Les quatre amis
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Le Quatrième Joueur de flûte: Les Douves (Partie 2)

 Le train filait à toute vitesse en direction des belles forêts d'Ardennes. Dans un compartiment, Jean-Claude et sa sœur Christine rêvaient déjà à cette fin de vacances prometteuse. Ils avaient de la chance. Ils étaient de nouveau invités pour dix jours par leur grand-mère, et celle-ci, fort gentille, avait proposé au garçon d'amener son meilleur ami, Philippe, et, Christine, sa meilleure copine Véronique.
Tandis que le paysage défilait, ils lancèrent de nombreux projets. La forêt à parcourir, les grandes randonnées à vélo, les baignades dans la rivière, la visite de l'ancienne abbaye de Bois-le-Dieu où avait séjourné un croisé entouré de mystère. Mais c'était surtout au château du quatrième joueur de flûte qu'ils rêvaient le plus. Le visiter à nouveau, le redécouvrir, et, cette fois-ci, sans y être dérangés! Souviens-toi, ils y avaient déjà vécu une aventure impressionnante.
Arrivés chez la grand-mère, une montagne de galettes les attendait. Le même charmant accueil que l'autre fois! Mais, lorsqu'ils lui annoncèrent leur projet d'aller visiter le château, elles les en dissuada aussitôt.
Le palais du prince russe n'était plus qu'un bâtiment vide et laissé à lui-même, isolé et solitaire. II venait d'être acheté et son occupante était loin d'être agréable. Une vieille pimbêche, maigre et prétentieuse, qui roulait en trombe dans le village, indifférente aux enfants qui y jouent. Quand elle se rendait au magasin, elle se croyait tout permis et passait devant la file des clients qui assistaient, médusés, à sa morve vaniteuse.
Un peu déçus, les quatre amis décidèrent pourtant de se rendre vers le château du prince, pour au moins l'apercevoir de loin. Il faisait grand soleil. Ils traversèrent les champs, le bois, et, enfin, parvinrent devant le somptueux bâtiment.
Il était construit en lieu et place d'un ancien château fort, dont il ne restait que le donjon. Le nouveau bâtiment, qui avait trois cent cinquante ans, avait été conçu en intégrant cette ancienne tour. Le rez-de-chaussée comme le premier étage étaient percés de nombreuses fenêtres. Le tout se dressait sur un éperon rocheux, lui-même entouré d'un lac, les fameuses douves qui entouraient les châteaux au Moyen-Age. On y accédait par un pont, qui aujourd'hui n'était plus un pont-levis mais un pont de pierre, précédé de hautes grilles en fer forgé.
Nos amis observèrent soigneusement le château. Il semblait avoir été restauré. Le toit était refait, et luisait au soleil. Les grilles qui barrent le pont étaient redorées à l'or fin et brillaient de tous leurs feux. La façade semblait avoir été ravalée. Pourtant, tout paraissait calme, silencieux, endormi. Aucun signe de vie, de présence humaine, même dans les jardins fleuris à présent et découpés en losanges par des haies soigneusement taillées. Même l'eau verte des douves était lisse et immobile et semblait assoupie par la chaleur de l'été.
Les quatre amis s'assirent dans l'herbe à la lisière des arbres et ouvrirent le paquet de galettes que la grand-mère de Jean-Claude et Christine leur avait préparé pour le goûter.
Au même instant, ils entendirent un bruit derrière eux, le claquement d'une branche qui craque, puis le son sourd de quelque chose qui tombe sur le sol. Effrayés d'abord, ils se redressèrent puis se retournèrent tous les quatre.
Ils virent alors une jeune fille de leur âge se relever au milieu des orties et des ronces. Elle s'approcha de nos amis. Philippe demanda si l'on pouvait lui venir en aide. Elle fit signe que non.
-Comment t'appelles-tu? demanda Jean-Claude.
-Lauranne, répondit la jeune fille. Et vous?
-Moi, c'est Jean-Claude. Voilà mon copain Philippe, ma sœur Christine et sa grande amie, Véronique.
Les filles, très observatrices, remarquèrent que Lauranne avait un t-shirt plutôt sale, que son jean était trempé et ses baskets pleines de boue.
-Pouvons-nous t'aider? insista gentiment Véroniqu. Tu as été nager?
