Isabelle
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Le bracelet aux 7 voeux

Une sorcière a traversé le village où vivent Isabelle et sa famille.

C'était vers minuit. Tout le monde dormait. Personne ne l'a vue.

La sorcière marchait vite et en silence. Elle suivit la route en terre qui longe l'église puis passe dans les champs. Ça mène à la forêt.

Elle s'arrêta au petit pont de bois, au-dessus de la rivière.

Là elle se pencha un instant pour regarder l'eau qui passe. Le reflet de la lune brillait à la surface des petites vagues.

La vieille femme détacha un bracelet qu'elle avait au poignet. C'était un bracelet de cuir noir, plat, et décoré par sept coccinelles rouges. Elle murmura quelque chose, puis le jeta dans l'eau.

Elle pénétra ensuite dans la forêt et disparut. On ne l'a jamais revue.

 

Le lendemain, un samedi, Isabelle partit dans l'après-midi se balader le long de la rivière qui coule derrière chez elle.

Du haut de ses cinq ans et demi, elle ne va jamais très loin. Papa et maman ne veulent pas qu'elle se perde dans la forêt. Le soleil brillait et les oiseaux chantaient.

Elle arriva au petit pont de bois et se pencha pour regarder passer des poissons. Elle aperçut un objet dans l'eau, entre les pierres.

Isabelle, qui ne sait pas que c'est un bracelet de sorcière, descendit le long du pont et se glissa entre les roseaux. Elle arriva au bord de l'eau. Elle se mit pieds nus et entra dans le courant.

Elle ramassa le bracelet puis remonta sur le pont.

La fillette compta les coccinelles collées sur le cuir. Il y en avait sept. Puis elle passa la gourmette autour de ses doigts et la glissa à son poignet droit.

Elle entendit alors une voix qu'elle ne connaissait pas.

 

- Bonjour! Comment t'appelles-tu?

- Isabelle.

Notre amie se retourna pour voir qui lui parlait. Il n'y avait personne.

- Je suis là, dans le bracelet. Merci de m'avoir sortie de l'eau. Tu as l'air bien gentille. Aimes-tu recevoir des cadeaux?

- Oui.

- Je peux, si tu veux, t'en offrir sept.

- Je veux bien.

- Une seule condition, dit la voix. Après les avoir reçus, tu devras m'obéir sept fois.

- Que devrais-je faire?

- Ce que je te dirai.

Qu'en penses-tu, toi qui écoutes cette histoire? Aurais-tu accepté les cadeaux? Oui? Mais après tu aurais été obligé d'obéir sept fois... sans savoir ce qu'on va te demander de faire...

Isabelle accepta. Aussitôt le bracelet rétrécit et serra le poignet de notre amie. Elle ne pouvait plus l'enlever.

 

- Que veux-tu comme premier cadeau? dit la voix.

- J'ai toujours rêvé d'avoir un petit lapin blanc, dans une jolie cage dorée.

- Très bien. Retourne chez toi. Le lapin t'attend dans ta chambre.

Isabelle courut à la maison, monta l'escalier en trombe et ouvrit la porte de sa chambre. Il y avait un lapin doré dans une cage blanche!

- Ce n'est pas tout à fait ce que j'avais demandé, dit notre amie en parlant au bracelet.

Elle s'aperçut qu'il manquait une coccinelle. Il en restait six.

 

- Bon, que veux-tu maintenant? Deuxième cadeau.

- Je voudrais une poupée avec des tresses blondes et une salopette bleue, comme moi.

- Regarde sur ton lit.

Isabelle se retourna. Il y avait une poupée qui portait une salopette jaune. Elle avait des tresses noires.

- Tu triches, dit Isabelle. Je voulais le contraire.

Le bracelet ne répondit rien. Il n'y avait plus que cinq coccinelles.

 

- Continuons. Que veux-tu recevoir à présent?

Notre amie était à court d'idées. Tout cela allait trop vite pour elle.

Tout à coup, Isabelle trouva.

- Je peux demander quelque chose pour mes grands frères? J'en ai trois. Bertrand a dix-neuf ans, Benoît en a treize et Benjamin, qui partage ma chambre, en a sept et demi.

- Oui, tu peux, si tu veux, dit la voix.

- Benjamin est gourmand. Il adore le chocolat aux noisettes. Je voudrais pour lui le plus gros bâton de chocolat aux noisettes qui existe au monde.

Une grande boîte apparut sur le tapis. Isabelle appela son frère et l'ouvrit avec lui. Elle contenait six cent soixante-six petits bâtons de chocolat aux noisettes.

- Tu triches, bracelet. Tu ne donnes jamais exactement ce que je veux.

Benjamin était très heureux. Il embrassa sa petite soeur et ouvrit un premier bâton qu'il dévora avec plaisir.

Il restait quatre coccinelles sur le bracelet.

