Les quatre amis
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Le Quatrième Joueur de flûte: Les douves (Partie 1)

     Tout commença le premier jour des vacances, le plus beau jour de l'année selon Jean-Claude et sa sœur Christine. Ils se rendaient en train pour une semaine ou deux chez leur grand-mère, à la campagne, en Ardenne. Ils avaient la chance d'être accompagnés par leurs meilleurs amis, Philippe, en sixième comme Jean-Claude, et Véronique, en cinquième, comme Christine.

Voici deux filles fort différentes. Véronique soigne de très longs cheveux blonds, qu'elle aime coiffer en mignonnes tresses artistiques. Elle possède une collection de belles robes aux couleurs vives. Christine, plutôt sportive, aux cheveux bruns et courts, adopte les vieux jeans de son frère, de préférence bien délavés et déchirés.

On ne risque pas de confondre les deux garçons non plus. Jean-Claude, un grand blond aux yeux clairs, et Philippe, plus petit, et dont les cheveux bruns tirent sur le roux.

Tandis que le train les emmenait à toute vitesse vers la campagne, ils discutaient ferme et créaient toute une série de projets. Le plus intéressant d'entre eux, celui dont ils se réjouissaient le plus, concernait le château du prince.

Jean-Claude et Christine décrivirent à leurs amis cette magnifique construction, située au milieu des bois, dans une immense clairière, près du village de leur grand-mère. Un château construit en roche grise et bleue et entouré de douves. On y accède par un pont de pierre précédé de hautes grilles. Ce château ressemble plutôt à un palais qu'à une construction féodale. Il comporte un rez-de-chaussée et un étage, percés de très nombreuses et belles larges fenêtres.

Jean-Claude évoqua longuement les trois joueurs de flûte.

-Le premier, très grand, se trouve dans le hall d'entrée, dit-il. Il vous accueille, tel un géant de près de trois mètres de haut. Le second, tout petit, est situé dans un salon à l'étage. Le troisième, sinistre, traîne au fond des caves. Selon la légende, il existerait un quatrième, le trésor.

Tandis qu'ils se parlaient et qu'ils établissaient leurs projets, un homme, assis sur la banquette en face d'eux, lisait son journal. Plus précisément, il faisait semblant de lire. Il n'avait plus tourné de page depuis longtemps. Caché derrière ces grandes feuilles de papier, il écoutait soigneusement les bavardages de nos amis. Philippe, toujours très observateur, ayant remarqué le manège, donna un coup de coude aux autres et ceux-ci changèrent de conversation. Bientôt ils ne parlèrent plus que de la pluie et du beau temps.

Quand ils descendirent à la petite gare, l'homme qui lisait le journal le replia et sortit en même temps qu'eux. Quelqu'un l'attendait. Après s'être serré la main, ils montèrent tous les deux dans une voiture et partirent. Nos quatre amis prirent un bus et arrivèrent bientôt dans le village de la grand-mère. Elle les attendait avec impatience.

La gentille vieille dame les reçut à bras ouverts, avec une montagne de galettes sur la table, qui contribua à rendre cet accueil des plus chaleureux. Puis, elle leur montra leurs chambres, celle des garçons et celle des filles, juste à côté.

-Je me réjouis d'aller au château, annonça Jean-Claude.

-Oh, oui, ajouta Christine. J'espère que personne n'y habite, comme l'année passée et les années précédentes, et qu'on pourra s'y amuser.

-N'y pensez pas mes enfants, répondit la grand-mère. Le palais donne l'impression d'être occupé.

-Le prince est revenu? demanda Christine.

-Non. On ne sait pas trop, ici au village, ce qui s'y passe. Des promeneurs ont aperçu des lumières la nuit paraît-il. Cependant, son accès ne semble pas interdit. Je ne vous empêche pas d'aller voir.


En début d'après-midi donc, Jean-Claude, Christine, Philippe et Véronique se mirent en route. Ils traversèrent d'abord des champs par un petit chemin en terre aux fossés remplis de fleurs multicolores. Puis, ils passèrent un bois de sapins assez sombre et débouchèrent dans une immense clairière au centre de laquelle se trouvait un lac. Au milieu du lac, qui sert de douves, se dressait le château. Des grilles monumentales barraient l'accès au pont de pierre qui enjambe l'eau. Ces grilles étaient ouvertes.

