Isabelle
Retour Imprimer

La grenouille bleue et le canard rouge

Derrière la maison d'Isabelle, il y a le jardin. Au fond de ce jardin se trouve une barrière. Lorsqu'elle passe la barrière, elle entre dans le champ de fleurs. Au bout du champ de fleurs, après une clôture de barbelés, coule la petite rivière. Parfois Isabelle se promène sur la berge de cette rivière. En la remontant ainsi, elle arrive au petit pont de bois. Il porte la route qui quitte le village et va dans la forêt. Lorsqu'on passe ce petit pont de bois, on arrive à l'étang.

Isabelle, qui a cinq ans et demi, aime de s'asseoir là, sur un tronc d'arbre couché. Elle fait de toutes petites miettes de biscuits, toutes petites car elles ne sont pas destinées aux canards. Elles les pose autour d'elle et les libellules viennent les manger. Isabelle adore les libellules. Surtout les bleues qui sont si jolies à regarder.

Ce jour-là, elle venait d'arriver lorsque, sautant sur des nénuphars ronds, une petite grenouille s'approcha. Chose incroyable, elle était bleue, bleue comme le ciel bleu. Isabelle n'en croyait pas ses yeux.

Un instant plus tard, venu du milieu de la mare, elle aperçut un canard aux plumes rouges, toutes rouges comme une tomate bien mûre.

- Il faut que je raconte cela à papa et à maman, se dit notre amie.

Elle se leva et courut à la maison. Elle ne fut pas très bien reçue. Papa affirma qu'une grenouille bleue et un canard rouge, cela n'existe pas. Maman prétendit qu'Isabelle s'était trompée dans les couleurs.

Quant aux trois grands frères, Bertrand, dix-neuf ans, Benoît, treize ans et Benjamin, sept et demi et qui partage la chambre d'Isabelle, ils ne se sont pas privés de se moquer de leur petite soeur.

- Tant pis si vous ne me croyez pas, dit-elle. Moi, je sais bien que c'est vrai, parce que je les ai vus.


Le lendemain, Isabelle repassa la barrière du fond du jardin, longea la rivière, franchit le pont de bois et s'assit au bord de l'étang. De nouveau, elle vit la grenouille bleue et le canard rouge venir vers elle.

- Dommage que papa et maman ne soient pas là. Ils verraient bien que j'ai raison s'ils vous voyaient, soupira notre amie.

- On ne te croit pas? demanda le canard rouge.

- Non, ils se sont même moqués de moi à la maison, murmura Isabelle.

- Ils se sont moqués de toi. Ils ne sont pas très gentils, dit la grenouille bleue.

- Et vous parlez en plus, s'étonna soudain Isabelle.

- Oui, nous ne sommes pas des animaux comme les autres. Mais, puisqu'on ne te croit pas, nous allons t'aider, fit la grenouille.

- Moi, dit le canard rouge, je vais te remettre une bille rouge comme mes plumes.

- Elle est belle, songea Isabelle.

- Oui. Malheureusement, tu devras me la rendre. Mettons dans trois jours.

- D'accord, promit la fillette.

- Fais bien attention à cette bille, poursuivit le canard. Elle a un étrange pouvoir. Il ne faut jamais la mettre au soleil. Si tu la laisses au soleil, elle va chauffer, chauffer, de plus en plus. Elle brûlera tout ce qui est autour d'elle. Elle peut même provoquer un incendie.

- J'ai bien compris, remercia Isabelle. Je la placerai toujours à l'ombre.

- Quant à moi, enchaîna la grenouille bleue, je vais te prêter une bille bleue, bleue comme moi, bleue comme le ciel bleu. Méfie-toi, cette bille a également un pouvoir étrange. Il ne faut pas qu'elle se trouve la nuit dans un rayon de lune, car si la lumière de la lune tombe sur elle, il va faire froid, de plus en plus froid. Tout va geler. La neige apparaîtra. Cette bille change tout en glace et en givre autour d'elle.