 

- Je sais ce qui ferait plaisir à Benoît, reprit Isabelle. L'autre jour il voulait que papa et maman lui offrent un coffret pour sa console de jeux. La guerre des étoiles. Ils ont répondu que cela coûtait trop cher. Tu peux me le donner?

- Préviens ton frère, il va l'avoir dans cinq minutes, murmura la voix.

Isabelle courut annoncer la bonne nouvelle à son grand frère.

Il fit soudain très sombre dehors. Comme si la nuit était tombée.

Soudain, un superbe feu d'artifice apparut dans le ciel. Les fusées se succédaient à un train d'enfer, illuminant l'espace de couleurs éclatantes. Le spectacle dura plusieurs minutes et fut de toute beauté.

Mais de nouveau, la réponse du bracelet n'était pas ce que la fillette attendait de lui. Elle n'avait pas demandé un feu d'artifice, mais un jeu vidéo. La sorcière ne sait peut-être pas ce que c'est...

Il restait trois coccinelles.

 

- Pour Bertrand, écoute bien, dit Isabelle. Il adore lire. Je veux un gros livre, avec plein d'histoires passionnantes à découvrir.

Le livre apparut aussitôt sur le bureau du grand frère. La fillette s'en saisit et se tourna vers son frère de dix-neuf ans.

- Tiens, Bertrand. C'est pour toi, dit Isabelle avec un beau sourire.

Le jeune homme ouvrit le livre, somptueusement décoré. Il voulut lire les premières lignes en présence de sa petite soeur, mais c'était écrit en chinois!

 

Il restait deux coccinelles sur le bracelet.

Isabelle décida de faire plaisir à papa et à maman.

Pour maman, elle demanda un beau, grand, très grand bouquet de fleurs.

Un cactus apparut au milieu du salon, couvert de papillons qui s'envolèrent bien vite par la fenêtre. Le cactus était si grand qu'il touchait le plafond.

Maman le trouva très joli, mais un peu encombrant.

Isabelle n'était pas contente.

- Tu triches chaque fois. Tu ne donnes jamais ce que je te demande.

 

- Et pour ton père, tu veux quoi? dit la voix dans le bracelet qui ne possédait plus qu'une seule coccinelle.

- Mon papa écrit beaucoup et souvent, répondit notre amie. Il aime l'encre noire. Je voudrais pour lui, un beau stylo en or.

Isabelle vit arriver un luxueux stylo noir qui écrivait en doré.

La dernière coccinelle avait disparu. Il ne restait que le bracelet de cuir accroché au poignet de notre amie.

 

Sept fourmis rouges apparurent.

- A présent, dit la voix, tu vas m'obéir sept fois...

 

- Que dois-je faire? demanda Isabelle.

- Prends des ciseaux et coupe tes deux tresses.

- Couper mes deux tresses! Mais maman va croire que je suis devenue folle.

- C'est ce que je veux, dit la voix dans le bracelet, et ce n'est qu'un début.

Notre amie avait envie de pleurer. Elle aime ses belles tresses et en est très fière.

Elle descendit l'escalier et prit la paire de ciseaux qui se trouve dans le tiroir de la cuisine.

- Je vais être affreuse, dit Isabelle. Je vais ressembler à un garçon.

Puis tout à coup, elle eut une idée.

- Tu veux que je coupe les deux tresses?

- Oui.

Notre amie retourna à sa chambre et coupa les deux tresses de sa poupée. Celle qu'elle venait de recevoir du bracelet.

- Tu triches, dit la voix.

- Toi aussi tu as triché, répondit Isabelle.

Une fourmi rouge avait disparu. Il en restait six.

 

- Et maintenant? Que veux-tu que je fasse?

- Tu coupes dans ta salopette.

- Maman sera fâchée si je fais cela. Je ne veux pas t'obéir.

- Tu refuses?

- Oui.

Le bracelet serra le poignet d'Isabelle de plus en plus fort.

- Arrête, cela fait mal, cria la fillette.

- Alors obéis.

Notre amie regrettait maintenant d'avoir accepté les sept cadeaux. Elle n'aurait jamais dû tolérer d'obéir sans savoir ce qu'on lui demanderait de faire. Il fallait se débarrasser de ce maudit bracelet.

Elle prit les ciseaux et tenta de le couper. Impossible. Cela faisait encore plus mal, comme si elle se coupait un doigt. Il fallait obéir.

- D'accord. Je vais le faire, dit-elle.

Isabelle venait d'avoir une idée.

Elle descendit l'escalier et entra dans le garage. Une vieille salopette en jean y est pendue à un clou. Les grands frères d'Isabelle l'ont mise à tour de rôle quand ils étaient petits garçons. Elle est usée, délavée, trouée. Mais notre amie la met quand elle va jouer à la rivière, derrière chez elle. Ainsi vêtue, elle peut se salir autant qu'elle veut.

Isabelle la prit et coupa dedans.

- Voilà, dit-elle triomphante. J'ai fait ce que tu as demandé. J'ai coupé dans la salopette.