Nos amis les dépassèrent, empruntèrent le pont, et puis accédèrent à la grande porte du château. Elle n'était pas fermée à clé. Ils l'ouvrirent. Elle grinça un peu. Ils se retrouvèrent dans un somptueux hall d'entrée. Le sol, dallé de carreaux blancs et noirs, ressemblait au damier d'un jeu d'échecs. Au centre de ce damier se trouvait une statue en marbre blanc fort bien sculptée et qui représentait un joueur de flûte de près de trois mètres de haut.

-Numéro un, lança Christine.


À gauche et à droite, de somptueux escaliers, de marbre également, menaient au premier étage. Avant d'y grimper, Jean-Claude et Christine montrèrent à leurs amis les salles de réception, les grands salons, et, surtout, la splendide salle de bal dont les larges fenêtres donnent sur les douves et sur la forêt. Merveilleuse galerie, qui comporte trois cheminées de marbre, situées l'une à gauche, l'autre à droite et la troisième en face des portes fenêtres.

Ensuite, ils gravirent l'escalier monumental. Ils traversèrent une enfilade de chambres vides et parvinrent à un petit salon. Là se trouvait un meuble en bois sombre, assez lourd, le seul meuble encore existant au château. Il était constitué de deux grandes vitrines vides, reliées entre elles par une sorte de pont de bois. Sur ce pont de bois, se trouvait un petit échiquier, avec une seule pièce du jeu: le roi blanc, en bois, collé sur le damier. Le deuxième joueur de flûte.

Puis, nos amis redescendirent le somptueux escalier et empruntèrent d'autres marches bien plus sombres, menant vers des caves froides. Dans la dernière se trouvait un troisième joueur de flûte assez sinistre et de taille humaine. Sculpté dans de la pierre grise, il paraissait issu d'un bloc de ciment. Il semblait bouder dans un coin. Il tournait le dos à nos amis. La flûte touchait un angle mort entre deux murs de la pièce.

Tandis que les enfants observaient ce joueur de flûte, ils entendirent des bruits de pas. Ils se dépêchèrent de remonter mais arrivèrent trop tard dans le hall d'entrée. Ils y rencontrèrent deux hommes. Ils avaient aperçu l'un d'eux dans le train, celui qui faisait semblant de lire son journal. Les quatre amis furent chassés comme des malpropres et on leur interdit de remettre les pieds dans le château.


Lorsque les enfants furent de retour à la maison, la grand-mère de Jean-Claude et Christine leur apprit une bonne nouvelle. On annonçait, dans trois jours, le samedi soir, le bal du village. Tous les habitants s'y rendent, les plus jeunes comme les plus âgés. Au cours de cette fête, une tradition se perpétue. A la doyenne ou au doyen du hameau échoit le privilège d'ouvrir le bal. 

Le soir du samedi, nos amis y allèrent avec la bonne-maman, bien sûr. Surprise! Tante Rosa, la sœur de la grand-mère de Jean-Claude et Christine, était à l'honneur cette année. Tante Rosa se déplace en chaise roulante. Les voisins présents à la fête firent un demi-cercle autour d'elle. Elle prit la parole.

-Je ne puis hélas pas ouvrir le bal, mes amis. Mes jambes m'en empêchent. Mais… au lieu de faire cela, et pour respecter la tradition, je vais vous raconter une histoire.

"J'ai quatre-vingt-huit ans. À l'époque dont je vous parle, j'en avais onze. Ma mère était cuisinière au château. En ce temps-là, le prince y vivait encore. Plus d'une fois, maman me parla de ce noble, un homme paraît-il d'une grande beauté, très riche, très cultivé, et d'une sensibilité extrême. Son palais était décoré avec goût. Ses collections de peintures, de sculptures et d'instruments de musique précieux, issus de salles de ventes du monde entier, en rehaussaient les murs et les vitrines. Ce prince donnait de très nombreuses fêtes somptueuses en son château.