- D'accord, j'ai bien compris, répéta Isabelle.

- Et surtout petite fille, avertirent ensemble le canard rouge et la grenouille bleue, il ne faut jamais que la bille bleue et la bille rouge se rencontrent ou se cognent, car si elles se touchent, il se passera quelque chose de terrible.

- Quoi ça? demanda Isabelle.

- Nous n'allons pas te le dire. Sois prudente et à bientôt.

- Merci, lança Isabelle en se levant.

Notre amie revint chez elle rapidement.


Arrivée à la maison, Isabelle montra les deux billes à ses parents. Elle les avait glissées chacune dans une poche différente de sa salopette jaune, ainsi les billes ne risquaient pas de se rencontrer.

Papa ne voulut de nouveau pas croire sa petite fille.

- Cette bille est tout à fait ordinaire, ma chérie. On t'a raconté n'importe quoi. Viens avec moi au jardin. Il y a du soleil. Je vais te montrer que cette bille n'a aucun pouvoir.

Papa prit la bille rouge et la plaça dans l'herbe, au grand soleil. En quelques instants, la bille devint tellement brûlante que l'herbe autour d'elle noircissait. Un cycle de petites flammes apparut et tous furent bien obligés de croire notre amie. Il fallut jeter deux seaux d'eau pour éteindre le feu et refroidir la bille. Isabelle courut la mettre à l'ombre. Dès qu'elle fut moins brûlante, Isabelle la glissa de nouveau dans l'une de ses poches. Pas avec la bille bleue, évidemment.


Ce même jour-là, l'après-midi, David, un des meilleurs copains d'Isabelle, vint jouer avec son amie. Un certain moment, Isabelle lui montra ce qu'elle avait reçu de la grenouille bleue et du canard rouge.

- Qu'elles sont belles, déclara David. Tu m'en donnes une?

- Je ne peux pas t'en donner, répondit Isabelle. Je ne peux pas t'en donner, parce que je dois les rendre. Ce n'est pas à moi.

- Tu me prêtes la rouge jusqu'à demain?

Isabelle accepta. Ils jouèrent encore un peu, puis David retourna chez lui.

Si tu m'as bien écouté ou bien lu, tu auras remarqué qu'Isabelle a oublié de prévenir son ami de l'étrange pouvoir brûlant de la bille rouge.

David revint à sa maison et joua avec la bille un moment sur le tapis du salon. Pas de danger, c'était à l'ombre. Puis sa maman lui proposa de regarder un petit dessin animé à la télévision. David vint s'asseoir près de sa mère, après avoir posé la bille sur un coussin du fauteuil du salon. Ce coussin était au soleil!

Quelques minutes plus tard, la maman de David s'essuya le front. Elle transpirait.

- Comme il fait chaud. Je vais couper le chauffage.

La maman se leva, regarda le thermostat, mais le chauffage était éteint.

- Moi aussi j'ai trop chaud, gémit David.

Il ôta son t-shirt et se mit torse nu.

Le papa du garçon entra à son tour au salon.

- Qu'il fait chaud dans cette maison. Les radiateurs doivent être brûlants.

II posa sa main sur un radiateur. Ils étaient froids.

- Que se passe-t-il? On sent une odeur de brûlé.

Soudain, tournant les yeux vers le fauteuil, ils virent des flammes. Le coussin était en feu. Il fallut trois seaux d'eau pour l'éteindre. Et la bille d'Isabelle était brûlante.

David la rendit à son amie, en lui disant que c'était vraiment trop dangereux.

Isabelle regarda David, mit sa main devant sa bouche et s'excusa. Elle avait oublié de l'avertir de l'étrange pouvoir de la bille du canard rouge.


Cette nuit-là, Isabelle se réveilla un peu avant deux heures du matin. Il faisait tout noir. Les parents dormaient. Bertrand, Benoît et Benjamin, les grands frères, également, Benjamin au-dessus d'Isabelle sur le lit superposé.