Lauranne les regarda tous les quatre et puis fondit en larmes.
Aussitôt, nos amis l'entourèrent et lui proposèrent des galettes qu'elle mangea avec grand appétit. Elle semblait avoir vraiment faim, la pauvre fillette.
-Où habites-tu? demanda Christine.
-Là, indiqua Lauranne en tendant le doigt vers le château du prince.
Nos amis furent encore plus étonnés et bien perplexes.
-Je vais vous raconter, dit-elle. Jusqu'à il y a un an, pour moi, la vie c'était le bonheur près de papa et maman. Hélas, un jour, alors que je revenais de l'école, j'ai appris que mes parents venaient de mourir dans un tragique accident. Je n'ai ni frère, ni sœur. Je me retrouvais seule au monde. J'ai été adoptée par une tante qui ne m'aime pas. En fait, elle m'a adoptée pour mettre la main sur l'argent de mes parents, argent qui, normalement, doit me revenir plus tard, quand je serai majeure. D'ailleurs, pendant l'année scolaire, elle me met en pension. Elle a acheté ce château avec l'argent de mes parents. C'est pour cela que j'y vis, enfin pendant les vacances.
-C'est terrible, murmura Philippe. On croit qu'on est heureux, puis soudain…
-Ce n'est pas tout, continua Lauranne. Ma tante reçoit souvent des messieurs. Ils arrivent dans une Mercedes blanche. Ces jours-là, ma tante m'emmène de force et m'enferme dans un cachot dans l'ancienne tour, au rez-de-chaussée. Elle m'y laisse quelques heures tant que les hommes sont là, mais parfois pendant une nuit entière. Elle oublie même de me donner à manger et à boire.
«Hier, elle m'a enfermée vers cinq heures de l'après-midi. Et ce n'est que tantôt que je suis parvenue à m'enfuir. J'avais caché une grosse lime entre deux pierres de ma geôle. J'ai réussi à limer un des barreaux de la fenêtre et j'ai sauté dans l'eau des douves. Voilà pourquoi je suis sale et mouillée. Je me suis cachée ici et vous êtes arrivés.
Nos amis étaient impressionnés par cette pauvre Lauranne qui avait passé la soirée, la nuit et puis la matinée et l'heure de midi sans manger, enfermée dans le cachot d'une vieille tour par cette méchante femme.
-Et pourquoi fait-elle cela? demanda Jean-Claude.
-Je ne sais pas. Je ne l'ai pas encore compris, répondit Lauranne.
-Écoute, enchaîna Christine. À partir de cet instant, Lauranne, tu as quatre amis. Nous sommes en vacances et on est débrouillards. On a eu pas mal d'aventures et on s'est toujours arrangés pour bien s'en sortir. Nous voulons t'aider. Mais, pour pouvoir le faire, il faut que tu nous racontes tout ce que tu as remarqué, tout ce que tu as observé pendant que tu étais enfermée.
-Je ne sais pas grand-chose, répondit Lauranne. Ma tante a installé une porte blindée entre le hall d'entrée et l'escalier qui conduit à la cave. Elle est fermée par une clé de haute sécurité qu'elle garde toujours pendue à un cordon autour du cou. Je n'ai jamais pu passer cette porte.
-C'est déjà étrange, fit remarquer Véronique.
-D'autre part, quand je suis enfermée et que le vent vient du sud, il m'apporte parfois une curieuse odeur piquante qui monte de ces mêmes caves. À mon avis, ils ont dû créer une sorte de laboratoire de chimie là en-dessous.
-Une odeur piquante…, réfléchit Jean-Claude.
-Et enfin, il y a quelque chose de très mystérieux. Je m'en suis aperçue il n'y a que quelques jours seulement. J'étais enfermée dans le donjon depuis l'aube. Un épais brouillard stagnait sur les douves. J'ai entendu un clapotis, un bruit d'eau régulier. Je me suis précipitée à la petite fenêtre de ma prison et j'ai aperçu une barque et deux personnes à bord. Ils ramaient dans la brume vers le milieu des douves. Il y avait un grand sac noir dans la barque quand elle est passée le long du donjon où j'étais enfermée. Quand ils sont revenus, ils ne l'avaient plus. C'est tout ce que je sais. Je me demande où ils l'ont caché, et, surtout, ce qu'il contenait.