"Un jour d'été, j'eus le plaisir d'accompagner maman dans les cuisines. Un soir de grand bal. De temps en temps, j'entrebâillais la porte de la salle des fêtes. Je regardais avec bonheur ces dames, en longues robes de haute couture, étalant leurs bijoux, diadèmes, colliers, bagues et broches précieuses. J'observais ces messieurs en habits ou uniformes militaires. Mais surtout, j'apercus le prince. Quel bel homme! Je n'avais qu'onze ans, mais je suis aussitôt tombée amoureuse de lui. Les musiciens, un orchestre à corde, les lumières éblouissantes des lustres, les feux illuminant le parc et les douves, tout contribuait à la réussite de cette fête.

"Vers minuit, le prince fit taire les musiciens. II prit la parole.

-Mes amis, j'ai acquis un objet tout à fait extraordinaire au cours de mon récent voyage en Italie. Une pièce splendide réalisée aux célèbres cristalleries de Murano, près de Venise.

"II sortit alors une flûte de sa poche, une flûte en or. Il joua un petit air de musique simple, répétitif, telle une mélopée. Lentement, deux panneaux s'ouvrirent dans la cheminée centrale, où aucun feu n'avait été allumé. Tous virent apparaître un joueur de flûte en cristal. Il avait la taille d'un enfant de dix ans. Il reflétait et renvoyait les lumières des lustres et son cristal, en tournant sur lui-même, projetait ces lumières bleues ou rouges, comme des arcs-en-ciel, sur les personnes, les murs et les plafonds de la grande salle du bal.

La vieille dame se tut. Tout le village, réuni autour d'elle, restait suspendu à ses lèvres.

-Je vais vous jouer l'air que le prince interpréta ce soir-là, ajouta Tante Rosa. Je l'ai retenu. Cela ouvrira la fête de ce soir.

Elle sortit une flûte à bec de son sac et joua l'air de musique. Tout le monde applaudit. Le bal commença.

Juste à ce moment, nos amis repérèrent, dans un coin de la salle de fête, l'un des deux hommes rencontrés au palais du prince. Il maniait un smartphone. Ils l'évitèrent soigneusement. Ils s'amusèrent longtemps et revinrent en bavardant vers une heure du matin à la maison de la grand-mère de Jean-Claude et Christine.

-Quel dommage, fit remarquer Véronique, qu'on ne puisse pas retourner au château.

-Hélas, soupira Christine. J'espérais qu'à nous quatre on y trouverait le trésor, le quatrième joueur de flûte.

-Tout à fait d'accord avec vous, les filles, ajouta Jean-Claude. Et je trouve qu'il ne faut pas que nous nous laissions faire, dit-il après un instant de réflexion profonde. Retournons visiter ce palais.

-Il faut un stratagème, une ruse, pour y entrer sans se faire repérer par les deux individus qui y traînent, calcula Philippe.

Ce garçon est le cerveau de la bande. Il établit souvent les meilleurs plans.

-Voici ce que je propose, dit-il. Si l'on pouvait jouer l'air de flûte de tante Rosa dans la salle des fêtes, le quatrième joueur, celui en cristal, pourrait apparaître devant la cheminée, comme au temps du prince.

-Oui, s'enthousiasmèrent les trois autres.

-Pour cela, il faudrait, Véronique, que tu apprennes à joueur l'air de flûte que tante Rosa interprétait hier soir.

Ce ne semblait pas bien difficile, leur amie sait jouer du piano, de l'orgue et de la flûte. Elle pourrait facilement mémoriser ce petit air simple et répétitif.


Le lendemain nos amis se rendirent chez tante Rosa. Elle les reçut fort gentiment. Elle leur offrit des tasses de chocolat et d'excellents biscuits. Puis, Véronique sortit sa flûte à bec et apprit à jouer, aux côtés de tante Rosa, le morceau interprété autrefois par le prince dans son château.

La vieille dame en profita pour leur raconter une seconde histoire.