Notre amie ouvrit les yeux. Elle s'était éveillée parce qu'elle avait froid. Elle grelottait. Ses petites mains étaient glacées. Elle était pourtant sous sa couette.

- Maman a dû laisser la fenêtre ouverte, songea Isabelle.

Mais non, la fenêtre était fermée. Mais elle était couverte de givre et de neige.

- Que se passe-t-il? s'inquiéta notre amie.

Elle se leva, pieds nus dans sa robe de nuit blanche à petites fleurs bleues. Le tapis était gelé. On aurait pu y faire des glissades. Tremblante de froid, grelottante, elle s'approcha de la table où elle avait posé son verre d'eau hier soir avant de se coucher. Elle voulut boire un petit peu. L'eau était devenue un glaçon.

Isabelle aperçut alors la bille bleue sur l'appui de fenêtre. Elle se trouvait juste dans un beau rayon de lune, bleu argenté. Elle était glacée. Isabelle la prit en main, la réchauffa doucement en soufflant dessus et en la frottant. Le givre et la neige disparurent. Le tapis dégela lentement et le glaçon dans le verre redevint de l'eau. Isabelle posa la bille sur sa table, hors du champ du rayon de lune, et se recoucha. Elle se rendormit.


Le lendemain, Benjamin aperçut les billes de sa petite soeur. Il avait envie de les avoir. Il a trente-cinq billes dans un sac et les collectionne.

- Elles sont belles, admira le garçon. Tu m'en passes une ou les deux?

- Je ne peux pas, répondit Isabelle. Elles ne sont pas à moi. Je dois les rendre demain.

Benjamin insista, à sa manière.

- Si tu veux, on peut jouer aux billes tous les deux. On pourrait même aller devant l'église. Il y a une surface bien plate faite de dalles et d'un peu de sable. C'est l'endroit idéal. Si tu gagnes, je te remettrai mes trente-cinq billes.

- Et si je perds? demanda Isabelle avec prudence.

- Si tu perds, tu me donneras la bille bleue et la bille rouge.

- Mais tu devras me les rendre demain matin.

- D'accord, tu les auras, promit Benjamin d'une voix très évasive.

Ils allèrent devant l'église et commencèrent leur partie de billes. Evidemment, un grand frère de sept ans et demi joue mieux qu'une petite soeur qui a cinq ans et demi et qui est en troisième maternelle.

Benjamin gagna rapidement la bille bleue et puis la bille rouge.

- Elles sont magnifiques, dit-il.

- Tu me les rendras demain, insista Isabelle.

- Je te les rendrai demain.


Benjamin tenait la bille rouge dans sa main gauche et la bille bleue dans sa main droite. Soudain, il fit un geste qui rapprocha les deux billes. Elles se cognèrent et Benjamin disparut dans un éclair.

Trois secondes plus tard, le ciel devint tout noir et un violent orage éclata. En quelques instants, Isabelle fut trempée de la tête aux pieds. Ses cheveux et ses longues tresses dégoulinaient. Son t-shirt collait sur sa peau. Sa salopette pesait au moins un ou deux kilos et ses petites sandales de gym bleues baignaient dans une flaque de boue. Elle courut à la maison.


- Je vois bien que tu es mouillée, dit maman. Mais où se trouve ton frère? Où est Benjamin?

- Je ne sais pas maman, répondit Isabelle. Il a disparu.

- Comment cela, il a disparu?

- Oui, il y a eu un éclair et il a disparu tout à coup.

- Benjamin a été foudroyé? s'inquiéta le papa d'Isabelle.

- Je ne sais pas, répondit la petite fille.

- Il n'est pas parti? Il n'est pas allé chez un copain ou chez une copine?
- Je ne crois pas, répondit Isabelle.

- Vous vous êtes disputés, affirma Maman.

- Non, répondit Isabelle.

Ils sortirent tous trois de la maison. Papa et maman avaient mis une veste à cause de la pluie. Isabelle ne reçut pas la permission d'enfiler la sienne. Elle était déjà trempée, alors un peu plus ou un peu moins...

