Isabelle
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Le coquatrix

La nuit tiède faisait briller ses étoiles et la lune pleine illuminait la terre de sa douce lueur argentée. Un coq chanta.

Isabelle ouvrit les yeux.

Le coq chanta encore.

Isabelle se leva et regarda par la fenêtre. Elle l'aperçut au fond du jardin.

- Que fait ce coq chez nous? Il devrait être à la ferme. Et pourquoi chante-t-il maintenant? C'est encore la nuit! On n'est pas au matin. Le soleil n'est pas levé. Il est fou celui-là.

Ce coq n'était pas seul. Regardant mieux, notre amie aperçut un crapaud. Prêtant l'oreille, elle l'entendit coasser.

- Que font-ils là tous les deux? se demanda la fillette.

Elle n'osa pas aller voir. Elle a cinq ans et demi, et ses parents ne veulent pas qu'elle se promène dehors, la nuit. Et tout le monde dormait à la maison.

Isabelle se recoucha et s'endormit en se disant que demain, elle demanderait à papa et maman.

 

Le lendemain matin, au petit déjeuner, Isabelle raconta ce qu'elle avait entendu pendant la nuit.

- Ce doit être un coquatrix, dit papa.

- Un coquatrix, fit la fillette, c'est quoi?

- C'est un coq qui pond un oeuf...

- Tu te trompes, papa, ce sont les poules qui pondent des oeufs.

- Je le sais bien, reprit le papa. Mais je te disais que ce que tu as entendu c'est un coq, qui pond un oeuf, qui est ensuite couvé par un crapaud pendant une nuit de pleine lune. Au matin, un lézard doré sort de l'oeuf, un coquatrix.

Isabelle courut au fond du jardin. Elle trouva un oeuf vide dans l'herbe et vit un joli lézard doré sur la barrière.

- Tu es très beau, murmura notre amie.

Elle tendit au lézard une miette de sa tartine qu'elle tenait à la main. Le petit animal l'avala d'un trait.

- Tu en veux encore? Tiens, dit la fillette en lui donnant un autre morceau.

Pour finir, toute la tartine de notre amie passa dans le ventre du petit lézard.

- Je reviendrai tantôt, après l'école. Attends-moi, je te donnerai encore à manger.

 

Isabelle retourna à la barrière en fin d'après-midi. Le coquatrix s'y trouvait.

Notre amie tenait un gros biscuit rond à la main. Maman venait de le lui donner pour son goûter.

La fillette tendit un morceau au lézard doré. Il l'avala d'un coup. Isabelle refit des miettes et tout le biscuit disparut dans le ventre du lézard.

 

Pendant le repas du soir, papa et maman annoncèrent qu'ils partaient chez des amis. Ils demandèrent à Bertrand, le plus grand frère d'Isabelle, celui qui a dix-neuf ans, de veiller à ce que la petite soeur soit au lit à huit heures au plus tard.

Notre amie prit sa douche, brossa ses dents et mit sa robe de nuit blanche à petites fleurs bleues. Elle se glissa dans son lit et appela son frère.

- Bertrand, tu me racontes une histoire?

- Laquelle veux-tu?

- Tu sais ce que c'est un coquatrix?

- Oui, papa en a parlé ce matin au petit déjeuner. C'est un lézard doré qui naît d'un oeuf pondu par un coq une nuit de pleine lune puis est couvé par un crapaud. Mais il y a quelque chose que papa ne t'a pas dit.

- Quoi cela?

- Ton lézard doré ne va pas vivre longtemps. Il mourra à la prochaine pleine lune, dans vingt-huit jours, exactement.

- C'est dommage.

- Oui, mais avant de mourir, à la nouvelle pleine lune, le coquatrix pondra un oeuf en or.

- Je le voudrais, dit Isabelle.

Elle s'endormit et rêva cette nuit-là d'oeufs et de lézards en or.

 

Tous les jours suivants, en revenant de l'école, Isabelle alla voir son lézard. Elle lui donna chaque fois son goûter, même si elle avait un peu faim. Puis elle le caressait du bout de son doigt.

Elle lui parlait et lui racontait sa journée ou bien des histoires qu'elle avait entendues.

Le coquatrix la regardait. Il avait l'air content. Et dans le ciel, la lune décrut, puis disparut, puis elle forma un nouveau croissant à l'envers, et qui se remplit peu à peu.

Le vingt-huitième soir, la lune était pleine.

Isabelle donna une dernière fois son goûter au lézard, une tartine à la confiture aux cerises. Le petit animal n'avait pas encore pondu son oeuf.

Notre amie fut obligée de rentrer à la maison pour le repas du soir, puis elle monta à la salle de bain. Elle passa sa robe de nuit et brossa ses dents.

Un fois dans sa chambre, elle courut à la fenêtre. Le lézard était encore sur la barrière, au fond du jardin.

Papa et maman vinrent donner leur dernier bisou. Isabelle serra son doudou et fit semblant de dormir en se tournant vers le mur. Les parents éteignirent la lumière et fermèrent la porte en lui disant bonne nuit.

Isabelle attendit que Benjamin, son frère de sept ans et demi, arrive. Les deux enfants partagent la même chambre. Le garçon dort sur le lit superposé.

Notre amie, tournée vers le mur, l'entendit monter à l'échelle du lit.

- Bonne nuit, Isabelle.