-Quelque temps plus tard, dit-elle, une nuit, un mois ou deux après celle où j'eus le plaisir d'apercevoir le prince par la porte entrouverte des cuisines, je me suis éveillée dans ma chambre. Je sentais le sol vibrer et j'entendais un grondement. Regardant, curieuse et inquiète, par la fenêtre, j'aperçus des cavaliers suivis de deux carrioles. Ils allaient à toute vitesse sur la route. Je ne savais pas, à ce moment-là, ce que c'était. Je ne l'appris que le lendemain. Le prince et ses amis quitttaient le château, le laissant vide. Le prince était d'origine russe, et, à cette époque-là, il se passait bien des choses dans son pays.

Véronique, certaine de connaître le morceau de flûte, remercia tante Rosa pour sa patiente leçon. Les quatre amis retournèrent chez la grand-mère de Jean-Claude et Christine, et, en chemin, ils décidèrent de tenter une visite nocturne au château. 

À 23 heures, la grand-mère semblait dormir. Le silence régnait dans la vieille demeure. Ils se levèrent et se retrouvèrent tous les quatre, dans le couloir, à l'étage. Il ne fallait surtout pas faire de bruit. Vêtus de jeans sombres, de t-shirts noirs et de chaussures de gymnastique, ils descendirent l'escalier. Ils emportaient deux lampes de poche. L'une trouvée dans une armoire, l'autre appartenait à Christine.

Ils longèrent la rampe pour éviter de faire craquer les marches de l'escalier et sortirent de la maison. À ce moment, Véronique s'aperçut qu'elle avait oublié d'emporter la flûte. Elle remonta à pas feutrés la rechercher à sa chambre et rejoignit ses amis.

Ils marchèrent sous un rayon de lune en direction du bois de sapins. L'endroit leur parut sinistre dans la nuit. On entendait hurler les renards et les hiboux. Enfin, ils arrivèrent en vue du château.

Aucune lumière. Il dressait sa masse sombre, menaçante.

Arrivés devant les grilles, une mauvaise surprise les attendait. Elles étaient cadenassées. Ils regardèrent vers le haut. Pas question de les escalader. Elles se terminaient par des pointes dressées vers le ciel.

-Passons par les douves, proposa Jean-Claude.

-Oui, par les douves, répéta Christine. Je ne vois pas d'autre solution.

Un escalier de pierres grises menait au bord de l'eau, en-dessous du pont. De l'autre côté de la grande arche, quelques marches permettaient de remonter le long de la façade du château. Nos amis entrèrent dans l'eau froide. Le fond était boueux. Elle leur vint jusqu'à la poitrine. Ils avancèrent dans cette eau noire et sale et remontèrent, dégoulinants, par l'autre escalier.

Sans difficulté, ils parvinrent à la grande porte. Elle n'était pas fermée à clé. Ils entrèrent et traversèrent le hall dallé en observant l'immense joueur de flûte, immobile, dans la lueur de la lune.

Ils parvinrent rapidement à la grande salle de fête. Véronique sortit sa flûte et joua devant la troisième cheminée, celle qui se trouve au centre des deux autres, face aux fenêtres. II ne se produisit malheureusement rien.

Philippe proposa alors à Véronique de jouer l'air de flûte devant chacune des autres statues. La fillette interpréta la même chanson devant le grand joueur de marbre du hall, mais sans résultat.

Nos amis montèrent alors à l'étage et Véronique recommença son petit jeu devant le joueur d'échec. Hélas, sans succès.


Mais, les quatre enfants ne savaient pas que dans la chambre à côté, la dernière du château, se trouvaient les lits de camp des deux hommes. Ils s'éveillèrent au son de la flûte.

-Tu entends? dit l'un.

-Oui, j'entends, répéta le complice.

-Un fantôme ?

-Je n'ai jamais rencontré un fantôme qui joue de la flûte.

-Non, moi non plus. Viens, levons-nous. Allons voir. Quelqu'un est entré dans le château.

Les quatre amis redescendirent les grands escaliers. Ils pénétrèrent, après le long couloir, dans la dernière cave et se dirigèrent vers le troisième joueur de flûte. Celui qui tourne le dos quand on entre. Il se trouve dans un coin à l'angle de deux murs.

Pendant ce temps, les deux hommes arrivèrent dans le hall à leur tour.

-Regarde, chuchota l'un d'eux. Des traces de boue sur le sol. Les fantômes ne font pas cela.