Ils arrivèrent devant l'église. Ils appelèrent Benjamin mais le garçon ne répondit pas. Ils revinrent à la maison, après l'avoir cherché dans les broussailles et derrière les arbres sur la place.

Pendant qu'Isabelle mettait des habits secs, les parents téléphonèrent aux copains et aux copines de Benjamin, mais tous les amis répondirent qu'ils n'avaient pas vu le garçon de toute la journée.

Alors, très inquiets, les parents d'Isabelle appelèrent les policiers. Et ceux-ci se mirent rapidement en route pour chercher le garçon dans les rues du village et même dans les bois. Ils étaient accompagnés par des chiens policiers. Mais les chiens policiers ne flairèrent aucune piste. Benjamin avait bel et bien disparu.


La pluie avait cessé. Isabelle avait son idée. Elle voulait retourner près de la grenouille bleue et du canard rouge. C'est eux qui avaient remis la bille bleue et la bille rouge, qui avaient fait disparaître Benjamin. Isabelle se dirigea vers l'étang.

Le canard rouge n'était pas là. La grenouille bleue se trouvait de nouveau sur un nénuphar.

- Mon frère m'a pris les billes que vous m'avez données, la bille bleue et la bille rouge. Et il les a fait se cogner entre ses mains. II a disparu dans un éclair.

- Oh! s'inquiéta la grenouille bleue. Tu ne reverras plus jamais ton frère.

- On se dispute souvent, affirma Isabelle. Mais j'aime quand même bien mon grand frère. Je voudrais le retrouver. Il n'y a vraiment aucun moyen?

- Peut-être, répondit la grenouille bleue. Tu dois aller chez Coassette.

- C'est qui, Coassette?

- C'est la reine des grenouilles.

- Elle habite où? demanda Isabelle.

- Au fond des bois, près d'une cascade.

- Tu veux bien aller la chercher et lui demander de venir.

- Oh non, répondit la grenouille. Coassette ne viendra pas. C'est une reine. C'est toi qui dois aller chez elle.

- Alors j'y vais vite, avant qu'il fasse noir.

- Non, déclara la grenouille bleue. Coassette ne reçoit qu'au milieu de la nuit.

- Bon, j'irai avec mon papa ou ma maman.

- Ce n'est pas possible, répondit la grenouille bleue. Coassette va se cacher. Elle n'osera pas se montrer si tu es accompagnée par tes parents.

- Je demanderai à l'un de mes frères, il m'en reste deux.

- Ils sont trop grands.

- Alors, songea Isabelle, j'irai toute seule. Non, je n'oserai jamais... Cela fait trop peur, la nuit. Je peux aller avec mon copain David? Il n'est qu'en première année.

- Tu peux aller avec ton copain David. Ecoute-moi bien, expliqua la grenouille bleue. Je vais te dire comment cela va se passer.

Isabelle écouta attentivement.

- Tu devras partir de chez toi vers onze heures du soir, car il faudra marcher une heure le long de la rivière avant d'arriver chez Coassette. Tu partiras de l'étang et tu suivras le bord du cours d'eau. Tu apercevras sans doute une puis une deuxième et une troisième grenouilles phosphorescentes. Elles sont brillantes dans la nuit, comme un ver luisant, comme une luciole. Chacune de ces grenouilles te demandera où tu vas et te posera une question. Ne réponds surtout pas. Gardez bien le silence, toi et ton copain David, car si vous parlez, elles iront le dire et la reine Coassette ne se montrera pas.

- Merci, murmura Isabelle. Je vais tenter d'aller rechercher mon frère cette nuit.

Isabelle revint chez elle et raconta à ses parents ce que la grenouille bleue lui avait expliqué.


Notre amie alla se coucher à huit heures, comme tous les soirs, et s'endormit.

