intérêt.

 

Ils allaient faire demi-tour, lorsque Béatrice proposa de suivre la rue jusqu'au bout. Elle mène à la porte d'entrée principale du cimetière.

- Si on suit l'allée, ce sera vite fait, on sera plus rapidement revenus chez moi. C'est un fameux raccourci.

Béatrice n'aimait pas beaucoup son idée de traverser le cimetière à la nuit tombée, mais elle avait froid. Le ciel s'était dégagé et la lune brillait, presque pleine. Il ne ferait pas vraiment noir.

Les deux enfants continuèrent donc leur marche et s'arrêtèrent devant la grille. Elle n'était pas fermée à clé. Elle était juste contre. Il suffisait de la pousser.

En s'ouvrant, elle émit un grincement, un grincement métallique, un grincement à réveiller un mort, dit-on...

 

Nos amis suivirent l'allée principale.

Ils longeaient à présent des chapelles et des tombes, à gauche et à droite. Les pierres blanches brillaient sous la lumière argentée de la lune.

Un hibou hulula. Ils se saisirent en entendant le miaulement d'un chat effrayé et surpris par leur passage.

Le vent sifflait dans les branches des cyprès, et augmentait la peur par ses gémissements sinistres.

- Hou, hou, hou...

Ils crurent tout à coup apercevoir quelque chose qui bougeait entre les croix, comme une ombre. Ils n'étaient pas trop sûrs. Ils préférèrent continuer leur chemin sans aller voir.

Peut-être que quelque chose qui n'était pas tout à fait mort tentait de s'approcher d'eux, quelque chose qui aurait sans doute mieux fait de rester dans son tombeau...

Ils parvinrent à la seconde grille, celle qui permet de sortir du cimetière par l'autre côté, pas loin de chez Béatrice. Un chien aboya au loin.

Une mauvaise surprise attendait nos amis. Cette seconde grille était fermée par une chaîne, terminée par un cadenas et bien sûr, ils ne disposaient pas de la clé.

La grille était haute, le mur également, carrément infranchissable. Béatrice et François furent donc obligés de retraverser le cimetière pour sortir par le côté où ils étaient entrés et retourner chez eux.

Et c'est en revenant, en repassant l'allée, que l'horrible rencontre s'est produite...

 

Ils firent donc demi-tour, après avoir secoué en vain la grille cadenassée pour tenter d'ouvrir et de sortir par là.

Ils marchaient sur le gravier et le sable de l'allée. Cela crissait à chaque pas comme le grincement de dents d'un mort.

Le vent venait par l'autre côté, puisqu'ils revenaient. Son souffle dans les cyprès était différent. Il murmurait un autre son à leurs oreilles.

- Papa, papa, papa...

Soudain, un craquement sinistre se fit entendre sous les chaussures de Béatrice. Elle sursauta. Avait-elle marché sur le doigt squelettique d'un mort? Mais non, ce n'était pas un os, ce n'était qu'une branche morte.

Par contre, ce qui n'était pas un rêve, hélas, ce qui n'était pas une illusion, c'était le faisceau d'une lampe de poche. Quelqu'un s'approchait des deux enfants. Il venait par une allée latérale du cimetière.

Il fut bientôt devant eux.

C'était un homme. Il était grand. Ses cheveux étaient noirs, et ses yeux aussi. Il éclairait le visage de nos amis avec sa lampe de poche, ce qui les empêchait de voir vraiment bien.

L'homme portait une salopette de travail et une veste grise. Béatrice, comme François, eurent tôt fait de remarquer, sur cette veste, une petite plaquette qui brillait à la lumière de la lune.

Il y avait un nom sur la plaquette. R. Hosman, avec un H devant le O.

 

Béatrice prit le bras de François et le serra très fort. Elle faisait presque mal à son copain, à cause de ses ongles. Mais le garçon n'était pas gêné par ce geste. Il ne le sentait même pas. Il avait trop peur.

- Que faites-vous là? demanda l'homme. N'est-ce pas l'heure où les enfants sages sont de retour à leur maison? N'est-ce pas l'heure où les enfants très sages sont couchés... et certains dorment... pour toujours...

Béatrice et François se mirent à trembler.

- Nous... nous retournons à notre maison, dit Béatrice.

- Et moi, qu'est-ce que je fais dans ce cimetière, à cette heure?

- Je ne sais pas, murmura François.

- Peut-être, enchaîna l'homme, que je vais aussi à la maison... Mais si je vais à la maison, et que je suis dans le cimetière, c'est que peut-être, j'habite ici... Et si j'habite ici, c'est peut-être que je suis... mort!

Béatrice et François auraient voulu crier, hurler, s'encourir, mais ils en étaient incapables. Ils étaient à la fois terrifiés et envoûtés par la présence de cet homme.

- Vous observez le nom écrit sur ma veste... Peut-être que ce nom vous rappelle quelque chose... ou quelqu'un... Peut-être que je m'appelle...

L'homme cria.

- Raoul Hosman!

 

Les deux amis étaient paralysés de peur, figés par l'angoisse, par l'horreur de cette rencontre.

- Pour sortir du cimetière, dit-il, il faut avoir la clé du cadenas.

Il glissa la main dans sa poche et en sortit un large anneau en fer, auquel pendaient deux clés.

- Regardez, voici la clé de la grille sud. Elle est fermée par une chaîne et un cadenas. Et l'autre clé, à quoi sert-elle?