-Et si c'était les enfants, ceux de l'autre jour? dit l'autre.

-Bien vu, répondit son comparse. Suivons-les sans bruit et tâchons de les surprendre.

En venant, nos amis avaient traversé les douves dans la vase et la boue. Ils en avaient emporté sous leurs chaussures et ils l'avaient laissée derrière eux, sur le carrelage, sans y prendre garde.

 

Parvenue dans la dernière cave, Véronique joua de nouveau l'air de flûte.

Dès les dernières notes, un déclic se fit entendre. La statue, sombre et sinistre, tourna lentement sur elle-même, et, devant les yeux ébahis de nos amis, traversa la cave en diagonale et alla dans le coin diamétralement opposé. Là, la flûte entra dans un tout petit orifice, plus petit qu'une serrure et tourna de nonante degrés vers la droite. Un autre déclic se produisit et un mur s'ouvrit, faisant apparaître un interminable escalier souterrain qui s'enfonçait dans le noir. Les quatre amis s'y précipitèrent, lampes de poche allumées.

Pendant qu'ils descendaient, un troisième déclic se produisit. Se retournant, ils s'aperçurent que le pan de mur se refermait.

Jean-Claude se précipita pour tenter de repasser dans la cave, mais maladroitement, tomba sur sa sœur et roula sur le sol. Philippe, seul, put se glisser à temps et se retrouva hors du passage. Les trois autres restèrent enfermés dans le souterrain.

Entendant des bruits, le garçon se précipita derrière le joueur de flûte qui était retourné à sa place. Mauvaise cachette. Il changea de place et risqua de se placer derrière la porte d'entrée de la pièce. Il entendit les deux hommes s'approcher et pénétrer dans la cave à leur tour.

-Personne! Va chercher l'enregistrement. Je te parie que le joueur de flûte a fonctionné et que nos visiteurs se trouvent de l'autre côté du mur, dit l'un d'eux.

-D'accord, souffla l'autre.

Il partit et revint avec le smartphone qui, on s'en souvient, lui avait servi à enregistrer le son de flûte, lors de la prestation de tante Rosa, au soir de la fête.


Pendant ce temps, Jean-Claude, Christine et Véronique débouchèrent dans une vaste crypte souterraine. L'endroit regorgeait de richesses : tableaux précieux, meubles anciens, tapis d'Orient roulés, faïences, argenterie. Tout l'ameublement et les collections du prince se trouvaient rangés là.

Nos amis aperçurent trois portes. Ils choisirent d'ouvrir d'abord celle du milieu. Ils passèrent ainsi dans un couloir étroit, suivi par un nouvel escalier. Prudent, Jean-Claude revint sur ses pas, ouvrit les deux autres portes, pour tromper d'éventuels poursuivants, puis rejoignit les deux filles en refermant derrière lui. Ils descendirent l'escalier.

Les deux hommes firent entendre l'air du prince enregistré au troisième joueur de flûte, sans soupçonner la présence de Philippe. Ils suivirent des yeux la statue qui traversa la cave en diagonale et ouvrit le passage souterrain.

Philippe, lui, resta caché derrière la porte.

Les deux individus pénétrèrent dans le souterrain. Sans doute connaissaient-ils un moyen d'en ressortir. La porte se referma derrière eux et le troisième joueur de flûte retourna à sa place, dans son coin.

Quand les deux hommes parvinrent à la crypte où se trouvait tout le mobilier du prince, ils virent immédiatement que les portes de gauche et de droite étaient ouvertes. Méfiants, ils glissèrent un lourd meuble devant celle du milieu.

Puis ils partirent explorer les deux couloirs. Ils firent quelques pas prudents sur les dalles sombres, n'ayant pas encore visité cet endroit. De chaque côté, une d'entre elles pivota sous leurs pieds. Ils tombèrent au même instant dans une oubliette de quatre mètres de profondeur qui se referma au-dessus d'eux.

 

Jean-Claude, Christine et Véronique arrivèrent dans une nouvelle crypte, plus petite que la précédente.

En son centre, sur un meuble rond, se trouvait le quatrième joueur de flûte, tout en cristal. Sous le faisceau de leur lampe de poche, il leur apparut scintillant et d'une indescriptible beauté.