Maman la réveilla à onze heure moins cinq. David venait d'arriver, amené par ses parents. Isabelle passa sa vieille salopette en jean, ses vieilles sandales de gym. Elle allait patauger dans l'eau, peut-être dans la boue. Ainsi, elle pourrait se salir sans recevoir de remarque de maman. Elle descendit l'escalier.

Elle était très fatiguée, mais elle partit en compagnie de son copain. Ils se donnaient la main. Les quatre parents les regardèrent s'éloigner. Ils étaient bien inquiets. L'aventure était périlleuse.

David n'avait pas du tout envie d'aller se balader dans les bois au milieu de la nuit. Mais pour sa meilleure copine, il rassembla tout son courage.


Après avoir passé le petit pont de bois, ils s'arrêtèrent quelques instants au bord de l'étang. On entendait les bruits de la nuit, le chant des grenouilles, les couincouinements des canards, le hululement d'un hibou, les aboiements d'un renard ou d'un chien, peut-être celui de la ferme là-bas au loin.

Les deux enfants n'étaient guère rassurés. Pourtant ils marchèrent courageusement le long de la rivière. Ils aperçurent assez vite une grenouille. Elle était lumineuse dans la nuit.

- Où allez-vous? demanda la grenouille.

Nos amis ne répondirent pas.

- Vous allez chez Coassette? insista l'animal.

Nos deux amis posèrent l'index sur leur bouche, pour montrer qu'ils se taisaient.

- Comment s'appelle le bébé du mouton?

Isabelle pensa à l'agneau, mais se tut.

- Vous le direz à Coassette. Traversez la rivière.

Isabelle et David sautèrent de rocher en rocher mais au milieu, ils eurent de l'eau jusqu'au dessus des genoux. Puis ils continuèrent leur avancée le long de la berge. Ils arrivèrent, après une vingtaine de minutes, auprès d'une deuxième grenouille lumineuse. Elle les regardait, juchée sur un vieux tronc couvert de mousse.

- Vous allez chez Coassette?

Isabelle faillit répondre oui. Mais elle se tut heureusement à la dernière seconde.

- Voici ma question. Où trouve-t-on un crocodile qui fait tic tac?

Isabelle n'en avait pas la moindre idée. Mais David souriait et semblait connaître la réponse.

Nos amis furent obligés de traverser la rivière à nouveau. Ils eurent de l'eau jusqu'au ventre. Leur marche aventureuse devenait de plus en plus difficile. Ils allaient de plus en plus loin dans la forêt.

Enfin, ils arrivèrent près d'une troisième grenouille lumineuse.

- Vous allez chez la reine Coassette?

Nos amis se turent à nouveau.

- Quand vous la verrez, vous lui direz le nom des cinq doigts de la main chez les humains. Vous trouverez la reine Coassette derrière la cascade qui est située là plus loin. II faudra passer sous le rideau de la chute d'eau. Vous serez trempés. Je vous préviens.

Isabelle et David traversèrent la rivière encore une fois. L'eau était froide. Ils en eurent jusqu'à la poitrine. Ils parvinrent devant un grand bassin au pied de la cascade. Ils y entrèrent et l'eau, très froide ici, leur vint au cou. Les deux enfants grelottaient dans leurs habits mouillés.

Ils passèrent derrière la chute, en se tenant aux rochers dégoulinants d'eau. Ils se trouvaient maintenant entre les rochers et le rideau d'eau. C'était impressionnant. La cascade tombait de haut sur un chaos de roches qui faisaient gicler l'eau sans cesse sur eux, comme sous la douche.


Se retournant, ils virent une grenouille, sur la paroi verticale en pierre. Certaines grenouilles sont capables de grimper sur des murs ou sur des rochers. C'était Coassette.

- Vous pouvez parler, déclara la reine. Il est minuit.

Isabelle expliqua qu'elle avait reçu une bille bleue et une bille rouge et que son frère les lui avait prises, qu'il les avaient cognées et qu'il avait disparu dans un éclair. Elle demanda s'il était possible de le retrouver.

