Isabelle
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Le petit poisson

Notre petite amie Isabelle jouait au jardin un samedi après-midi.
Tout à coup, on sonna à la porte. Elle courut ouvrir car elle est très curieuse. C'était justement son copain David. Lui, il a déjà six ans.

- Bonjour Isabelle, tu veux venir à la pêche avec moi?

- Oh oui, se réjouit Isabelle mais je n'ai pas de canne à pêche.

- Ça ne fait rien, moi j'en ai deux. Je t'en prêterai une.

- Papa, maman, demanda Isabelle, est-ce que je peux aller à la pêche avec mon copain?

- Vous n'allez pas trop loin j'espère, demanda maman.

- Non, répondit David. Nous irons derrière le champ de fleurs, le long de la petite rivière.

Isabelle partit avec son ami. C'était la première fois de sa vie qu'elle allait à la pêche. Elle avait un grand sourire. Elle était très heureuse.
Ils atteignirent le fond du jardin.

Là, ils passèrent sous la barrière car Isabelle ne sait pas l'ouvrir puis ils traversèrent le champ de fleurs. Ils se glissèrent sous les pointes de barbelés de la vieille clôture au bout du pré et parvinrent au bord de l'eau. Isabelle était très impatiente d'attraper son premier poisson.

- Tiens, je te donne cette canne à pêche-ci, dit David.

- Merci, dit Isabelle en souriant.

Elle trempa aussitôt le hameçon dans l'eau.

- Pas comme ça dit, expliqua David. Pourquoi veux-tu que les poissons viennent mordre si tu ne les attires pas? Il faut d'abord accrocher un appât.

- C'est quoi un appât? demanda Isabelle.

- Un appât, c'est un morceau de ver de terre par exemple.

Beurk, songea Isabelle.
Elle fit la moue.

- Je n'ai pas de ver de terre.

- Moi, j'en ai apporté, répondit David.

Il ouvrit une boîte en fer. Cela grouillait de vers. Isabelle les observa d'un air dégoûté.

- Attends. Je vais t'en accrocher un moi-même.

Le garcon prit un petit ver de terre et le fixa au hameçon d'Isabelle.

- Voilà, maintenant tu peux tremper ta canne à pêche dans l'eau.

Isabelle mouilla l'hameçon et regarda. David fit de même. Ils étaient debout l'un près de l'autre au soleil, au bord de l'eau. Les oiseaux chantaient l'été.

- Quand est-ce que le petit poisson va venir? demanda Isabelle.

- Tais-toi, répondit David. Il faut attendre. Il faut un peu de patience.

Isabelle regarda de nouveau dans l'eau.

- J'en ai vu passer un. Il ne s'est pas arrêté.

- Si tu parles tout le temps, s'énerva David, ils ne vont jamais s'arrêter, les poissons.

- Ah bon, murmura Isabelle.

Après deux minutes, elle se tourna vers son copain.

- Tu crois que je vais attraper un gros poisson?

- J'en sais rien, mais tais-toi, sinon tu ne prendras rien du tout.

- On ne peut vraiment pas parler? regretta Isabelle.

- Oui, il faut se taire.

- Ce n'est pas très amusant la pêche, maugréa notre amie.

- Tais-toi!

- Bon, je me tais.

Puis, après quelques secondes de silence.

- Je ne dis plus rien.

- Tu vas te taire? fit le garçon.

Isabelle se mit à chanter.

- Au clair de la lune, mon ami Pierrot...

- Isabelle, cria David, arrête de parler et de chanter.

- On peut même pas chanter? On peut rien dire? Ce n'est pas amusant.

Isabelle posa sa canne à pêche sur le sol, le hameçon dans l'eau et s'en alla un peu plus loin en aval. Là, elle se mit pieds nus et entra dans l'eau. Elle joua à lancer des cailloux et regardait les ronds s'éloigner au fil du courant.

David l'appela dix minutes plus tard.

- Viens vite, Isabelle, je crois que tu as attrapé un poisson.

Notre amie revint rapidement et regarda. Elle ne vit rien dans les reflets du courant. Elle leva la canne à pêche et sortit de l'eau un joli poisson tout blanc d'environ huit centimètres.

- C'est ton premier poisson Isabelle, félicita David.

Notre amie était très heureuse et très fière.

- J'ai un poisson, j'ai un poisson, criait Isabelle. Oh, que je suis contente.

- Je vais te le détacher, proposa David.

- Oh, il s'est fait mal, murmura notre amie. Attention. Tu vas lui faire mal avec le crochet qui est dans sa bouche. Pauvre petit poisson.

David retira rapidement le crochet fixé à la mâchoire.

- Mon pauvre petit poisson, gémit Isabelle. Il a mal. Il saigne. Mon pauvre petit poisson. C'est de ma faute.

Des larmes coulèrent sur ses joues.
David prit le poisson et le glissa dans un petit seau qui contenait de l'eau.

- Voilà, il est pour toi.

Mais maintenant, Isabelle pleurait.
David était ennuyé. II ne savait trop que faire avec son amie. Il l'observa en silence un instant, puis lui proposa de la reconduire à sa maison.
Il empoigna les deux cannes à pêche, le seau et sa boîte de vers de terre et fit passer son amie dans le champ de fleurs. Ils furent bientôt devant la porte de la cuisine.

- Tiens, dit-il, voilà ton poisson. Tu me rendras le seau un autre jour.

Et David partit.