Nos amis firent demi-tour, remontèrent l'escalier, mais constatèrent, en parvenant au bout du couloir, qu'ils y étaient enfermés. La porte était bloquée. Ils ne pouvaient pas ressortir.

La situation devenait assez dramatique. Jean-Claude, Christine et Véronique attendaient auprès du quatrième joueur de flûte qu'on vienne les délivrer. Les deux hommes, tombés chacun dans une oubliette, étaient eux aussi enfermés à présent. Quant à Philippe, il patientait dans la cave du château, près de la troisième statue. Et Véronique est la seule des quatre amis qui sait jouer de la flûte. Le garçon ne pouvait donc rien faire pour aider ses amis.

Après les avoir attendus une bonne heure, il décida de sortir du château et de retourner chez la grand-mère de Jean-Claude et Christine. Sitôt arrivé, il réveilla la vieille dame et lui raconta leur aventure. Elle appela les policiers et les parents. Il était trois heures du matin.

 

Pendant ce temps-là, Jean-Claude, Christine et Véronique patientaient assis dans la cave froide. Ils frissonnaient dans leurs habits humides. Ils sentaient la vase. En plus, ils avaient peur, très peur.

Comment allaient-ils sortir de l'endroit où ils se trouvaient?

Ils observèrent le meuble rond sur lequel le joueur de flûte en cristal se trouvait fixé. Ils y découvrirent plusieurs tiroirs. Dans l'un d'entre eux traînait un gros cahier. Le prince y avait écrit à la main le récit de sa vie. Les deux amies s'assirent par terre contre le mur et en entreprirent la lecture, pour s'occuper.

Jean-Claude proposa aux filles d'épargner les lampes de poche et de ne plus en allumer qu'une seule à la fois. Assis l'un près de l'autre, grelottant et tremblant de peur, ils lurent ensemble la vie aventureuse de ce prince de Russie.

À certains moments, épuisés, ils fermaient les yeux. Le garçon, placé entre elles, posa ses bras autour des épaules de sa sœur et de Véronique pour tenter de les rassurer un peu.

 

Les parents arrivés dare-dare ne demeurèrent pas inactifs. Ils accompagnèrent les policiers au château. Ces derniers firent aussitôt sauter le cadenas des grandes grilles. Ils fouillèrent le bâtiment, mais ne trouvèrent personne. Ils découvrirent, par contre, le campement des deux hommes: leurs sacs de couchage, leurs lits de camp et leurs documents et affaires.

Philippe les conduisit dans les caves et leur présenta le troisième joueur de flûte. Hélas, personne ne réussit à le déplacer. Il y avait pourtant une solution bien simple.

Y as-tu pensé, toi qui lis ce récit ? Mais oui, bien sûr, aller réveiller tante Rosa, l'amener dans les caves et lui demander de jouer l'air du prince.

On attendit six heures du matin pour se rendre chez la vieille dame, par respect pour son sommeil. Comme elle ne répondait pas à leurs appels, une voisine sortit et expliqua qu'une ambulance avait emmené tante Rosa cette nuit à l'hôpital. Elle venait de subir une attaque vasculaire cérébrale. Et bien sûr, elle ne pouvait pas interpréter l'air de flûte dont nos amis avaient tant besoin.

Les policiers, sur proposition de Philippe, convoquèrent alors des ouvriers, qui, munis de marteaux-piqueurs, pourraient tenter de percer un trou à l'endroit où le joueur de flûte ouvre le mur. Ils n'arrivèrent que vers neuf heures. Ils déclarèrent aussitôt que la dureté des pierres et l'épaisseur des murs posaient problème. Le travail nécessitait des outils spéciaux et allait durer.

Les policiers, les parents, ainsi que la grand-mère installèrent leur quartier général dans la grande salle des fêtes du château.

 

Les heures s'écoulaient lentement. Christine, Jean-Claude et Véronique grelottaient encore dans leurs habits humides. Parfois, ils se levaient et remuaient bras et jambes pour tenter de se réchauffer un peu. À d'autres moments, ils se tenaient serrés l'un contre l'autre. Véronique joua plusieurs fois l'air du prince, mais sans succès. Le quatrième joueur de flûte semblait remisé dans cette crypte pour l'éternité.