Lauranne se tut et nos amis restèrent silencieux un moment.
Philippe prit la parole.
-Lauranne, nous allons commencer par espionner le château, ce qui pour toi est impossible à faire. Nous viendrons dès le matin très tôt, avant le lever du soleil. Nous aurons peut-être la chance de voir la barque. Nous découvrirons alors à quel endroit ils se débarrassent des sacs. Je crois que, quand nous aurons découvert cela, nous aurons avancé dans notre enquête. Il restera à connaître le contenu de ces sacs. J'ai l'impression que ta tante se livre à un curieux trafic qui ne me paraît pas trop propre.
-Je vous remercie, murmura Lauranne, en souriant dans ses larmes. Je compte sur vous. Vous êtes de vrais amis. Je suis heureuse de vous avoir rencontrés. Maintenant, je dois retourner au château.

Nos quatre amis retournèrent chez la grand-mère. Le lendemain, dès l'aube, ils commencèrent un tour de surveillance. Une fois les garçons, une fois les filles.
Le troisième jour, Jean-Claude et Philippe furent récompensés de leur patience. Ils avaient pourtant hésité à se rendre au château, ce matin-là. Il y avait un brouillard assez épais, mais ils s'étaient quand même rapidement habillés, étaient montés sur leurs vélos et s'étaient rendus dans les jardins de la propriété.
Arrivés aux environs du bâtiment, qu'ils ne pouvaient pas apercevoir à cause de la brume, ils profitèrent justement de celle-ci pour s'approcher au maximum des fameuses douves.
Après quelques minutes, ils entendirent le bruit régulier de rames plongeant dans l'eau et le clapotis créé par les petites vagues causées par une barquette qui avançait doucement. Le brouillard était le complice des deux garçons. Nul ne pouvait distinguer nos amis. Ils rampèrent jusqu'au bord du petit lac. Ils aperçurent alors l'ombre mystérieuse d'une barquette. Deux personnes se trouvaient à bord. Ils entendirent même leur conversation, car le son de la voix était porté par la brume et renforcé par le silence qui régnait.
-Je crois que c'est ici. Arrête de ramer. Je vais vérifier avec la gaffe.
L'une des deux ombres se leva, saisit un long bâton et sonda le fond de l'eau.
-Oui, je sens les sacs. On peut balancer les deux autres.
Jean-Claude et Philippe, écarquillant les yeux, aperçurent le deuxième homme se lever dans l'ombre fantomatique et jeter deux sacs gris foncé dans l'eau. Puis la barque repartit en direction du château.
Les garçons en savaient assez. Ils retournèrent chez la grand-mère et racontèrent aux filles ce qu'ils venaient de découvrir. Les hypothèses étaient nombreuses.
-Ils éliminent des cadavres, suggéra Christine.
-À moins qu'ils ne cachent de la drogue, renchérit Véronique.
-Des faux-monnayeurs, peut-être, proposa Jean-Claude.
Philippe se taisait.
Ils décidèrent de tenter de découvrir le contenu de ces fameux sacs. Pour cela, après avoir échafaudé plusieurs plans, ils pensèrent que la meilleure formule était de visiter les douves pendant la nuit. Ils partiraient dès que la grand-mère serait endormie et se rendraient au château. Ils pénétreraient dans l'eau et ouvriraient un des sacs.
-Il faudra du courage, fit remarquer Christine. L'eau sera froide. Avec les lutins, au dernier camp on a joué dans les douves, et je peux vous dire qu'on grelottait en sortant.
-Et si ce sont des cadavres, ajouta Véronique, ce ne sera pas drôle quand on ouvrira le sac et qu'on glissera la main dedans…

La grand-mère de Jean-Claude et Christine n'éteignit sa lumière ce soir-là que vers onze heures. Les garçons comme les filles bavardaient discrètement dans leurs chambres pour ne pas s'endormir. Enfin, ils purent sortir sans bruit, descendre l'escalier par la rampe pour éviter qu'il ne craque dans la nuit et attire l'attention de la vieille dame. Ils montèrent ensuite sur leurs vélos et pédalèrent vers le château.