Isabelle avait encore des larmes aux yeux quand elle entra dans la maison.

- Maman!

- Oui, ma chérie.

- J'ai un petit poisson.

- Bravo Isabelle.

- Mais je crois qu'il est très malheureux. Il a mal, maman, parce qu'il s'est blessé à sa bouche en mangeant le ver de terre qui était mis sur le hameçon. Tu veux bien me donner une grande bassine? Je voudrais qu'il ait plein d'eau pour pouvoir nager.

Maman prit la bassine qui se trouvait dans l'armoire et la remplit à moitié.
Isabelle versa doucement le contenu du seau avec le petit poisson qui s'empressa aussitôt de se mouvoir dans l'eau. Notre amie le regardait.

- Pauvre petit poisson. Maman, il faut lui donner à manger. Tu as de la nourriture pour les poissons?

- Non, je n'en ai pas.

- On va aller en acheter au magasin, fit Isabelle insistante.

- On est dimanche, ma chérie, tout est fermé. Tu n'as qu'à prendre une tranche de pain pour lui donner de toutes petites miettes.

Isabelle dispersa les miettes de pain à la surface de l'eau. Le petit poisson vint plusieurs fois y goûter.

- Je crois qu'il a encore mal à sa bouche. Pauvre petit poisson. Je suis triste de l'avoir sorti de la rivière. Je veux le reconduire chez sa maman, dans le ruisseau.

- Pas maintenant ma chérie, ce n'est pas possible. Va te laver les mains, on passe à table.

Isabelle ne voulut pas manger ce soir-là. Elle pleurait tout le temps. Ses grands frères se moquaient un petit peu d'elle. Puis, elle pleura sous la douche mais ça ne se voyait pas parce que ses larmes se mêlaient à l'eau qui coulait. Ensuite, elle mit sa robe de nuit blanche avec des petites fleurs bleues et redescendit vers la cuisine.
Elle glissa sa main dans l'eau, pour caresser son petit poisson. Il ne bougeait pas beaucoup. Elle le frôla doucement.

- Petit poisson, je te demande pardon de t'avoir fait mal et de t'avoir sorti de la rivière. Je te reconduirai dans l'eau demain et tu pourras retrouver ta maman. Je te le promets, murmura Isabelle d'une voix très triste et très malheureuse.

Puis elle monta dans sa chambre, elle se glissa dans son lit et saisit son doudou. Elle s'endormit en pleurant.

Isabelle s'éveilla dans la nult. Quelle heure pouvait-il être? Elle n'en savait rien. Mais je puis te dire qu'il était une heure du matin. Tout le monde dormait dans la maison. Papa, maman, Bertrand, Benoît et Benjamin, celui de sept ans et demi. Il est sur le lit superposé au-dessus d'Isabelle.
Notre amie ouvrit les yeux. Aussitôt, elle pensa à son petit poisson. Elle se leva sans bruit. Elle ouvrit la porte de sa chambre et descendit l'escalier. Elle entra dans la cuisine. La bassine était éclairée par un rayon de lune. Le petit poisson ne bougeait pas.

- Tu dors, petit poisson? murmura Isabelle.

Elle mit sa main dans l'eau et la remua un peu.

- Tu es malheureux. Tu veux retourner dans ta rivière, dit-elle d'une petite voix émue et triste. Je vais te reconduire tout de suite. Attends. Je vais m'habiller. Je reviens dans un instant.

Isabelle remonta à sa chambre. Ella passa sa vieille salopette en jean et mit ses sandales de gym. Puis elle redescendit l'escalier.
Elle prit le seau de son copain David, et, y versant l'eau du bassin, elle y glissa le poisson. Elle ouvrit ensuite la porte de la cuisine et fit jouer le verrou pour ne pas être bloquée dehors. C'est arrivé dans une autre aventure.
Elle traversa le jardin.
L'herbe était humide de rosée. Les pieds d'Isabelle furent bientôt mouillés ainsi que le bas de sa salopette. Elle passa doucement sous la barrière, sans renverser l'eau du petit seau. Elle traversa le champ de fleurs. Ce ne fut pas facile de ramper sous les barbelés à cause du seau, mais elle réussit pourtant. Elle arriva au bord de l'eau. On voyait danser le reflet de la lune aux creux des petites vagues.

- Voilà petit poisson. Voici ta rivière. Je vais te verser dedans. Tu vas retrouver ta maman.

Isabelle se tut un instant. Elle regarda dans le seau à la lueur de la lune.

- Tu ne bouges pas petit poisson... Tu n'es pas mort quand même?

Isabelle inclina le seau. Elle versa doucement l'eau dans celle de la rivière. Le petit poisson s'éloigna au gré du courant. Les reflets de la lune brillaient comme des diamants. C'était très beau.
Isabelle cueillit le plus de fleurs qu'elle pouvait: des jaunes, des bleues, des blanches et elle les jeta dans l'eau.
Je crois que jamais petit poisson n'eut un aussi beau cortège de fleurs et de brillants diamants de lune.
Isabelle resta immobile un moment puis elle retourna à la maison. Elle repassa le champ de fleurs et traversa son jardin. Elle pénétra dans la cuisine, referma la porte et remonta dans sa chambre.
Et pendant tout le trajet, Isabelle ne cessa de pleurer.
Elle n'est jamais plus retournée à la pêche, de toute sa vie.


Je dédie ce conte à la mémoire du seul petit poisson que j'ai pêché autrefois...