À propos d'éternité, nos amis se demandaient avec angoisse si quelqu'un parviendrait à temps à les délivrer, ou s'ils allaient mourir de faim ou de froid dans le trou dans lequel ils étaient enfermés. Une des lampes de poche s'éteignit, la pile déjà plate. L'autre lampe donnait encore un petit peu de lumière.

Les filles avaient quasiment terminé la lecture de la vie du prince. Une bonne surprise les attendait à la dernière page.

« J'ai acquis ce quatrième joueur de flûte auprès d'un souffleur de cristal de la lagune de Venise. Une pure merveille. Je l'ai fait placer dans une crypte et j'ai installé un dispositif, une sorte d'ascenseur qui me permet, lorsque je joue de la flûte à l'intérieur de la salle des fêtes du château, de le faire apparaître. Le mécanisme, fort complexe, ne fonctionne que remonté à l'aide d'une clé. La statue monte se placer alors derrière les panneaux de la cheminée. L'air de flûte déclenche l'ouverture des ces panneaux.»

Philippe, Christine et Véronique se secouèrent, pleins d'espoir. Profitant des dernières lueurs de la lampe de poche, ils fouillèrent à nouveau le meuble et trouvèrent une clé dorée dans un coin d'un tiroir, collée tout au fond de celui-ci. Ils l'introduisirent dans un orifice qu'ils découvrirent sous la statue en cristal en tâtonnant. Leur deuxième lampe de poche venait de s'éteindre. Ils firent tourner la clé, remontant ainsi le mécanisme.

Dès que ce fut fait, un ronronnement se fit entendre. Le quatrième joueur de flûte s'éleva lentement avec l'épais plateau en bois où il était fixé. Les trois enfants se précipitèrent sur ce plateau, et, entourant le quatrième joueur de flûte, ils montèrent avec lui dans un ancien puits du château. Ils parvinrent derrière deux plaques métalliques, par les fentes desquelles ils aperçurent quelques lumières.

Véronique, alors, saisissant sa flûte à bec, joua l'air du prince.

Les panneaux s'ouvrirent. Le quatrième joueur de flûte avança, propulsant nos amis à l'intérieur de la salle des fêtes, sous le regard ébahi des policiers, de la grand-mère, des parents et de Philippe. Tous s'embrassèrent.

Nos amis expliquèrent le fonctionnement du joueur de flûte en croquant un sandwich. Véronique rejoua l'air du prince devant la troisième statue, celle de la cave. Le petit groupe formé par les enfants, les parents, les policiers et les ouvriers écoutèrent notre amie en silence. Le troisième joueur de flûte traversa la pièce et ouvrit le pan du mur.

Ils bloquèrent le mécanisme à l'aide d'une barre d'acier, puis descendirent l'escalier. Ils parcoururent la crypte principale, admirant les richesses du prince. Les policiers découvrirent les oubliettes et en sortirent les deux hommes qui s'y trouvaient enfermés. Tout le monde s'expliqua.

 

Les deux individus n'étaient pas des bandits. L'un est professeur d'histoire à l'université et l'autre son assistant. Tous deux ont découvert des documents intéressants et inédits en étudiant la vie du prince. À partir de plans anciens concernant son château, ils espéraient en retrouver le mobilier et le trésor. Ils y seraient sans doute parvenus les premiers si les quatre amis ne les avaient pas précédés à la crypte où attendait la statue en cristal.

Le quatrième joueur de flûte et le précieux mobilier ne retrouvèrent jamais leur propriétaire. Ils attendent exposés dans le village où habite la grand-mère de Jean-Claude et Christine. Le prince, reparti dans son pays, alors en pleine révolution, n'a jamais reparu.

Une fête fut organisée pour l'inauguration du musée. Nos amis, et les deux chercheurs de l'université, fair-play, y participèrent de bon cœur, en compagnie de tante Rosa qui se remettait peu à peu de son accroc de santé.


Découvre vite la suite des aventures de nos amis, au château du prince, à travers le récit appelé "Les Douves". Les Quatre Amis n°7.