Béatrice et François
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Le voleur

Béatrice et François ont tous deux sept ans et demi. Ils sont en deuxième année à l'école, dans la même classe. Ils sont meilleur copain-meilleure copine.

Ce jour-là, le rang de deuxième année descendait, à midi, et les élèves se dirigeaient vers le réfectoire. Soudain, madame l'institutrice appela François.

- J'ai oublié de fermer la classe à clé et j'ai laissé mes affaires sur mon siège. Tu veux bien aller chercher mon sac à main, François, et puis fermer la porte? Tiens, voici le trousseau de clés.

François remonta l'escalier et parvint à l'entrée de la classe. La porte était grande ouverte. Il entra. Il aperçut Fabien. C'est un garçon de la classe, un copain. Fabien avait ouvert le sac de madame et en avait retiré le portefeuille. Il tenait un billet de vingt euros à la main. Les deux garçons échangèrent un regard, sans rien dire.

Fabien prit la parole.

- Tu n'es pas un rapporteur! Tu ne vas pas aller raconter tout cela à madame.

François réfléchit un instant. Il trouvait que c'était très grave, mais il n'est pas un rapporteur.

- Si tu remets le billet en place et que tu me promets de ne plus jamais faire ça, alors je te fais confiance et je me tairai, promit François.

L'autre garçon glissa les vingt euros dans le portefeuille et le portefeuille à sa place. François prit le sac. Les deux élèves sortirent de la classe et François ferma la porte à clé.

Lorsque François remit les clés et le sac à madame, Fabien observa et écouta. Mais François ne dit rien au professeur. Il en parla seulement à Béatrice, parce que Béatrice est sa meilleure copine et qu'entre meilleurs amis on n'a pas de secret.

Béatrice fit remarquer à François que Fabien l'avait peut-être volée elle aussi. Elle se rappelait en effet qu'elle n'avait pas retrouvé une petite chaîne en or avec une croix que sa bonne-mamy lui avait offerte pour sa communion. Peut-être était-ce Fabien qui l'avait prise, un jour qu'elle la portait sur elle mais qu'elle avait dû la retirer en mettant sa tenue de gymnastique. Elle avait laissé cette croix dans la poche de son jean, et, quand on était remonté de la salle de gym, la croix n'y était plus.

Le samedi suivant, comme tous les samedis, Béatrice reçut un billet de cinq euros de son papa. Avec cet argent, elle va au magasin du coin où elle doit acheter une revue pour son père. Elle peut par contre garder la monnaie. Elle s'offre parfois des bonbons ou autre chose qu'elle aime collectionner. Cela dépend des jours.

Béatrice aime bien effectuer cette petite course. Elle prend son temps. Elle feuillette l'une ou l'autre revue, elle tourne les pages d'une bande dessinée. Puis elle achète le périodique de papa, elle paie et prend un bonbon ou une sucette et elle revient chez elle.

Ce jour-là, elle était seule dans le magasin. Le gérant écrivait dans un cahier, assis juste à côté de sa caisse.

Soudain, Fabien arriva. Il entra dans le magasin. Deux minutes après, le téléphone sonna dans la pièce à côté. Le gérant quitta son poste et se dirigea vers la chambre voisine afin de répondre à l'appel.

Fabien marcha d'un pas rapide vers la caisse et poussa sur un bouton. Le tiroir s'ouvrit. Le garçon plongea la main et prit plusieurs billets de cinq et de dix euros. Il les fourra dans sa poche et s'enfuit.

- Mais Fabien! murmura Béatrice, pourquoi fais-tu cela?

Le patron du petit magasin revint à ce moment. II vit le tiroir ouvert et Béatrice qui regardait, sidérée.

- Ne bouge pas petite fille. Plusieurs fois déjà on m'a volé de l'argent dans mon tiroir-caisse. Mais cette fois-ci, tu ne m'échapperas pas.

- Ce n'est pas moi, monsieur, s'indigna Béatrice.