- Nous ne savons pas, trembla Béatrice.

- Peut-être que c'est la clé de ma maison, ou alors, c'est celle de la grille que je viens de refermer, côté nord... Si vous voulez sortir d'ici, il faut mériter cette clé. Suivez-moi. Je vais vous montrer quelque chose...

 

Béatrice et François, bien obligés, suivirent l'homme dans l'allée latérale. Il boitait.

Tout était noir. Ici, on ne voyait aucune lumière, ni celle des maisons, pas même un réverbère. Nos deux amis se sentaient plongés dans le monde du silence oppressant de la nuit éternelle des morts.

Tenant toujours sa torche électrique allumée à la main, il éclairait d'un rayon furtif les tombes, à gauche, à droite, qui, immobiles et silencieuses, luisaient, menaçantes.

Tout impressionnait Béatrice et François : le calme étrange sous la lune argentée, l'homme qui boitait, le vent qui chuchotait pa...pa...à l'oreille, et surtout le nom de Raoul Hosman qu'il portait accroché à sa veste.

- Il devrait être mort, glissa François à l'oreille de sa copine.

- Il est mort, ils l'ont dit à la radio, répondit Béatrice.

 

Ils parvinrent à une chapelle en pierres grises, une simple chapelle de cimetière comme on en voit souvent. La porte était entrouverte. Les deux enfants remarquèrent une grande croix au faîte du toit. Cette croix penchée, menaçait de tomber.

Il ouvrit plus grand, d'un coup sec. Cela donnait sur un escalier qui descendait dans la profondeur de la nuit.

- Venez... venez... C'est en bas... Je vais vous montrer... quelque chose.

Il descendit l'escalier avec difficulté. Béatrice et François arrivèrent dans une cave froide, sombre, presque glacée. Il y régnait une odeur de moisi, de pourri.

Là, sur des socles gris, faits de pierre et de fer, se trouvaient des cercueils. Ils étaient alignés cinq, six, de chaque côté, sur deux étages.

L'un d'eux était entrouvert!

Nos amis faillirent pousser un cri en le voyant.

- Je n'arrive plus à fermer le couvercle, murmura l'homme. Il est trop rempli... Ça coince...

Il posa les clés sur ce cercueil. Puis sans plus faire attention aux deux enfants terrorisés, il remonta l'escalier et partit en boitant.

 

Profitant des dernières lueurs de la torche électrique qui s'éloignait, Béatrice et François tendirent la main, une main tremblante, pour saisir le trousseau de clés.

Leurs yeux s'habituaient à l'obscurité. Peu à peu, ils distinguèrent une paire de petites bottes blanches, posées sur le cercueil mal fermé. Il y avait une grenouille verte sur la botte de droite et une rouge sur celle de gauche. Qui les avait mises là? Ce même homme qui boitait? Raoul Hosman?

Puis ils aperçurent la main. Une main d'enfant. Elle passait par la fente du cercueil entrouvert.

Nos amis poussèrent un nouveau cri de terreur.

François osa pourtant prendre l'anneau de fer, puis les deux amis se sauvèrent par l'escalier. Ils coururent le long de l'allée principale et parvinrent à la grille cadenassée. Ils y introduisirent la clé et ouvrirent. Enfin, ils étaient dehors, sous la lumière rassurante d'un réverbère.

Ils refermèrent vite le cadenas derrière eux, pour que nul ne les suive, et se débarrassèrent du trousseau de clés en le jetant dans l'allée. Ils se précipitèrent à la maison de Béatrice. Là, rassurés, ils racontèrent aux parents leur effroyable aventure.

 

Le papa et la maman de la fillette contactèrent les autorités. Les deux amis avaient sans doute découvert les corps des deux pauvres petits tués par leur père. Et puis, il fallait en finir avec le fantôme du cimetière.

Les policiers dépêchés chez les parents de Béatrice furent fort intrigués par le récit de nos amis.

Après avoir noté leur déposition avec soin, policiers, parents, Béatrice et François, et même le bébé Nicolas dans les bras de sa maman, allèrent jusqu'au cimetière.

Comme la grille était fermée, et que le trousseau de clés était dans l'allée, le commissaire convoqua le cantonnier fossoyeur, celui qui creuse les trous dans les cimetières. C'est un homme simple, un peu fruste. Certains l'appellent parfois en terme moqueurs l'idiot du village.

L'homme arriva.

Il avait une salopette de travail et sa veste grise. Nos amis y aperçurent aussitôt la petite plaquette où luisait un nom : R. Hosman.

Un des policiers remarqua l'angoisse des deux enfants. Il observa leur regard inquiet. Il les interrogea.

- Est-ce ce monsieur qui vous a fait si peur dans le cimetière?

- Peut-être, bredouilla Béatrice.

- Je crois, renchérit François. Mais il faisait noir, et il braquait sa lampe de poche sur nous. Je ne suis pas tout à fait certain de le reconnaître.

Il fit sauter le cadenas. La grille était ouverte à présent. Nos amis indiquèrent l'emplacement de la chapelle dans laquelle se trouvaient les corps des petits enfants assassinés par leur père.

Se retournant, ils virent s'éloigner monsieur R. Hosman.

- Ne craignez rien, dit le policier. C'est Raymond Hosman, le frère de celui qui a tué son épouse et ses enfants et qui s'est tué ensuite. C'est un innocent. C'est l'idiot du village.

Béatrice et François frissonnèrent.

L'homme s'éloignait en boitant...