Ils dissimulèrent leurs montures derrière les hautes haies et s'approchèrent des douves en silence. Malheureusement, des lumières étaient encore allumées au rez-de-chaussée du bâtiment. Leur lueur se reflétait à la surface du lac qui frissonnait de temps à autre à cause du vent. Ils ne pouvaient pas entrer dans l'eau à l'endroit qu'ils avaient choisi.
Les douves étaient prolongées par un long canal bordé de hauts arbres. Ils le longèrent sans bruit et atteignirent un petit pont qui l'enjambait. Là, ils étaient à l'abri des regards. Comme ce canal était entouré d'herbes hautes, de joncs, mais aussi d'orties et de ronces, ils choisirent de sauter dans l'eau depuis la passerelle qui l'enjambait. Il était juste minuit.
Les filles avaient passé leur maillot de bain sous leurs t-shirts. Elles avaient des sandales de gymnastique aux pieds. Les garçons portaient un vieux short et un t-shirt, qu'ils enlevèrent rapidement, et des tennis sales aux pieds. Ils se laissèrent glisser dans l'eau depuis le pont. Ils frissonnaient. C'était froid. L'eau est toujours noire et froide la nuit. Elle paraît ainsi d'autant plus, quand le suspense est à son comble.
Le fond était boueux et jonché de feuilles mortes. Chaque pas soulevait la vase. Cela sentait mauvais. Les douves contiennent des branches pourries, des poissons crevés, du pipi de canard, de la bave de grenouille. Tout cela crée un mélange particulièrement nauséabond. Nous sommes en eau stagnante.
Les quatre amis progressèrent doucement sous le regard d'une demi-lune dont le reflet dansait sur l'eau qu'ils remuaient en avançant. Soudain, à l'endroit que les garçons avaient repéré, ils sentirent quelque chose de mou sous leurs pieds. Cela correspondait bien à des grands sacs. Il fallait aller «voir».
Christine plongea la tête sous l'eau. Elle palpa rapidement un des sacs, et, ne trouvant pas de fermeture Éclair, elle saisit un canif dont elle ne se sépare jamais (elle est seconde chez les lutins). Elle enfonça la grande lame et réussit à déchirer la paroi. Elle engagea courageusement la main à l'intérieur du sac et sentit quelque chose qui pouvait ressembler à un os humain. C'était allongé et de consistance dure. Elle remonta à la surface avec la chose en main. Ce n'était pas un os, c'était un tube en verre. Notre amie replongea et en trouva d'autres. Elle les montra à ses amis. C'était des éprouvettes assez grandes. Elles contenaient une poudre bleue. C'était hermétiquement fermé par un bouchon entouré de cire.
Les enfants ne conservèrent qu'un tube, le premier qu'ils avaient découvert. Ils repartirent vers le pont du canal mais ne réussirent pas à se hisser hors de l'eau. Ils ressortirent des douves par la berge, non sans se griffer aux ronces et aux orties. Puis, trempés, grelottants, ils remontèrent sur leurs vélos. Le retour chez la grand-mère fut pénible. Il faisait froid et ils étaient mouillés. Ils dégoulinaient en pédalant et le vent les faisait trembler. Ils arrivèrent glacés à la maison. Ils s'embrassèrent dans le couloir et se couchèrent bien vite.

Le lendemain, nos quatre amis se rendirent au village chez le vieil instituteur. Il était retraité depuis quelques années et consacrait son temps à ses deux hobbies, à savoir la chimie et raconter des histoires. Jean-Claude et Christine le connaissent bien. L'instituteur leur ouvrit sa porte et les salua d'un grand sourire.
-Voilà donc vos copains dont vous m'avez vanté les qualités. Le génial Philippe et la jolie Véronique!
Véronique rougit et baissa les yeux un instant. Philippe murmura, sans conviction, qu'on exagérait un peu l'étendue de son esprit.
-Entrez les enfants. Que me vaut votre visite ?
Nos amis lui montrèrent le tube qu'ils avaient découvert.
-Tiens, s'étonna l'instituteur, où avez-vous trouvé cela?
Evasivement, Jean-Claude répondit que c'était aux environs du château. L'homme le regarda un instant droit dans les yeux mais il n'insista pas. Un vieil instituteur sait parfaitement reconnaître quand un enfant ment, ou, comme ici, cache quelque chose.