- Ils disent tous cela, les voleurs. Ce n'est pas moi, c'est un autre. Ne bouge pas, j'appelle les policiers.

- Mais ce n'est pas moi, insista Béatrice.

Elle sentait des larmes couler sur ses joues.

- Je ne suis pas une voleuse, continua la fillette. Demandez à mes parents.

Les policiers arrivèrent trois ou quatre minutes plus tard. Ils pénétrèrent dans le magasin.

- La petite est là. J'ai dû sortir de la pièce quelques instants, et, pendant ce temps, elle a ouvert mon tiroir caisse. Fouillez-la, vous trouverez l'argent.

- Ce n'est pas vrai, s'écria Béatrice qui pleurait. C'est pas moi, je vous jure. Je ne suis pas une voleuse.

- Nous allons te fouiller, décidèrent les policiers, et, si tu nous as menti, gare à toi.

Cependant, un policier ne peut pas fouiller une petite fille. C'est une femme policière qui doit le faire.

Ils appelèrent du renfort et une commissaire entra dans le magasin. Elle fouilla Béatrice et ne trouva bien sûr que cinq euros dans la poche de sa salopette verte.

- Cela ne peut pas être elle, conclut-elle.

- Je vous l'avais bien dit, monsieur, insista Béatrice en regardant le patron du magasin. Vous le savez bien, je viens tous les samedis après-midi acheter une revue pour mon papa et puis quelques bonbons.

- Je suis désolé, regretta le gérant. Je suis désolé, je t'ai accusée à tort.

La commissaire de police interrogea notre amie.

- Tu n'as pas vu le voleur, par hasard?

Béatrice fit signe que oui. Mais elle n'est pas une rapporteuse non plus. Elle décrivit Fabien, ses cheveux, ses yeux, son habillement. Mais elle ne donna pas son nom. On ne le lui demanda d'ailleurs pas, ni s'il était dans sa classe, ni si elle le connaissait bien. Le patron du magasin offrit trois bandes dessinées et un grand sac de bonbons à notre amie pour se faire pardonner. Elle se précipita chez elle et raconta son aventure à ses parents.


Le lundi suivant, Fabien n'était pas en classe. Le mardi non plus. Les enfants supposèrent qu'il était malade et qu'il était resté chez lui.

Le mardi, en fin de journée, madame réunit les élèves autour d'elle.

- Mes enfants, je dois vous dire un mot au sujet de Fabien. Il a fait quelque chose de très grave samedi passé. Il est entré dans un grand magasin, un hypermarché. Il avait mis des vieilles sandales de gym aux pieds. Il s'est dirigé vers le rayon des chaussures.

Tous les enfants écoutaient en silence le récit de madame.

- Là, il a choisi des baskets, vous savez des baskets qui font de la lumière quand on marche. C'est joli en hiver. Il s'est mis pieds nus, iI a placé ses vieilles tennis dans la boîte à chaussures et a mis les nouvelles baskets à ses pieds. Puis, il s'est dirigé vers les caisses. ll n'y est pas arrivé. Fabien avait oublié que, dans les grands magasins, il y a des caméras et des gardes. En plus, s'il avait atteint les caisses, une sonnerie aurait retenti.

Les enfants étaient sidérés. Personne ne disait rien. François observa Béatrice et Béatrice regarda François. Ils s'échangèrent un clin d'oeil rapide.

- Des gardes ont arrêté Fabien, poursuivit madame. ll a été conduit chez le directeur du magasin. Ce dernier était très fâché.

- C'est la troisième fois que tu voles dans mon établissement, déclara-t-il. Les deux premières fois, on t'a laissé faire. On a peut-être eu tort, mais tu es un enfant. Cette fois-ci, par contre, c'en est trop. J'appelle tes parents et les policiers.

- Et voilà, conclut madame. Fabien a été mis dans une prison pour enfants. Ça existe, précisa le professeur. Il reviendra demain. Je voudrais que vous le laissiez tranquille. Je voudrais que vous ne lui parliez pas de cela.