La reine Coassette regarda les deux enfants en silence un instant.

- Je veux bien. Mais pour cela il faudra répondre aux trois questions que mes amies vous ont posées lorsque vous passiez le long de la rivière. Commençons. Quel est le nom du bébé mouton?

- C'est l'agneau, sourit Isabelle.

- Et la maman?

- La maman, c'est la brebis, déclara David.

- Bien. Et où trouve t-on un crocodile qui fait tic tac? demanda Coassette.

Isabelle ne répondit pas. Elle ne connaissait pas la réponse. David semblait sûr de lui.

- Dans l'histoire de Peter Pan. C'est le fameux crocodile qui a avalé un réveil et qui fait si peur au capitaine Crochet.

- Bravo, déclara Coassette, la reine des grenouilles. Mais connaissez-vous le nom des cinq doigts de la main?

Toi qui me lis, les connais-tu?

- Il y a le pouce, puis l'index, puis le majeur, commença Isabelle.

- Ensuite, il y a l'annulaire, ajouta David. Et l'auriculaire, le petit doigt, compléta le garçon.

- Bravo, félicita la reine Coassette. Vous avez appris beaucoup de choses. Je vais te remettre deux billes, petite fille. Une bille jaune pour remplacer la bleue et une verte pour remplacer la rouge. Garde-les dans les mains, retourne à l'endroit exact où ton frère à disparu, fais se cogner les billes. Ce sera un peu impressionnant. Cela te fera peur mais ton frère reviendra. Vous rendrez toutes ces billes à la grenouille bleue et au canard rouge demain.

- Merci, reine Coassette.

- Au revoir les enfants. Vous êtes des courageux.

Isabelle et David retournèrent jusqu'à leur maison en repassant le long de la rivière. Les trois grenouilles lumineuses avaient disparu.


Après un petit bisou, David retourna chez lui. Ses parents l'attendaient. Isabelle n'avait qu'une envie. Mettre sa robe de nuit bien sèche et aller se coucher. Elle était épuisée. Mais ses parents imposèrent à leur petite fille d'être encore un peu courageuse et d'aller toute de suite avec eux devant l'église pour faire revenir Benjamin.

Arrivée sur la surface de dalles et de sable où son frère avait disparu, Isabelle fit quelques manières. Elle avait peur d'entrechoquer les deux billes. Elle rapprochait toujours ses mains puis les écartait l'une de l'autre, sans que les billes se touchent.

- J'ai froid, dit-elle d'abord.

- Tu auras bien chaud à la maison, promit maman.

- Je suis toute mouillée, essaya Isabelle.

- Tu changeras d'habits quand on reviendra, répondit papa.

- Je suis fatiguée, murmura notre amie.

- Courage, répondirent les parents.

Isabelle finit par accepter de cogner les deux billes. Il y eut comme un éclair entre ses doigts. Elle poussa un cri. Benjamin apparut.

Trois secondes plus tard, le ciel déjà noir de la nuit se couvrit de nuages et, comme l'autre fois, une tornade se déchaîna. Pour Isabelle, cela ne changeait pas grand-chose. Elle était quand même toute mouillée. Mais papa, maman et Benjamin furent trempés à leur tour. Ils arrivèrent sains et saufs à la maison.


Une fois bien au chaud dans leur lit, au moment de s'endormir, Isabelle interrogea son grand frère.

- Benjamin, où étais-tu quand tu as disparu avec la bille rouge et la bille bleue?

- Je ne sais pas, répondit le garçon. J'étais dans une étrange grotte faite de perles et de billes de toutes les couleurs. Il y a avait des flaques d'eau partout et c'était plein de grenouilles. C'était très beau.

- Ce devait être le palais de la reine Coassette, murmura Isabelle en s'endormant.


Le lendemain, Isabelle se rendit à l'étang et rendit les quatre billes au canard rouge et la grenouille bleue.

Elle revint plusieurs fois au milieu des hautes herbes. Mais elle ne les revit jamais.