-Je vais tâcher de savoir ce que cela contient. Ca me paraît être du sulfate de cuivre. II vaut mieux ne pas en boire ni en manger, c'est un poison. Dès que j'aurai la réponse à votre demande, je donnerai un petit coup de téléphone à votre grand-mère.
Nos amis remercièrent et quittèrent l'instituteur.

L'après-midi, ils retournèrent au château. Ils eurent la grande joie de voir arriver Lauranne qui leur ouvrit les grilles et les invita à pénétrer dans le bâtiment. Elle leur expliqua que sa tante était absente jusqu'au soir. Nos amis accompagnèrent bien volontiers la jeune fille.
L'intérieur du château était somptueusement décoré. Il avait été brillamment restauré, on l'a dit. Elle les fit asseoir dans un très beau salon et leur proposa à boire. La plupart prirent du jus d'orange, mais Philippe réclama son éternel coca, avec trois glaçons bien entendu.
Les quatre amis décrivirent longuement à Lauranne ce qu'ils avaient découvert lors de leur expédition nocturne et le tube qu'ils avaient emporté. Lauranne les félicita et les remercia.
-Il faudrait, insista Jean-Claude, que nous puissions communiquer avec toi, même si l'on ne peut pas se voir, même si tu es enfermée. J'ai une idée, Lauranne. Connais-tu le morse ?
Lauranne eut l'air étonnée. Elle ne semblait jamais avoir entendu parler de cela.
-Je suis chez les louveteaux, expliqua Jean-Claude. Je suis sizenier. J'ai appris le morse. Il s'agit d'une sorte de langage codé. Chaque lettre de l'alphabet est symbolisée par des points et des barres. Ainsi, le «s» est représenté par trois points, le "o" par trois barres. Un «s.o.s.» va donc s'écrire: trois points, trois barres, trois points. Si tu envoies ce message, même en sifflant, en criant ou par signaux lumineux, chacun sait que cela signifie: «Save our souls. Sauve nos âmes (au secours)». Je vais t'apprendre quelques autres lettres. Je te les inscris sur cette feuille de papier.
Lauranne écoutait attentivement.
Le « I » se représente par deux points et le « r » point barre point. Tu veux nous avertir que tu crains un danger pour un soir. Tu nous aperçois de l'autre côté des douves. Tu nous envoies point point point; barre barre barre; point point ; point barre point. « S.o.i.r. ».
-C'est génial, s'exclama Lauranne. Inscris-moi l'alphabet, Jean-Claude. Je vais l'apprendre par cœur.
-Excellent, s'écria Christine. Si tu ne peux pas nous téléphoner ou nous écrire, si tu es enfermée dans un cachot, tu pourras communiquer en morse à tout moment avec nous si nous sommes dans les parages, et nous pourrons te répondre. Tâche de dissimuler une lampe de poche pour nous envoyer des messages la nuit, le cas échéant. Tu allumes brièvement pour un point et plus longuement pour une barre.
-Maintenant, si tu n'as pas de lampe de poche, ajouta Jean-Claude, tu peux aussi créer des espaces temps en morse. Je m'explique. Tu es enfermée dans le donjon. II y a des barreaux. Tu prends n'importe quoi qui fait du bruit, un caillou, un vieux clou et tu frappes sur un barreau. Si tu laisses un court espace entre deux coups, ce sera un point. Si tu laisses un long espace, ce sera une barre.
-Oh oui ! sourit Lauranne, où que je sois, je pourrai communiquer avec vous. Vous êtes formidables, mes amis. Je me réjouis de vous avoir fait confiance.
Tout à coup, ils entendirent le bruit d'une voiture dont les pneus crissaient sur les graviers de l'allée qui précède le grand pont.
-Ma tante est déjà de retour! Elle s'est arrêtée devant l'entrée du château. Vous ne pouvez plus sortir. Vite, cachez-vous à la bibliothèque, s'exclama Lauranne. Elle n'y va quasiment jamais. Et si elle m'enferme dans le donjon, sauvez-vous, sauvez-vous comme vous pourrez. À bientôt mes amis.
Les quatre copains se précipitèrent dans la salle de lecture. Les filles se cachèrent sous un grand divan, les garçons derrière des fauteuils assez larges. Ils entendirent les hurlements de la tante de Lauranne dont la voix était particulièrement criarde.