La fillette ne répondit pas. Elle fit semblant de dormir.

 

Quelques minutes plus tard, notre amie se leva sans bruit. Elle ôta sa robe de nuit, passa sa salopette en jean bleu et mit ses tennis aux pieds. Puis elle sortit de la chambre et referma la porte derrière elle.

Elle descendit l'escalier et traversa la cuisine. Elle ouvrit la porte qui donne dans le jardin et courut à la barrière.

Le lézard n'y était plus.

- Zut, dit la fillette. Il est parti.

Elle l'aperçut dans l'herbe de la prairie aux fleurs. Il allait vers la rivière.

 

Bravant l'interdit de ses parents, Isabelle se glissa sous la barrière et suivit son lézard dans la nuit. La pleine lune brillait dans le ciel, répandant sa belle lumière argentée.

Notre amie arriva au bord de l'eau.

Le coquatrix se dirigeait vers le petit pont de bois qui porte la route qui vient de l'église du village, longe les champs, puis entre dans la forêt.

Le lézard emprunta le pont mais Isabelle s'arrêta. Une grosse tortue se trouvait là.

 

- On ne passe pas, dit-elle.

- Pourquoi?

- Si tu veux passer sur le pont, tu dois répondre à trois de mes questions.

- Bon, je t'écoute, fit notre amie.

- Première question. Quand la vache était petite, elle était un veau.

- Oui, dit Isabelle.

- La poule était un poussin, le cheval un poulain.

- Je sais cela.

- Et le coq, il était quoi quand il était petit?

Isabelle répondit sans hésiter : Un poussin.

- Bravo, fit la tortue.

Toi qui me lis, tu savais cela?

- Deuxième question. Je te nomme trois animaux que tu connais bien. La vache, l'éléphant et l'ours. Lequel ne sait pas sauter?

Tu connais la réponse?

- L'éléphant, lança Isabelle.

- Très bien. La dernière question, promit la tortue. Voici quatre animaux : La chauve-souris, la poule, le dauphin, le hérisson. Lequel n'a pas de dents?

- La poule, affirma notre amie.

- Tu peux passer, dit la tortue.

 

Isabelle traversa le pont, mais pendant ce temps, le lézard était parti.

- Ou est-il? songea tout haut la fillette. Peut-être est-il allé jusqu'au bord de l'étang.

La nuit était belle. Les roseaux dansaient doucement au bord de l'eau. Quelques canards se poursuivaient en cancanant de l'autre côté de la mare. Isabelle entendit coasser des grenouilles. Le reflet de la pleine lune brillait comme des diamants à la surface de l'eau. Un chien aboya au loin.

Le coquatrix était immobile sur une pierre plate au bord de l'eau noire.

Isabelle se pencha et tendit les doigts pour le caresser.

 

Les roseaux bougèrent fort près d'elle. Un garçon s'approcha de notre amie.

Elle ne l'avait jamais vu au village.

- Ce n'est pas la peine de caresser ton lézard, dit-il, il est mort.

- Je le vois bien, répondit Isabelle. Je savais qu'il allait mourir ce soir. Mon grand frère me l'avait dit. Mais je voulais avoir son oeuf en or. Comment t'appelles-tu?

- Kappa. Je suis Kappa. J'ai ramassé l'oeuf en or du coquatrix.

- Ce n'est pas juste, répliqua Isabelle. Tu ne peux pas l'avoir. Tu n'as rien fait pour lui. Moi, je lui ai donné mon goûter tous les jours. Et je lui parlais, je lui racontais des histoires. Je suis son amie.

- Moi, je lui ai donné la vie.

- Ce n'est pas vrai. C'est un coq qui a pondu l'oeuf et un crapaud l'a couvé toute la nuit. C'est lui qui lui a donné la vie.

- Je suis ce crapaud.

- Tu es un crapaud? s'étonna la fillette.

Isabelle regarda Kappa avec plus d'attention. Le garçon avait une peau brune et des gros yeux verts.

- Tu es un crapaud?

- Oui. Un crapaud qui a la chance de toucher l'oeuf en or d'un coquatrix une nuit de pleine lune prend la forme d'un garçon jusqu'au lever du soleil. Il est un Kappa avant de redevenir crapaud au matin.

Isabelle, impressionnée, n'osait plus rien dire.

- Je vais te donner l'oeuf en or. Mais je te demande, chaque nuit de pleine lune, de prendre l'oeuf et d'aller le poser au fond de ton jardin.

- Pourquoi?

- Je viendrai le toucher et je serai un garçon toute la nuit. Je te raconterai des histoires d'étang. Tu connaîtras les secrets des roseaux et des libellules. Je te dirai des aventures de grenouilles et des crapauds, autant que tu voudras.

- Je le ferai, promit Isabelle.

Notre amie revint à la maison. Elle ferma la porte de la cuisine et remonta l'escalier en silence. Tout le monde dormait.

Elle entra dans sa chambre et cacha l'oeuf en or au fond de son tiroir.

Depuis cette nuit-là, elle demande chaque mois à ses parents quel soir la lune est pleine. Et ces soirs-là, elle prend l'oeuf en or du coquatrix et sort le poser dans l'herbe au fond du jardin.

Un crapaud arrive et touche l'oeuf avec sa patte. Il devient un Kappa.

Alors il s'assied près de notre amie et lui raconte des histoires merveilleuses sous la lumière de la lune.