Un garçon leva le doigt.

- Madame, je crois que Fabien m'a volé deux euros. Vous vous souvenez, l'autre jour, on devait apporter deux euros pour l'excursion. Je les avais posés sur mon pupitre et je ne les ai plus retrouvés.

- Madame, déclara une fille. Je crois bien qu'il m'a pris mon beau stylo que ma bonne-mamy m'avait offert pour mon anniversaire.

- Et moi, enchaîna un autre garçon. J'ai l'impression que Fabien a pris une bande dessinée que j'avais dans mon cartable. Je ne l'ai jamais revue.

Plusieurs enfants décrivirent ainsi des petits vols qui s'étaient produits dans l'école ces derniers temps.


Le lendemain Fabien revint en classe. Chacun l'observait du coin de l'oeil. Les enfants le laissèrent tout seul à la récréation. Ce n'était peut-être pas la meilleure attitude.

Après la récréation, en classe, Fabien s'avança vers le bureau de madame. ll y posa un petit sac. Puis, il se tourna vers ses camarades.

- Voilà, je veux dire quelque chose. Je vais vous parler des voleurs.

A ce moment-là, Fabien baissa les yeux. Il ne pouvait plus soutenir le regard des autres.

- Les voleurs commencent souvent par voler quand ils sont enfants, affirma Fabien. Une pièce de deux euros chez l'un, une bande dessinée chez un autre, un stylo, une croix en or... Ces petits voleurs pensent qu'on ne les découvrira pas. Ils ne se font pas souvent prendre. Mais un voleur éprouve beaucoup de difficultés à s'arrêter, précisa Fabien. Il en veut toujours plus.

Tous les enfants se taisaient et observaient leur condisciple.

- Alors, plus tard, quand ils sont devenus grands, ces enfants voleurs, au lieu de prendre une pièce de deux euros, ils braquent une banque. Au lieu de voler une croix en or, ils s'en prennent à une bijouterie. Au lieu de chiper un stylo, ils volent une voiture. Et un jour, ils sont pris. Ils vont droit en prison. Et leur vie ne sera plus la même.

Fabien se tut un instant.

- Voilà, poursuivit le garçon. Mais je voudrais vous dire encore deux mots.

A ce moment-là, il leva les yeux.

- Je suis un voleur, je vous ai pris beaucoup de choses mais je vais tout vous rendre.

Il ouvrit le sac qu'il avait posé sur le bureau de madame.

- Ce que je n'avais plus, je l'ai acheté et pas avec l'argent de mes parents mais avec mon argent à moi. Tiens, Béatrice, voici ta croix en or. Tiens, Arthur, voici ta pièce de deux euros et toi ta bande dessinée et toi le stylo que je t'avais chipé et toi ceci et toi cela.

Et Fabien rendit à chacun ce qu'il leur avait pris. Ensuite il ajouta une dernière chose.

- Toi, François, je veux te dire merci. L'autre jour, je tentais de voler dans le sac de madame. Tu m'as vu mais tu n'as pas rapporté. Tu m'as dit que tu me faisais confiance si je ne recommençais plus. Cela m'a fait réfléchir. Hier et avant-hier, j'étais dans une prison d'enfants. Je ne veux plus jamais retourner dans cet enfer, et je ne veux plus jamais être un voleur.

Après un silence, le garçon continua.

- Mes amis, je vous le promets. Plus jamais je ne vais voler. Je vous le promets bien sincèrement, du fond de mon coeur. Si vous êtes gentils, vous me pardonnez.

Et puis Fabien, du bout des lèvres, osa en murmurant.

- Et si vous êtes très gentils, alors je suis de nouveau votre copain.

Tous les enfants de la classe applaudirent pour encourager l'ami retrouvé. Et Fabien n'a plus jamais volé personne. Il est devenu quelqu'un de très bien, honnête et sérieux.

Merci, François!