-Viens ici, tout de suite. Dépêche-toi. Je t'enferme dans le donjon, sale petite curieuse. Et comme tu es parvenue, l'autre jour, à te sauver du rez-de-chaussée, je vais te mettre dans le cachot du premier étage. Nous réglerons cela plus tard, d'ailleurs.
Lauranne fut enfermée à clé dans une ancienne prison, au premier étage du donjon. Et, bien entendu, la tante garda la clé dans sa poche. Puis, elle fit pénétrer deux ou trois personnes dans les caves par la porte de haute sécurité. Ensuite, le château retomba dans un silence inquiétant.
Les quatre amis quittèrent leur cachette, traversèrent lentement le salon et s'aperçurent que la tante de Lauranne avait saisi la feuille où se trouvait l'alphabet en morse et l'avait jetée dans la cheminée où elle achevait de brûler.
Pour sortir du château, étant donné qu'ils n'avaient pas la clé de la porte des grandes grilles, ils furent obligés d'enjamber une fenêtre et de nager dans les douves. Ils revinrent tout mouillés chez la grand-mère. Elle en fut bien étonnée, car il ne pleuvait pas. Elle leur suggéra de prendre, la prochaine fois, leur maillot pour faire une baignade.
Nos amis savaient que Lauranne était enfermée dans le donjon. Ils ne voulaient pas tarder à agir. Aussi, le soir même, profitant de ce que la grand-mère s'était alitée un peu plus tôt, ils partirent de la maison vers dix heures du soir. Ils emportaient une longue corde ainsi qu'un poinçon en fer et un marteau.
L'idée venait de Jean-Claude, pour une fois.
Comme sa sœur et lui font de l'escalade, il pensait pouvoir se hisser le long du mur du château jusqu'au premier étage après avoir traversé les douves, et atteindre le cachot. Grâce au poinçon et au marteau, en frappant par petits coups pour ne pas éveiller l'attention de la tante de Lauranne, il réussirait sans doute à desceller un des barreaux de la prison. Il accrocherait la corde au second et Lauranne n'aurait plus qu'à descendre en rappel le long de la façade. Ce genre de fille débrouillarde a du cran, elle savait certainement descendre et monter à la corde.
Philippe fit remarquer à son ami que, contrairement à un mur d'escalade en salle de sport, il ne serait assuré par aucune ceinture et aucune sécurité. S'il glissait, il tomberait sur les pierres ou dans les douves. Jean-Claude accepta de prendre le risque.
Tous les quatre s'étaient équipés de vieux jeans et de baskets. Ils se mirent donc en route à vélo. Il faisait presque tout à fait noir.
Arrivés au bord du lac, ils pénétrèrent tous les quatre dans l'eau froide et sale. Ils entreprirent d'envoyer un message en morse avec leur lampe de poche, pour signaler leur présence à leur amie.
Dès qu'ils furent parvenus au pied du mur du donjon, Jean-Claude entreprit son ascension en direction de la fenêtre où se tenait Lauranne qui les observait avec angoisse. Elle les avait vus venir. Le garçon dut reprendre son ascension à plusieurs reprises car la façade du bâtiment offrait peu de points d'appui ou de prises. Puis, il se glissa horizontalement, cherchant la moindre aspérité, quelques fissures dans les vieux murs, quelques fentes entre les pierres. Il parvint à atteindre la geôle de son amie et s'y accrocha.
Les autres l'observaient en silence, l'eau sale jusqu'à la poitrine. Enfin, le grimpeur toucha les barreaux du cachot de Lauranne, au premier étage. La fillette ne tenait plus en place et l'accueillit de son beau sourire.
Elle l'aida de son mieux à desceller l'un des barreaux. Jean-Claude fit alors un solide nœud à l'autre barreau et Lauranne passa doucement la tête hors de sa prison. Elle s'accrocha à la corde et entreprit la descente. Elle n'avait pas fort l'habitude de glisser le long d'une corde. Elle s'écorcha contre le mur et se blessa plusieurs fois aux coudes et aux genoux.