Il restait cinq fourmis rouges sur le bracelet.

 

- Va voir ton frère Benjamin, et tire lui la langue trois fois.

- Il va me prendre pour une folle!

- Tant pis pour toi.

Isabelle réfléchit un instant.

- Mais, oui, bien sûr, dit-elle. Quelle bonne idée!

La fillette descendit au salon et décrocha le cadre où se trouve une photo des quatre enfants. Isabelle regarda Benjamin droit dans les yeux et trois fois, elle lui tira la langue.

- Voilà, dit-elle triomphante. Je l'ai fait.

- Je suis tombée sur une petite fille intelligente, dit la voix. C'est bien ma chance! Mais si tu crois que tu vas continuer à te moquer ainsi de moi, tu te trompes.

Il restait quatre fourmis rouges sur le bracelet.

 

- Occupons-nous de ton frère de treize ans, dit la sorcière. Va à la cuisine, prends un grand verre, remplis-le d'eau et de glaçons, puis va le verser dans le cou de Benoît.

Isabelle descendit lentement l'escalier. Elle hésitait. Son frère ne serait pas content du tout. Il allait sans doute se fâcher.

La mort dans l'âme, elle prit un grand verre dans l'armoire et y versa de l'eau du robinet. Puis elle y mit des glaçons.

Elle remonta l'escalier la peur au ventre. Benoît allait être très en colère. La main de notre amie tremblait et les glaçons s'entrechoquaient dans le verre.

Puis d'un coup, le visage la fillette s'illumina. Elle but toute l'eau et avala les glaçons.

Ensuite elle entra dans la chambre de Benoît et inclina le verre dans son cou. Il ne restait plus une seule goutte d'eau.

- Vilaine gamine, dit la voix qui s'énervait. Tu m'as de nouveau trompée. Tu es très débrouillarde, mais je vais t'avoir.

Le bracelet ne comportait plus que trois fourmis rouges.

 

- C'est le tour de Bertrand, ton frère de dix-neuf ans. Je sais qu'il a peur des araignées. Prends-en une grosse quelque part et pose-la sur son lit.

Isabelle n'aime pas non plus ces animaux-là. Quand elle en voit une dans sa chambre, elle appelle Benoît.

- Je n'oserai jamais en prendre une en main, se dit tout haut notre amie.

Puis une idée lui vint. Elle sourit malicieusement.

- Tu veux que je mette une grosse araignée sur le lit de mon grand frère? C'est bien cela que tu demandes?

- Oui, fit la voix.

- Bon, je t'obéis.

Isabelle retrouva au fond de son tiroir la grosse araignée que son ami David lui avait un jour offerte. Elle la posa sur l'oreiller du lit de Bertrand.

Quand le garçon se tourna, il eut d'abord un peu peur puis il éclata de rire en voyant l'animal en plastique.

- Très drôle, dit-il à sa petite soeur.

Isabelle regarda le bracelet, il restait deux fourmis rouges.

 

- Ta maman, à présent. Retourne à la cuisine. Prends le paquet de sel dans l'armoire, et verse-le, en entier, dans la casserole de soupe.

- Mais on ne pourra pas la boire, s'écria Isabelle.

- Tant pis. Et ainsi, toute ta famille se moquera de toi et en plus, tu seras punie.

Mais notre amie avait déjà son idée.

Elle entra dans la cuisine et saisit une grande casserole vide et propre. Elle la posa sur la table. Puis elle y versa tout le contenu du paquet de sel.

- Et voilà, dit-elle. Le sel est dans la soupière.

 

- Tu crois m'échapper, maudite gamine! Tu te crois plus intelligente que moi. Tu te trompes. Allons dans le bureau de ton papa. C'est son tour. Et cette fois tu vas m'obéir et puis te faire bien punir. Tu vas prendre les gros marqueurs qui sont dans ton cartable et dessiner une araignée géante sur le mur. Une araignée toute noire, avec huit longues pattes rouges.

Isabelle réfléchit.

- L'araignée doit être sur le mur blanc?

- Oui, ainsi, tu seras punie et traitée de petite folle.

Isabelle prit un vieux drap de lit blanc. Elle y dessina l'araignée géante. Puis elle choisit quatre punaises et fixa le drap sur le mur.

- Et voilà, dit-elle. C'est fini. Je t'ai obéi sept fois.

 

La dernière fourmi rouge venait de disparaître.

Le bracelet se détacha du poignet de notre amie et tomba sur le tapis. Il se tortilla comme un ver de terre puis disparut.

Papa trouva l'araignée amusante, puis proposa à Isabelle d'aller la mettre sur le mur du garage.

 

Drôle de bracelet, songea Isabelle. Il s'est moqué de moi, car il n'a jamais donné les cadeaux que je lui demandais. Mais je me suis bien débrouillée. Je n'ai fait aucun mal à maman, à papa et à mes frères. Je les aime trop.