Vers le bas, le morceau de corde libre dansait dans le vide. Elle vint à plusieurs reprises frapper, sans que nos amis s'en rendent compte, contre les vitres du rez-de-chaussée qui étaient encore éclairées. L'une des fenêtres s'ouvrit. La tante de Lauranne apparut, regarda puis cria sa rage, et enjoignit la jeune fille et Jean-Claude à pénétrer au salon.
Philippe, Véronique et Christine avaient entrepris une retraite prudente pour se cacher et venir ensuite en aide à leurs amis, mais la tante de Lauranne les aperçut dans l'eau des douves et les appela. Nos amis firent la sourde oreille.
Alors, l'horrible femme saisit un revolver et les menaça. Philippe, Christine et Véronique furent obligés de faire demi-tour et pénétrèrent dégoulinants à l'intérieur du salon, à leur tour.
La femme semblait être seule. Elle observa les enfants un moment en silence, toujours en les menaçant tous les cinq de son arme. Puis elle les emmena au deuxième étage du donjon, où elle les enferma dans un cachot, bien entendu après avoir confisqué le marteau et le poinçon qui sortaient des poches de Jean-Claude. La corde qui aurait pu leur permettre de s'échapper était toujours accrochée au barreau, mais au premier étage. Elle annonça qu'elle réglerait les comptes le lendemain.
L'opération était ratée. Nos amis étaient désespérés. Ils avaient tenté et réussi à sortir leur amie de son cachot, mais ils étaient à présent enfermés avec elle dans un autre, à la merci de cette femme qui peut-être n'allait pas hésiter à les garder longtemps au secret. Comble de malchance, la Mercedes blanche venait d'arriver et la tante de Lauranne devait être occupée à parlementer avec les messieurs, ses complices. Nos amis pensaient déjà aux sacs noirs, et craignaient de se retrouver plongés et noyés au fond des douves.
Une heure plus tard, Christine, regardant à travers les barreaux de leur prison, remarqua quelques faisceaux de lampe de poche de l'autre côté des douves. Glissant ses mains en porte-voix, elle appela au secours. Une réponse fusa.
-Taisez-vous. Silence.
Les faisceaux de lampe s'éteignirent.
De longues minutes passèrent. Nos amis craignaient avoir affaire à des promeneurs qui s'étaient enfuis ou tout au moins avaient disparu. C'était pas de chance.
Mais, quelques minutes plus tard, des projecteurs furent braqués sur les murs du château. Des gendarmes apparurent hors des taillis, derrière les haies et les arbres. Ils encerclaient le bâtiment.
La tante de Lauranne et ses complices furent arrêtés dès que les forces de police eurent réussi à pénétrer dans le château. Nos amis furent libérés aussitôt. Ils eurent l'agréable surprise de découvrir que celui qui conduisait la force d'intervention n'était autre que le vieil instituteur. Les quatre amis et Lauranne se retrouvèrent chez la grand-mère de Jean-Claude et Christine qui était dans tous ses états. L'instituteur prit la parole.
-J'ai fait, expliqua-t-il brièvement, une découverte surprenante en analysant le contenu du tube que vous n'avez apporté. La poudre bleue, le sulfate de cuivre que vous m'avez amené, semble servir à masquer des ampoules bien scellées et qui se trouvent au milieu de chaque tube. Ces ampoules contiennent de l'uranium, une substance dont la manipulation est extrêmement dangereuse. C'est un produit radioactif, qui sert à la fabrication d'armes atomiques.
On apprit ensuite que la tante de Lauranne et ses complices vendaient leur produit, raffiné dans les caves du château transformées en laboratoire secret, à certains pays du Moyen-Orient ou d'Asie particulièrement agressifs et belliqueux. Ils stockaient ces ampoules dans les douves. Ce commerce illégal, mais très lucratif, fut aussitôt interrompu grâce à l'intervention des enfants.
Lauranne resta quelques jours avec nos amis puis fut confiée à une sympathique famille où se trouvaient déjà trois petits dont elle devint la grande sœur. La gentillesse, la sensibilité et la simplicité de la jeune fille firent qu'elle fut tout de suite adoptée. Elle y vécut très heureuse et eut même le plaisir de retrouver de temps en temps ses quatre amis.
Jean-Claude, Christine, Philippe et Véronique passèrent encore d'excellents moments de vacances à la campagne.